L’Atalante

Amandine Glévarec – Chère Mireille, la librairie a été créée avant la maison d’édition ?

Mireille Rivalland – Oui, nous avons fêté en 2019 les 30 ans des éditions, mais la librairie L’Atalante en a plus de quarante. Elle a été créée en 1978 : vingt-cinq mètres carrés rue de l’Échelle, à Nantes, dans une rue maintenant très fréquentée mais à l’époque assez confidentielle. Un tout petit espace dans lequel Pierre Michaut – qui n’était pas du tout du monde du livre mais grand amateur de polars et de science-fiction, et qui était dans un moment de remise en question – a décidé de monter une librairie. Il a trouvé ce local et L’Atalante est née comme ça. Certes, il n’y avait pas autant de parutions que maintenant, mais dans un si petit local c’était tout de même assez improbable.

Il vouait aussi une grande passion au cinéma. Son premier choix de nom était « La Lune vague », mais c’était déjà pris, et de réflexions en réflexions, tout d’un coup « L’Atalante » s’est imposé. C’était aussi un film mythique pour lui, et il se trouve que « L’Atalante », avec tout ce que ça comporte de péniches, de fluvial… à Nantes, c’était très joli. « La Lune vague » faisait référence au cinéma asiatique, qui n’était pas encore très connu, ça faisait très cinéphile, et « L’Atalante » était sans doute plus prosaïque, mais ça s’est avéré finalement un choix avec lequel on est toujours très à l’aise.

A. G. – Pierre Michaut lance sa librairie alors qu’il n’est pas du tout du sérail, à vocation d’en vivre ou plutôt comme un passe-temps, un loisir ?

M. R. – Juste pour essayer, tout simplement. Il se dit justement qu’il ne va peut-être pas en vivre tout de suite, mais en fait ça a vraiment pris, en tout cas suffisamment pour qu’une clientèle s’installe. C’était des années où ça n’existait quasiment pas, en tout cas pas en province. Il n’y avait pas eu encore le grand boom des librairies de BD et autres endroits spécialisés, car c’était avant la loi Lang qui a permis à l’édition et à la librairie françaises de s’installer vraiment dans une diversité, de rester indépendantes.

A. G. – Tu veux dire qu’il y avait moins de points de vente aussi à l’époque ? Le maillage était plus fin ?

M. R. – En tout cas, il n’y avait pas de points de vente spécialisés dans les littératures de genre. Il y avait sans doute plein de petites librairies généralistes un peu partout, mais pas d’espaces spécialisés.

A. G. – À L’Atalante se retrouvaient le cinéma d’un côté, la science-fiction et le polar de l’autre.

M. R. – Au début, il y avait vraiment très peu de livres de chaque car finalement dans vingt-cinq mètres carrés… et puis il s’est installé rue des Vieilles-Douves où il a pu développer l’affiche et la photo de cinéma. Ça n’a duré qu’un temps puisque maintenant c’est terminé, mais à l’époque la législation était plus faible, le droit à l’image n’existait pas.

A. G. – Il vendait des photos aussi ?

M. R. – Oui, des photos de tournage. J’ai rencontré Pierre en 1989 : il allait à Paris une fois par mois, dans des studios du côté de Montmartre, et il achetait en lots des photos de tournage qu’on vendait, et des affiches. Ces dernières ont ensuite pris d’autres circuits, même le livre de cinéma a fini par péricliter, en tout cas il a dû changer de forme parce qu’on ne pouvait plus autant incorporer d’images de film, de tournage, sans que le photographe et les acteurs ne revendiquent, légitimement, leurs droits.

