Éditions Matin Calme

Amandine Glévarec – Quel lecteur étais-tu enfant ? 

Pierre Bisiou – Assez boulimique. Je suis content, il y a des Arsène Lupin partout en ce moment, et j’ai vraiment commencé à lire avec cette série quand j’étais petit, j’adorais ça. Après j’ai lu pas mal de SF, de la poésie, des romans, tout.

A. G. – Comment embrayes-tu par la passion qui devient un métier ? Par les études ? 

P. B. – Mon père lisait beaucoup, j’ai toujours baigné dans les livres. J’ai aussi eu la chance d’avoir de bons profs de français au bon moment. Quant aux études, je ne travaillais pas beaucoup, je lisais, je lisais et je prenais des cafés avec les copains (rires). Mes études ont donc été assez longues, j’ai fait trois Terminales, et j’ai fini par avoir mon Bac en Suède. Je ne savais pas trop quoi faire après, alors j’ai fait psycho, et puis philo, et ça s’est arrêté là. 

A. G. – Comment rentres-tu dans la vie active alors ? 

P. B. – J’achetais beaucoup de livres… un jour mon libraire m’a dit qu’au lieu de dépenser mes sous chez lui, je pourrais peut-être en gagner, il m’a embauché. À l’époque, les pauvres hommes que nous étions avaient encore le service national, je l’ai fait comme objecteur de conscience à la DRAC Île-de-France qui était alors dans le Grand Palais ! J’étais au service Livres et Lecture où je traitais des dossiers de demandes de subventions. Des gens voulaient monter une revue de littérature, Le Serpent à Plumes, et ils cherchaient des aides. C’était alors compliqué d’avoir la première subvention, le CNL avait un budget mais il fallait déjà avoir sorti trois numéros. Nous les avons subventionnés et c’est ainsi que je suis entré en contact avec eux. C’était parti. 

A. G. – Le format revue t’intéressait spécifiquement ? 

P. B. – Oui et non, ça s’est trouvé comme ça. C’était une association, ils étaient très nombreux, c’était un peu compliqué, et il fallait des bénévoles pour faire tourner le truc. Ils ont pensé que j’étais doué avec les chiffres – grave erreur ! -, ils m’ont demandé de faire la TVA, les budgets, etc. À un moment il y a eu un gros clash dans l’association et nous nous sommes retrouvés à quatre. En 1993, nous avons monté une véritable maison d’édition. Une autre aventure commençait. 

A. G. – Pourquoi passer de la revue – peut-être plus éphémère mais qui était un très bel objet – au format livre ? 

P. B. – Nous avions des traducteurs notamment, et des auteurs aussi un petit peu, qui nous poussaient. Ils avaient des textes. Ils nous disaient de sauter le pas et que ce serait dommage de les laisser partir vers d’autres éditeurs.

A. G. – Dans la revue, vous ne faisiez que des textes courts ?

P. B. – Oui, uniquement des nouvelles, 10 auteurs par numéro, périodicité trimestrielle. Nous étions très ouverts sur le monde, c’était varié, vivant, très agréable. 

A. G. – Et ça vous permettait de découvrir de nouvelles plumes ? 

P. B. – Oui, nous avons publié le premier texte d’Abdourahman Waberi par exemple, ou dans le numéro 15, « Le Grand cri caraïbe », nous avions Gisèle Pineau. Elle avait déjà publié un roman « jeunesse », mais elle avait un roman adulte qu’elle avait terminé et qu’elle nous a proposé, ça faisait partie de nos motivations à créer une maison d’édition.

A. G. – Ça a été le premier texte que vous avez publié ? 

P. B. – Il y en a eu 4 rapprochés : Gisèle Pineau avec La Grande drive des esprits, Louis-Philippe Dalembert avec un recueil de nouvelles, Botchan de Natsume Soseki traduit par Hélène Morita que je continue à suivre et dont j’admire le travail comme traductrice, et Reinaldo Arenas avec Adiós a Mamá

A. G. – Vous aviez gardé la revue à côté ? 

P. B. – Oui, un certain temps mais nous perdions beaucoup d’argent. C’était une revue assez luxueuse, très coûteuse. Il a fallu l’arrêter. En 1997 nous avons été rachetés par Philippe Robinet. Il nous a professionnalisés, il a embauché, c’était un moment de développement très intéressant pour Le Serpent à Plumes. 