A. G. – Comment rejoins-tu l’aventure ? Tu me dis dix ans après l’ouverture, c’est bien ça ?

M. R. – Oui. En fait, Pierre est resté une petite dizaine d’années rue de l’Échelle, puis il fallait s’agrandir et il a trouvé le local actuel, 15 rue des Vieilles-Douves. Un saut de puce : il y a cinquante mètres entre les deux boutiques ! Par contre, il déménage parce qu’à ce moment-là il sait qu’il veut se lancer dans l’édition. Alors il embauche un libraire, Benoît Lechat. C’était un très bon choix car même si Benoît n’avait fait qu’un tout petit peu de librairie avant, il était grand amateur de polars. Il a fait toute sa carrière dans le milieu du livre, devenant ensuite représentant. J’ai rencontré Pierre à ce moment-là. Je pouvais prendre un peu mon temps, j’ai proposé mes services. Il était en pleine réflexion sur la partie édition.

A. G. – C’est un mythe qui s’est un petit peu perdu bizarrement le libraire éditeur…

M. R. – On est très peu actuellement en France. Il y a une librairie Gallimard, Les Belles-Lettres et La Musardine, à Paris, qui a commencé à peu près en même temps que nous, Actes Sud à Arles et depuis une dizaine d’années, un libraire à Rennes, Critic, s’est mis à faire de l’édition aussi. Non, c’est clair que ce modèle qui datait du XIXe siècle s’est arrêté dans les années 50.

A. G. – Toi tu avais déjà travaillé dans l’édition avant ?

M. R. – Non pas du tout. Ce sont des rencontres, des discussions…. Tout d’un coup on se dit : « ah ben, moi j’aurais un peu de temps pour, je ne sais pas… te faire une fiche de ceci, ou te lire cela… » Au début ça n’allait pas plus loin, mais il s’est avéré très rapidement qu’il y avait une vraie entente de travail et une forte motivation commune. Pierre, par ses lectures de jeunesse, était très polar et très SF, peut-être d’abord SF et polar par la suite, alors que moi j’étais surtout SF. Il avait décidé de démarrer son catalogue avec des traductions, mais il avait des contacts avec des auteurs français du polar puisqu’il les connaissait comme libraire, et moi ça m’a passionnée de pouvoir développer la partie auteurs français de science-fiction. Voilà, les bonnes personnes au bon moment, et je pouvais me permettre sur deux-trois ans de faire des expériences, ce que j’ai fait. On a eu tous les deux eu successivement cette chance.

A. G. – On dit souvent que la première motivation d’un éditeur, quand il décide de se lancer, est un manuscrit : le manuscrit qui change tout, qui est refusé par toutes les maisons et qu’on a envie de mettre au monde. Est-ce que là il y a eu un manuscrit décisif pour vous deux ?

M. R. – Ah oui ! Oui il y en a eu un, en tout cas dans les manuscrits français, celui de Pierre Bordage, Les Guerriers du silence. Dans le domaine étranger, il y a eu aussi Le Disque-monde de Terry Pratchett. Pareil pour Orson Scott Card qui n’avait pas été pris chez les autres éditeurs tout de suite même s’il était déjà très publié. Ça oui, c’est déterminant.

A. G. – Pierre, c’était sa première publication chez vous ?

M. R. – Chez nous, oui, et c’était aussi son premier manuscrit, c’est-à-dire qu’il l’avait envoyé chez d’autres éditeurs, on ne lui avait pas pris parce que c’était trop gros, et c’était vraiment un changement de modèle par rapport à ce que tous les Français écrivaient à l’époque. Dans les années 70-80, 70 surtout, la science-fiction française était active mais à la fois très parisienne, très intellectuelle, avec des gens qui ont encore de la valeur dans ce qu’ils ont proposé comme regard sur la société, mais c’était effectivement une science-fiction de société, politique, sans doute aussi, et très peu romanesque. Alors que Pierre, lui, arrivait avec son « western », Les Guerriers du silence, et là c’était inhabituel, un roman de conteur. Il se différenciait complètement et c’était énorme, ce qui fait que tout le monde était perdu.

En plus, à l’époque, il y avait très peu de grands formats en SF, c’était surtout du poche. La SF n’avait pas du tout les lettres de noblesse qu’elle a acquises depuis, et que le polar était en train d’acquérir, mais tout doucement : on était encore dans de la littérature de romans de gare. Il y avait des éditrices parisiennes qui ne pouvaient absolument pas publier le manuscrit de Pierre mais qui avaient repéré son talent et lui avaient proposé d’écrire des histoires plus courtes…, et donc il cherchait un éditeur. C’est par hasard dans une librairie qu’il a découvert Card, et par hasard aussi qu’il a lu le nom du traducteur, Patrick Couton, et là il a eu un flash : « mais Patrick Couton, j’ai pris des cours de banjo avec ce mec quand j’étais jeune ! ». Alors il l’a contacté, et celui-ci lui a répondu : « je veux bien que tu l’envoies de ma part mais moi je ne m’avance en rien, ou tu me l’envoies et je vais le porter ». Patrick s’était juste engagé à le déposer, même pas à le lire… c’est comme ça que tout a commencé en 1992.

A. G. – Le début d’une longue histoire…

M. R. – Oui, c’est même un compagnonnage vraiment très fort, au point que Pierre est sociétaire de L’Atalante, il l’a été sous la forme de la SARL puis sous la forme de la SCOP depuis 2012. C’est vraiment un compagnon de route, on ne peut pas dire autre chose, ce qui ne l’empêche absolument pas de publier ailleurs, parce que c’est sa liberté, et c’est aussi son besoin de nourrir son imagination, ses paris d’écriture. La coloration des rapports entre l’éditeur et l’auteur fait que ça provoque des envies d’écriture qui peuvent être différentes. L’Atalante reste son éditeur principal, sa maison on va dire, mais oui il va faire le plein d’expériences ailleurs, et c’est très bien.

A. G. – On parle de coloration, de ligne éditoriale, quand on lance une maison d’édition car il y a évidemment le choix du manuscrit. Il y aussi la distribution qui peut éventuellement être facilitée par le fait que la librairie L’Atalante avait déjà pignon sur rue. Mais il y a aussi plein d’autres métiers auxquels on ne pense pas forcément, que ce soit le graphisme, la conception, vous avez improvisé tout ça tous les deux avec Pierre Michaut ?

M. R. – Oui, oui. Et il y a des trucs où on n’était pas très bons. Après, ce n’était pas la même époque du tout, il n’y avait pas les mêmes exigences. Dans les années 90 – puisque les éditions L’Atalante du point de vue des romans commencent réellement fin des années 80, vers 88-89 – il n’existait rien dans les domaines que nous défendions, ce que nous appelions la « bibliothèque de l’évasion », c’est-à-dire la science-fiction, le policier, l’aventure, le roman historique. Il y avait assez peu de grands formats, et peu de petites maisons indépendantes qui faisaient ça. Ce qui fait qu’effectivement nos moyens correspondaient à l’époque, c’est-à-dire que Pierre pouvait fabriquer des couvertures tout à fait à sa mesure, des choses bien carrées, des cartouches dans lesquelles on mettait une image, soit d’un illustrateur, soit des tableaux. Tout le monde trouvait ça très beau. Les chartes graphiques ont complètement changé depuis. Nos premiers livres étaient assez petits, un format presque carré. C’était un objet un peu précieux mais pas non plus complètement impressionnant, et ça a fonctionné très bien jusqu’à la fin des années 90. Mais dès les années 2000 la science-fiction se développe vraiment en France, la concurrence fait de gros bouquins de 15 x 21 cm alors que nous étions en 13 x 18, et nous avons dû nous remettre en question. Puis à la fin des années 2000, nous avons confié nos couvertures à des graphistes, parce que nous n’avions pas en interne les compétences pour cela.