A. G. – La gestion d’une maison devait être très différente de celle d’une revue, surtout si vous n’aviez pas d’expérience dans le domaine…

P. B. – Oui, et c’est ce qui nous a coulés en 1997. Pas au niveau des retours, plutôt au niveau de la trésorerie. Nous n’en avions pas, nous étions toujours en train de courir après l’argent. Si tu n’as pas de fonds, c’est très difficile. 

A. G. – Comment aviez-vous résolu le problème de la distribution ?

P. B. – À l’époque, nous étions chez Distique qui n’existe plus, puis nous étions passés chez Interforum. À un moment, ils ont exigé une provision sur retours. C’était une obligation contractuelle classique, mais nous n’avons jamais réussi à la constituer. Ce qui a précipité notre vente de 97. 

En 2000, nouvelle revente, la maison change encore de mains. Pourtant la maison ne se portait pas si mal. Sans doute trop de querelles de personnes, comme souvent.

Pour ma part je m’occupais de la collection de poche, Motifs. C’était le bonheur absolu en tant qu’éditeur, une sorte de chasse au trésor quotidienne ! Découvrir un livre, acheter les droits, le rééditer, un peu comme quand, adolescent, je partageais les livres que j’avais aimés.

A. G. – Quels sont les titres où tu t’es vraiment fait plaisir ? 

P. B. – La Ballade de la trompette et du nuage de Ciril Kosmač, un Slovène, publié aux Presses orientalistes de France. Ce n’est peut-être pas celui que nous avons vendu le plus mais c’était un texte merveilleux ! Il y a aussi eu tout le travail avec Dany Laferrière dont j’avais commencé à reprendre les titres et encore nombre de collaborations passionnantes. Notamment un gros travail autour de l’Afrique, la rencontre avec Aminata Sow Fall, Boris Boubacar Diop, Koulsy Lamko et plus tard Ken Bugul. La ligne générale était l’ouverture au monde, je pense que sur 200 publications nous touchions une centaine de pays. 

A. G. – Mais cette volonté – dès la revue – d’amener en France des littératures du monde entier devait aussi engendrer un sacré travail de recherche, et aussi des coûts de traduction ? 

P. B. – Pour la revue, c’était assez particulier parce qu’il s’agissait de nouvelles, un genre qui n’intéressait pas tant les éditeurs français. L’accès aux textes était facile. Je me souviens que nous avions publié Margaret Atwood, certaines de ses nouvelles, mais aussi des livres, en Motifs et en première édition, dont La Petite poule rouge vide son cœur, un recueil. Quand je vois le succès qu’elle a maintenant, incroyable. En revanche oui les coûts de traduction étaient lourds et nous ont toujours pesé, mais c’était un choix.

A. G. – Vous vous étiez constitué un vivier d’auteurs en fait ? 

P. B. – D’auteurs et de traducteurs. Je parlais d’Hélène Morita mais il y a eu aussi André Gabastou ou Liliane Hasson, les traducteurs du début nous ont accompagnés très longtemps. 

A. G. – Tu as une appétence pour les langues étrangères toi aussi ? 

P. B. – C’est horrible mais non, je ne parle quasiment rien, je n’ai pas d’oreille, je n’ai que des yeux (rires). J’ai en revanche une grande admiration pour le travail des traducteurs, pour leur enthousiasme et pour cette démarche qui est assez frustrante à bien des égards. 

A. G. – Nous nous sommes arrêtés en 2000…

P. B. – En mars 2004, nous fêtons les 10 ans de la collection Motifs, quand le nouveau patron nous annonce qu’il a vendu le Serpent à Plumes aux éditions du Rocher. Le lendemain c’était fini pour toute l’équipe. Et pour pas mal d’auteurs. Ça a été une période compliquée. 

A. G. – Tu as pris tes distances à ce moment-là ? 

P. B. – Oui. À un moment, j’ai remonté une petite maison d’édition qui s’appelait Ubu. Nous avons fait une dizaine de titres mais ce n’était pas tenable, toujours en raison du manque de trésorerie. J’avais des auteurs du Serpent à Plumes, comme le génial Trevor Ferguson, mais aussi de nouvelles plumes, tel My-Seddik Rabbaj, un écrivain marocain que je suis toujours et qui publie très prochainement un nouveau roman aux éditions du Fennec, Différent

A. G. – J’ai l’impression que ton parcours est émaillé à la fois de belles rencontres avec des auteurs que tu n’as pas envie de lâcher, et de bisbilles commerciales qui te dépassent complètement…

P. B. – C’est un milieu où il y a beaucoup de joie, pas mal d’égo, et très peu d’argent. Le mélange des trois est assez délicat. Il y a des enjeux intellectuels importants, mais tout cela est biaisé par l’écart entre la fascination pour le livre et le manque criant de lecteurs. Le livre représente un CA (Chiffre d’Affaire) très important dans le secteur culturel, mais beaucoup de structures évoluent sur le fil. De temps en temps, un éditeur est racheté par un groupe, ce qui n’est pas forcément une solution à terme, comme nous l’avons expérimenté. Alors voilà, soit tu trouves à un moment un équilibre, soit tu ne le trouves jamais, ce qui a été notre cas. C’est difficile, mais c’est le métier. 

A. G. – On a souvent l’impression que l’économie de fourmis concerne plus les libraires que les éditeurs finalement…

P. B. – Alors que c’est pareil, et que ce n’est pas mieux pour les auteurs, en premier lieu, qui ne sont pas vraiment payés pour ce qu’ils font. Bon, les diffuseurs-distributeurs s’en sortent à peu près (rires). Mais fondamentalement il n’y a pas assez de rotation de livres, de ventes. Le gâteau est peut-être mal partagé, mais il est surtout trop petit. C’est triste de voir la qualité des livres aujourd’hui, avec ces papiers qui jaunissent au bout d’un an, la fabrication s’est vraiment dégradée. Même au niveau des illustrateurs, il y a tellement d’images d’agences. Toutes ces économies faites sur la qualité physique du livre ne se retrouvent pas, c’est juste la compensation des ventes perdues. C’est sûr que les millions d’Asterix vendus font un chiffre global apparemment correct, mais l’élastique est de plus en plus tiré entre quelques gros et une infinité de petits qui vendent beaucoup trop peu. 

A. G. – Tu t’inquiètes d’une mise en danger de la diversité ? 

P. B. – Je ne sais pas. En dépit de tout il y a aussi toujours des gens qui se lancent avec de nouveaux projets, de nouvelles envies, que ce soit des libraires, des auteurs, des éditeurs.

A. G. – Mais on retombe sur le paradoxe de la surproduction et de la difficulté pour le lecteur de faire un choix

P. B. – Et sur la question du temps consacré à la lecture. Quand on parle d’une série TV qui dure 74 heures, ce sont autant d’heures de loisir retirées à la lecture. Je prends beaucoup le train, je vois de plus en plus de gens qui regardent leurs séries. 

A. G. – Alors peut-être fait-il s’adapter aux nouveaux usages comme Rocambole qui propose des séries…

P. B. – C’est une très bonne idée. J’y crois beaucoup. J’ai l’exemple coréen des webtoons que je trouve génial. Ils proposent une lecture adaptée aux smartphones que nous avons tous dans nos poches, et en même temps hyper qualitatif. Et de surcroît cette écriture renouvèle la BD grâce à un fil narratif très prenant. C’est ce dont le livre a besoin : s’adapter aux nouveaux supports. 

A. G. – Et pourtant tu viens de remonter Matin Calme, une maison traditionnelle, en livres papier

P. B. – Ils sont vendus en e-pub aussi, évidemment, mais ce n’est pas un axe sur lequel on mise pour l’instant. 

A. G. – Une maison qui présente un axe très spécifique : du polar, et du polar uniquement coréen. 

P. B. – C’est un peu la leçon du Serpent à Plumes où j’entendais les libraires et les journalistes demander quelle était « notre ligne ». Ça me perturbait parce qu’il n’y avait pas de ligne à proprement parler, mais des choix. Or je voyais que ça ne percutait pas. Alors, quand il s’est agi de remonter une maison je me suis dit que j’allais prendre les choses à rebours. Au lieu de jouer une ouverture maximale, j’ai choisi de tout miser sur un axe simple, clair : 1° polar, 2° coréen. L’idée était de se dire que si nous voulions amener du neuf et être entendus, être vus, être compris, il fallait une ligne simple et lisible. 

A. G. – Comment en es-tu arrivé à cet axe ?  

P. B. – J’ai toujours été dans la littérature classique, je ne connaissais guère le milieu du polar. Mais j’avais déjà noué une certaine relation avec la Corée. Il y a un point particulier avec la Corée : les traductions sont réalisées en binômes. Un Coréen traduit de sa langue vers un français plus ou moins achevé, puis un Français, pas forcément bilingue, réécrit le texte en essayant de conserver sa spécificité, sa langue et son style. Après mon expérience Ubu, j’ai commencé à travailler avec une amie traductrice coréenne, Kyungran Choi. Depuis nous avons traduit ensemble une dizaine de romans. Parmi ceux-ci, le premier d’un jeune auteur, Kim Un-Su, qu’elle avait découvert avec son premier roman, Le Placard. Nous avons aussi traduit Jeong You-jeong et son roman Généalogie du mal, et Kim Young-ha qui est sans doute l’un des premiers à faire du polar moderne coréen. 