A. G. – Il faut s’adapter…

M. R. – Oui. Par contre, l’illustration est restée, car dès le départ, c’est ce qui avait apporté une valeur ajoutée à nos livres, et le milieu de la science-fiction est friand de dessins. Autant en polar c’est relativement simple, soit une photo, soit rien, mais en science-fiction l’illustration apporte une valorisation à la lecture. Les premiers illustrateurs avec lesquels nous avons travaillé prenaient le temps de lire les textes, on en discutait, ils nous envoyaient des idées. Comme tout le monde à l’époque, je pensais que le « graphisme » était de nature industrielle, je ne suis même pas sûre que je connaissais le mot, en tout cas je ne l’associais pas du tout aux couvertures de livres. C’est à la fin des années 90 ou au début des années 2000, que ça a vraiment gagné l’ensemble de tout ce qui présente un « visuel », de tout ce qu’on voit, cette importance de ce qu’on a appelé ensuite en librairie le « facing ».

A. G. – Et la production s’est peut-être aussi accrue, ce qui fait que maintenant il faut sortir du lot ou avoir une charte graphique qui soit facilement identifiable.

M. R. – Oui mais elle l’était ! Par exemple, la Série Noire était on ne peut plus identifiable ! Tout le monde mettait du rouge, du noir, du jaune, du blanc, avec un trait comme ceci ou un trait comme cela. Je pense que l’identification n’était pas un problème au final. Par contre, le besoin d’images, dans une vie pleine d’écrans où on a besoin de voir les scènes, où on a besoin d’une entrée dans le texte qui passe vraiment par de l’interprétation d’images, s’est développé, tout simplement parce que les lecteurs sont désormais éduqués à l’interprétation des images. Ils n’avaient pas du tout le même type d’éducation jusqu’à la fin des années 90, c’est certain.

A. G. – Voilà qui me permet d’embrayer avec Caroline de Benedetti qui lance une collection à L’Atalante : Fusion. Est-ce que, au-delà du choix du manuscrit qui paraît fondamental quand on se dit qu’on va devenir directeur de collection, porter les manuscrits qu’on va éditer, tu t’es interrogée aussi sur les choix de maquette justement, sur la forme qu’aurait l’objet livre, ou est-ce que tu en étais, dans un premier temps, restée vraiment au texte ?

Caroline de Benedetti – La première étape, du fait de nos discussions avec L’Atalante, a été de s’interroger sur nos choix : quels textes Émeric Cloche et moi avions-nous repérés, que voulions-nous défendre ? Le sujet de l’esthétique qu’allait prendre l’objet est venu ensuite, mais nous étions déjà familiers de ces questions car nous travaillons dans cet univers depuis des années. Nous avons aussi vu comment les choses ont évolué, ce sont des codes avec lesquels nous avons pu jouer dans certaines animations que nous avons organisées. En tout cas, le sujet me passionne et me préoccupe en même temps sans que j’aie réussi à trouver de réponse. Plein de choses différentes se font en termes de couverture, de l’illustration, des photos… Déjà ce choix-là, basique, binaire, n’est pas simple parce qu’il y a de très belles photos et de très beaux dessins. Je trouve que c’est très compliqué.

A. G. – La cohérence, c’est aussi de réfléchir à une « collection », donc il faut quand même que chaque livre fasse écho, que la charte soit commune… ?

C. de B. – …et différente. D’où la question posée à un moment : L’Atalante a une identité qui a évolué au fil du temps, qui a changé, mais elle a un certain code qui fait qu’on la reconnaît : des formats de livres, le logo. Effectivement, on s’est dit : « qu’est-ce qu’on fait en démarrant ? ». Déjà le logo, où le met-on, à quel endroit est-il visible, doit-il s’effacer derrière le nom de la collection ? Toutes ces questions étaient déjà présentes assez vite.

A. G. – Pour rembobiner, comment êtes-vous rentrées en contact l’une avec l’autre ? Caroline, qu’est-ce qui t’a amenée vers l’édition ?