Or un jour, je tombe sur un article du Guardian qui  annonce le « K-thriller », le polar coréen, comme étant le futur du genre après la mode scandinave. Les auteurs cités sont justement Kim Un-Su et Jeong You-jeong. Je me dit que c’est dommage de les traduite pour d’autres, qu’il y a peut-être quelque chose à faire de plus concentré. A l’époque je pense à une collection au sein du Serpent à Plumes. J’ai des rapports très amicaux avec Kim Un-Su que j’avais rencontré à Francfort, à Séoul et à Paris. Je commence à repérer d’autres talents, comme Seo Mi-ae. Entretemps, Le Serpent à Plumes est à nouveau vendu et même coulé par ses nouveaux propriétaires. Mon projet est déjà bien avancé, je me dit que c’est l’occasion de créer une nouvelle maison d’édition. Je fais le tour de Paris pour chercher des financements. C’est finalement avec Olivier Mitterrand que l’affaire se concrétise. Tout va très vite. Nous nous rencontrons pour la première fois en janvier 2019 et notre premier titre sort en janvier 2020. 

A. G. – Olivier t’a fait un chèque en blanc ?

P. B. – (rires) Du tout. Nous avons travaillé longuement le budget avec Irene Rondanini, qui était également de l’aventure du Serpent à Plumes. Quand nous avons trouvé ce qui nous paraissait le bon projet, le bon équilibre, nous nous sommes lancés. 

A. G. – Et vous avez pu vous appuyer sur un circuit de distribution pré-existant ?

P. B. – À la Martinière, Le Serpent à Plumes était diffusé/distribué par Interforum qui avait marqué un fort intérêt pour cette idée de polars coréens. Quand je leur ai demandé s’ils nous suivaient maintenant que nous avions monté une maison indépendante et non plus une collection, ils ont été plus tout de suite favorables. Il se trouve que durant nos discussions, le film Parasite a connu un succès fabuleux. C’était parfait. Toutes les planètes étaient parfaitement alignées. Jusqu’à mi-février 2020…

A. G. – Tu n’avais pas prévu la crise sanitaire…

P. B. – Tout se déroulait au mieux. Le festival Quais du Polar avait programmé nos deux premiers auteurs pour un focus coréen, les Coréens à leur tour programmaient un Quais du Polar à Séoul. Kim Un-Su et Seo Mi-Ae venaient faire une tournée en France et… Voilà !

A. G. – Tu refais le tour des librairies ? 

P. B. – Oui, sans mes auteurs malheureusement, mais je vais partout, à l’Est, dans le Sud, en Bretagne… c’est important d’expliquer aux libraires le projet. 

A. G. – Les trouves-tu réceptifs après une période qui a été fatigante ? 

P. B. – Dans l’ensemble, oui. Mais je ne cherche pas seulement à évangéliser et à porter la bonne parole du polar coréen, j’essaye aussi d’être attentif au point de vue du libraire. Comme par exemple sur le positionnement de certains titres. Il faut ce feedback du vendeur. 

Par ailleurs les lecteurs en pleine période de crise ne sont pas allés vers nos livres spontanément, hormis ceux déjà sensibles à la culture coréenne. La curiosité n’était plus à la mode, les gens ont acheté ce qui était partout, ce qu’ils voyaient à la télévision. Nous avons donc absolument besoin du libraire, c’est son pouvoir de prescription qui est la clef pour nous.

A. G. – Tu as aussi la difficulté de ne pas pouvoir faire venir tes auteurs pour l’instant en France ? 

P. B. – C’est un souci. Comme tous, nous avons fait des visioconférences. De plus Quais du Polar nous réitère sa confiance et quatre de nos auteurs sont invités par le festival. Certains vont enregistrer des présentations de films noirs coréens, d’autres participeront à des tables rondes en direct depuis Séoul. Ce sera déjà une grande joie en attendant de pouvoir les inviter à nouveau en France.

A. G. – Toi qui n’étais de prime abord pas lecteur de polar, avec le recul peux-tu te dire qu’il y a une spécificité coréenne ? 

P. B. – Il y a quelque chose de très marquant, c’est leur amour pour les grandes scènes. Ils adorent prendre des pages entières pour plonger le lecteur dans des scènes décrites par le menu, un peu comme ces ralentis de cinéma. Ils sont également très attachés aux personnages : même ceux qui sont annexes, que vous ne croiserez qu’une fois dans le roman, possèdent une personnalité forte, complexe. À côté de ça, ce sont moins des romans d’intrigue, même s’il ne faut pas généraliser car dans Le Portrait de la Traviata de Do Jinki au contraire tout est dans l’intrigue. Mais, sinon, l’enjeu est ailleurs, dans ces grandes scènes, ces personnages, et aussi dans les questions sociales, très présentes.

Nous sommes sur des polars différents de ceux auxquels nous sommes habitués. Les auteurs coréens n’écrivent pas avec nos codes, surtout qu’ils ont peu lu les polars occidentaux. En fait, cela ne fait pas si longtemps qu’ils se consacrent au polar. Il y a eu des romans policiers dans les années 50/60 mais le genre était alors très marqué par la guerre entre les deux Corées et le style était plutôt celui du roman de gare avec de très belles espionnes maléfiques, ce genre de choses. Depuis 10 ou 15 ans, tout a changé. La société coréenne était encore sous domination militaire jusque dans les années 80, après quoi il y a eu la démocratisation et une formidable ouverture. Le polar coréen d’aujourd’hui est marqué par ces deux aspects : l’héritage d’une société minée par l’ancien pouvoir, son impunité, ses réseaux secrets, d’une part, et d’autre part les nouvelles questions sociales telles que le harcèlement, la maltraitance, la dépression. Le mouvement #metoo a eu un grand impact en Corée, tout ceci nourrit le polar moderne du pays.

A. G. – Le problème de l’accès aux textes va dans les deux sens, eux aussi avaient du mal à accéder aux titres étrangers…

P. B. – C’est sûr, même si la nouvelle génération connaît mieux la littérature occidentale, quand les plus anciens n’avaient pu lire que Agatha Christie, Conan Doyle ou Maurice Leblanc. Finalement, ils se sont développés avec une certaine autonomie, et c’est ce que j’apprécie. Leur façon d’écrire est très libre, pas encore engluée dans des codes mondialisés. Et les thèmes également sont très riches. C’est un axe éditorial majeur pour nous, essayer de présenter aux lecteurs francophones toute la diversité du nouveau polar coréen. 

A. G. – Cette approche cinématographique te laisse penser que ce sont des livres qui se prêteraient facilement à l’adaptation ? 

P. B. – Les deux mondes sont très proches en Corée. D’ailleurs il y a assez peu d’adaptations de romans car les romanciers deviennent facilement scénaristes et écrivent directement pour le cinéma. Ainsi, Été, quelque part, des cadavres de Park Yeon-Son que nous avons publié en janvier est certes le premier roman d’une jeune autrice, mais celle-ci est déjà scénariste de plusieurs films et séries. Le livre de Kim Un-Su, « Les Planificateurs » a été adapté par l’un de ses amis romanciers devenu réalisateur pour l’occasion. Il y a donc cette grande proximité entre le cinéma et le livre. Il y a aussi le phénomène des webtoons dont nous avons parlé, et de l’écriture en feuilletons sur le web, ce sont d’autres façons d’écrire qui font aussi la spécificité de la Corée. 

A. G. – Est-ce que le marché du livre se porte bien là-bas ? 

P. B. – Ils semblent connaître une baisse de la lecture, mais c’est encore plutôt correct. Ils ont une littérature assez classique, le polar était un genre encore discret chez eux il y a une poignée d’années, avec des tirages de 3000 exemplaires. Désormais ils voient qu’à l’étranger les ventes atteignent des chiffres phénoménaux, disons depuis 3 ou 4 ans, alors les ventes décollent à leur tour en Corée. C’est par exemple le cas avec Seo Mi-Ae, dont nous avons publié Bonne nuit maman. Ce titre sorti presque discrètement il y a quatre ans là-bas a été vendu depuis dans 20 pays et le second volume de sa trilogie est devenu immédiatement un best-seller en Corée lors de sa sortie il y a deux mois. Et, bonne nouvelle, il paraîtra chez Matin Calme en français au mois d’octobre (Chut, c’est un secret). En Corée, une nouvelle génération – très féminine d’ailleurs – s’est emparée du polar et ravive le marché du livre. 