C. de B. – Ce n’était pas donné, ce n’était pas dit, c’est une question qu’on s’était posée avec Émeric parce qu’il nous est arrivé de croiser des textes, pas tous les quatre matins, mais quand même à une ou deux occasions, notamment avec ce fameux premier roman qui va sortir, celui de Simone. C’est une autrice qu’on avait envie de faire connaître en France pour plein de raisons. Mais je considère qu’être éditeur est un métier, et que même avec toute la bonne volonté du monde nous avions déjà beaucoup de choses à faire, et surtout pas envie de mal les faire. Nous avions donc décidé de ne pas nous lancer là-dedans… puis est venue la rencontre avec L’Atalante, une discussion avec Mireille et une envie sur laquelle nous nous sommes retrouvés, ce qui nous a finalement permis, à Émeric et à moi, de nous lancer dans l’édition. Pour le coup, je trouve que c’est plus sécurisant, parce que proposer un texte, connaître un texte ou travailler sur un texte, n’est qu’une partie du métier d’éditeur, c’est pourquoi l’intitulé « directeur de collection » correspond bien.

A. G. – Était-ce pour toi Mireille l’occasion de remettre un peu le polar au centre de L’Atalante qu’on associe maintenant plutôt volontiers à la science-fiction ?

M. R. – Nous sommes clairement associés à la science-fiction, mais les lecteurs de la fin des années 90, et les libraires pour les plus anciens, gardent en mémoire que l’Atalante faisait aussi du polar. Notre auteur majeur, qui a vraiment apporté une pierre à l’édifice, était Francisco Gonzales Ledesma, dont nous avons publié cinq ou six livres avant qu’il ne passe à la Série Noire avec La Dame de cachemire. Nous avons longtemps été son éditeur principal et ses livres ont vraiment marqué la littérature noire. Ledesma est décédé il y a une petite dizaine d’années, il n’écrivait plus déjà depuis quelques années, en fait il avait arrêté au moment même où nous faisions de moins en moins de polars. Nous avons connu de tels succès en science-fiction que notre image auprès des libraires et des auteurs s’est focalisée sur ce domaine. C’est aussi difficile d’être présent dans plusieurs milieux littéraire quand on est un petit éditeur. Le fait est qu’au début des années 2000, la SF avait pris toute la place.

Et au fur et à mesure le catalogue a pris de l’ampleur, à l’heure actuelle nous avons publié pas loin d’un millier de livres en 32 ans. il y en a encore 800 actifs. C’est dur de démarrer, c’est dur de durer, c’est dur de s’inscrire dans le temps, car il faut entretenir son catalogue tout en le développant. Donc, à partir de 2010-2011, nous avons vraiment travaillé ce fonds, par exemple en le revalorisant, en créant de nouvelles couvertures. C’est aussi une façon de garder les auteurs, bien sûr, ou de pouvoir renégocier l’achat d’un nouveau bouquin pour une traduction auprès d’un agent. Il y a toute une partie contractuelle et administrative dans l’édition du fait du droit d’auteur, ce ne sont pas des choses négligeables. Évidemment, je pense qu’il y a très peu de gens qui font de l’édition en se disant « chouette je vais faire des contrats ». Mais il n’y a pas de maisons d’édition qui durent si elles ne gèrent pas le droit d’auteur correctement, et on ne garde pas ses auteurs si on ne leur paye pas leurs droits d’auteurs. Quant au domaine étranger, il faut assurer un maximum parce qu’on a affaire à des agents, et là ce sont des gens dont c’est vraiment le métier. Leur seul métier, c’est de faire en sorte que les textes circulent moyennant finances. La question de la paperasse administrative et de la contractualisation, c’est le cœur de leur métier. Nous, évidemment, pas tout à fait au départ, mais ça le devient au bout d’un moment. Tout ça pour dire que la gestion d’un fonds, quand on a beaucoup d’auteurs, beaucoup de titres actifs, prend une importance énorme.

Je me rappelle très nettement de la fin des années 90, nous avions alors à peine dix ans d’expérience dans l’édition avec Pierre, et tout d’un coup, en 96-97, des livres ont vraiment commencé à se vendre. Un peu Moorcock, surtout Card, et tout d’un coup Terry Pratchett et Bordage. Nous nous sommes alors demandé comment nous allions faire pour les réimpressions, comment nous allions trouver le temps, gérer la question du stockage, et tout ça… C’est une chance mais je continue de penser que c’est mieux de démarrer, parce qu’en démarrant on découvre au fur et à mesure, je crois que j’aime ça et c’est plus simple. Nous étions moins formés que les camarades qui nous rejoignent désormais dans la structure, nous avions tout appris petit à petit, et je me souviens très bien à quel point nous étions atterrés quand ça a commencé à vraiment marcher, parce qu’il fallait qu’on commande davantage de papier, qu’on prenne des décisions, ça prenait du temps. C’est là que nous avons embauché Lionel, qui est toujours là, qui est comptable et s’occupe des droits d’auteur. Du coup, dans les années 2010-2011, à vingt ans et quelques, c’était le temps du chantier tout-terrain : on a revisité notre fonds, on a mis de côté des collections qui n’avaient pas décollé, on a changé la structure de la boîte, passant de SARL en SCOP, on a changé de distributeur-diffuseur – on a quitté Harmonia Mundi pour rejoindre le CDE Sodis, on a dû trouver de nouveaux bureaux puisqu’on a été chassés d’un local dont on était locataires depuis quelques années. À ce moment-là oui, on s’est recentré encore plus sur la science-fiction À Noël 2017, nous avions fait le tour. Je disais il y a quelques années qu’un éditeur devait avoir une idée tous les deux ans pour rester présent en librairie. Cinq ans après, je crains que ce soit devenu une tous les ans. Mais effectivement, nous avions terminé les nouvelles éditions du Disque-monde de Terry Pratchett démarrées en 2014 , nous avions lancé le poche, nous étions prêts. Il faut avoir terminé certaines choses pour que d’autres s’enclenchent, il faut faire du vide pour avoir plus de nouvelles perspectives.

En interne, certains s’étaient demandé pourquoi nous ne faisions plus de polar. Les gens les plus actifs éditorialement dans la boîte étaient des amateurs de science-fiction mais nous avions aussi fait au cours des années 2000 beaucoup d’expériences – un peu de BD, un peu de sciences humaines, tout ça avec beaucoup de ferveur, de bonnes idées et de belles rencontres, et nous étions sans doute disponibles pour une nouvelle aventure, c’est sinusoïdal tout ça.

A. G. – Et le polar a explosé ces dix dernières années, ce que tu confirmeras sans doute Caroline. Comment es-tu d’ailleurs entrée dans ce monde ?

C. de B. – Par la lecture, par des rencontres et des conseils de lecture qui m’ont fait m’intéresser au polar, par des rencontres humaines ensuite. Il y a eu celle avec un forum spécialisé en polars sur internet, puis celle avec Émeric ensuite qui a débouché sur l’envie de monter quelque chose à deux. Nous avons créé l’association Fondu au Noir en 2007, puis nous avons lancé un magazine en 2008, L’Indic. Sont venues d’autres idées, d’autres envies, on nous a demandé des choses. Tout ça s’est fait sans penser à se salarier au début, mais grâce aux opportunités et à l’envie de faire autre chose, nous nous sommes lancés.

A. G. – Il y a donc L’Indic, le magazine trimestriel qui suit l’actualité du polar, les formations que vous donnez, les modérations pendant les festivals quand ils avaient encore lieu, tu possèdes donc une très bonne vision panoramique du monde du polar. Est-ce galvanisant ou angoissant de se lancer dans cette nouvelle aventure ?