Il y a un point que les libraires comprennent très bien, mais que les lecteurs ont peut-être plus de mal à discerner, c’est la grande maturité du polar coréen. Les auteurs écrivent déjà dans tous les styles imaginables. Tu peux trouver du roman à intrigue tel que le fait Do Jinki dans Le Portrait de la Traviata, mais aussi bien des polars avec des vampires, du thriller psychologique, des polars historiques, du roman noir étouffant, de pures comédies policières… Pour l’instant, nous essayons de montrer cette richesse. De fait il n’y a pas chez Matin Calme un livre qui ressemble à un autre. Cela peut créer une certaine frustration chez des lecteurs qui vont adorer un titre et qui voudraient retrouver « le même » dans notre livre suivant. Mais nous voulons valoriser cette diversité. Chaque livre doit rester une découverte, nous aurons tout le temps de nous répéter plus tard ! 

A. G. – Finalement, à qui t’adresses-tu en premier ? aux lecteurs qui aiment l’Asie, ceux qui se cantonnent au polar ? Comment toucher les autres ? 

P. B. – Nous touchons assez facilement ceux qui aiment l’Asie, me semble-t-il. Mais l’objectif est de montrer à ceux qui aiment le polar qu’ils peuvent nous faire confiance et qu’ils trouveront des titres qui leur plairont. C’est notre défi, amener vers nos livres un lectorat que rien n’attache à l’Asie.

A. G. – Même en blanche, la Corée ne semble pas très représentée pour l’instant ? 

P. B. – Il y a une collection coréenne chez Picquier qui est très suivie. Il y a aussi les classiques des Scènes coréennes, chez Imago ainsi que Decresenzo. Plus récemment nous avons assisté au succès de Cho Nam Joo avec Kim Jiyoung née en 1982 (Nil, 2020). Nous avions aussi publié quatre romans de Han Kang au Serpent à Plumes, une auteure fabuleuse qui avait obtenu l’International Man-Booker Prize en 2016 pour La Végétarienne. Gallimard a une importante traduction en cours et Pachinko a connu un fort beau succès. Et en polar coréen, Rivages a publié des deux dernières années deux superbes polars de Pyun Hye-Young.

Autre preuve de cette pénétration de la littérature coréenne en France, et du polar en particulier, nous avons vendu tous nos premiers titres en poche. Kim Un-su est désormais bien établi chez Points, Seo Mi-ae est dans la short-list du prix des lecteurs du Livre de Poche et l’an prochain nos autres titres sortiront chez Folio Noir, Pocket et Harper Collins. La vague coréenne est là, n’en doutez pas !

Cette vague – hallyu, en coréen – a touché le monde entier et s’est étendue à tous les domaines. Le cinéma bien sûr, les séries TV et les dramas, mais aussi la cuisine, la peinture, la danse. De plus en plus de jeunes occidentaux apprennent le coréen comme notre stagiaire actuelle, Camille Bardes, qui se destine à une carrière de traductrice du coréen. 

Et puis il y a la K-pop. Elle attire aussi beaucoup de jeunes vers la Corée, et leur donne envie par la suite de découvrir également sa littérature et toutes ses autres promesses culturelles. 

A. G. – Et toi tu n’as pas peur de te lasser alors que tu étais ouvert sur le monde entier ? 

P. B. – Mes lectures personnelles compensent pour une part. Ces derniers temps je lis et relis Le miroir des âmes simples et anéanties et qui seulement demeurent en vouloir et désir d’amour de Marguerite Porete. Mais oui c’est un risque éditorial aussi. Je pense que le moment venu nous nous autoriserons à faire du polar sénégalais, laotien, anglais ou canadien, même au sein de Matin calme, ce n’est pas un problème. Pour le moment, nous allons tout de même essayer d’être gentils avec les libraires et les lecteurs en suivant la ligne que nous nous sommes fixée (rires). Mais nous allons faire un petit écart en août. Oui, déjà, pardon. Nous publierons une coréenne, mais pas pour du polar, pour un essai. BTS : au cœur des ARMY de Lee Jeeheng, est un essai sur les ARMY, les fans de ce fameux groupe de K-pop qui affole les compteurs de YouTube et Spotify. Nous avons adoré nous lancer dans ce projet, vous comprendrez en le lisant, c’est un monde extraordinaire !

Quant à 2022, vous verrez, nous sommes en train de travailler sur des nouvelles ouvertures/aventures éditoriales absolument excitantes. Donc nous vous donnons rendez-vous dans les libraires, vous devriez aimer.