C. de B. – Il y a les deux. L’ambivalence, l’envie, le challenge forcément, la connaissance d’un milieu dont on connaît bien sûr les acteurs depuis des années, que ce soit les auteurs ou les éditeurs, à peu près tous, on en voit aussi les coulisses, donc on a une vue d’ensemble, on n’est pas naïfs sur le sujet, on connaît les problématiques, le nombre de publications, nous avons conscience qu’il y a un enjeu là aussi. C’est une question qui n’est pas spécifique au polar, mais qui je pense fait prendre conscience que les choses peuvent ne pas fonctionner. Et puis il y a une question que je me suis posée, celle de la légitimité, du fait de mon côté multi-casquette, vais-je entendre : « mais attends, tu vas critiquer un livre, tu vas conseiller un festival, tu vas éditer un auteur » ? Voilà, à quel moment tout ça ne va-t-il pas se télescoper ? Et en fait, je pense que la sincérité avec laquelle on fait les choses et à laquelle on s’astreint, nous permet de faire un ensemble. Ces compétences multiples sont plus complémentaires que contradictoires.

A. G. – Est-ce qu’on en revient aussi, à un moment, aux attentes des lecteurs ou des lectrices, puisqu’on sait bien que les lecteurs de polars sont aussi des lectrices ? Est-ce qu’on sent ce qui va fonctionner ou pas ? Commencer une collection avec une traduction, est-ce faire preuve d’une certaine audace, notamment financière ?

M. R. –  Pour l’instant il n’y a qu’une auteure allemande. À L’Atalante, nous sommes habitués aux traductions, alors c’est sans doute quelque chose qui nous fait moins peur, mais le fait est que c’est plus ambitieux au niveau budget.

C. de B. – Concernant la question des goûts des lecteurs, il y a dans le polar plusieurs familles, donc différentes attentes, avec des lecteurs très exigeants, très littéraires, d’autres qui attendent du pur divertissement. Le critère sera donc nos goûts à nous, parce que j’ai l’impression, avec les quelques mois de recul, que si nous-mêmes ne sommes pas emballés par les textes qu’il faudra défendre, il y aura un problème. Si on se dit : « ce texte-là c’est un best-seller en Angleterre, il va forcément marcher en France », tu l’achètes et tu le replaces, O.K., mais il faut réussir à en parler, à le défendre. C’est faisable, bien sûr, de défendre un livre en ayant conscience de ses qualités, même si à toi il ne t’a pas plu, mais je ne suis pas sûre que pour commencer ce soit ce qu’il y a de mieux. Donc les premiers textes auxquels on a pensé sont ceux qui nous ont plu. Et je suis persuadée qu’ils ont un potentiel pour toucher un large public. C’est juste qu’il faut réussir à amener le livre jusqu’à ce public, ce qui est la difficulté du moment. Il y a plein de livres, plein de canaux de diffusion entre la télé, la presse, les réseaux… Trouver le lecteur, c’est un peu aussi la difficulté, mais les textes qu’on a trouvés et qu’on veut défendre sont grand public, ils ont ce potentiel-là.

A. G. – Ce qui est intéressant c’est que, tout comme nous le disait Mireille tout à l’heure, tu entres dans le domaine de l’édition en découvrant qu’il comporte en fait différents métiers. Tout ça dans une période un peu compliquée…

C. de B. – Autant il y a des choses dont on avait bien conscience, autant la distribution et la diffusion ont été une vraie découverte, d’ailleurs je ne suis pas certaine de toujours tout comprendre ! Là aussi nous avons découvert certains enjeux du métier et du fonctionnement de la chaine du livre qui sont en effet mis à mal en ce moment. On n’a pas pu rencontrer les représentants autrement qu’en visio pour le moment. Il y a une frustration à ce niveau-là, c’est une collection qui va démarrer forcément dans un contexte de privation, même si ce mois-ci, a priori, les choses vont pouvoir se faire. Mais on ne peut pas faire de lancement, ni de rencontres, c’est aussi un contexte particulier. Ça accroît la dose de difficultés. Rien n’est jamais joué d’avance, mais on a une bonne équipe aussi. En travaillant entre nous, il y a quelque chose, on y prend plaisir et ça se ressentira, faut aussi miser là-dessus, et sur un peu de chance.

A. G. – Que pense l’éditrice du contexte actuel ?

M. R. – Oui, le contexte actuel est difficile, et comme tous les contextes difficiles, plus propice au ressassement qu’à la découverte. Par ailleurs, l’année 2020 a été pour les éditeurs, et pour une majorité de libraires, une année au pire égale en chiffres à 2019, malgré les fermetures, et au mieux en hausse. Je ne pense pas que ça puisse durer comme ça trois ans non plus. L’année dernière, le premier confinement a été un moment relativement introspectif pour les gens où le livre a été central dans leur désir de culture. Nous en tirons aujourd’hui les bénéfices puisque nous venons d’être classés « commerces essentiels ». Pour cela, il faut vraiment remercier les lecteurs, ils ont été très forts. Très très forts. Néanmoins, et c’est ce que disait Caroline, quelque chose de nouveau – un nouvel auteur, une nouvelle autrice, un premier roman, il faut y croire, il faut y prendre beaucoup de plaisir et, après, il faut cocher plein de petites cases dans lesquelles le facteur chance n’est pas négligeable. Alors, dans des périodes comme celle que nous vivons, ce facteur-là n’a pas le même effet multiplicateur pour un premier roman. Donc je pense que oui, faire de vraies nouvelles expériences aujourd’hui est un peu acrobatique.

Pourtant, il ne faut pas perdre de vue que nous nous connaissions, que Caroline, Émeric et nous, l’Atalante, nous ne sommes pas tout à fait des poussins de l’année. Et c’est précisément comme ça que je le ressens, comme une mise en commun ; si je fais confiance au fait qu’on peut au moins commencer un chemin, c’est parce qu’on a des histoires extrêmement semblables. Que ce soit L’Atalante ou les Fondus, avec les différences de nature et dans le temps, c’est dans les deux cas des entités qui se sont formées en commençant petit, en faisant à la fois preuve de beaucoup de courage et d’envie, de plaisir et de beaucoup de sérieux. Nous avons ce souci identique de bien faire les choses, y compris la fabrication, le rapport aux auteurs… En fait – même si on s’était fréquemment croisés et que ce n’était pas des sujets de discussion, nous avons des valeurs et des fonctionnements extrêmement proches – après, chacun a son tempérament mais finalement on fait une bonne équipe et on prend du plaisir, on tente des choses et, ce qui est très important, on est d’accord pour parier. Être éditeur – et c’est déjà ce qu’ils sont avec le magazine L’Indic -, ça demande aussi d’être en relation avec les autres, de synthétiser plein de choses, et donc d’être quelqu’un de fiable.

À la réflexion, nous avons énormément de choses en commun dans la façon dont nos activités se sont construites. Cela fait que pour L’Atalante, qui est très au courant de tout ce qui se passe dans le milieu de la SF – et si on enlève toute forme d’affect, pour rester pragmatique – faire venir les Fondus pour une direction de collection, eux qui sont inscrits dans le milieu du polar actuel, c’est trouver des acolytes, mais aussi les rendre autonomes, légitimes. Ils ont vraiment leur département à part dans L’Atalante, avec des choses pour lesquelles ils sont seuls à être compétents. Et ça c’est important, ça valorise la possibilité des choix, de guider. On n’est pas dans une situation de sujétion. L’Atalante est la boîte dominante sur le plan purement structurel, mais ce que les Fondus au Noir défendent en polar est à égalité de ce que nous pouvons défendre en SF, c’est précieux, dans nos rapports mais aussi pour les livres. Les livres qui vont arriver chez les libraires sont de nouveaux auteurs ou de nouvelles autrices – les premières sont deux femmes, mais, par contre, Caroline et Emeric ne sont pas des gens nouveaux pour les libraires. Je suis bien désolée que les festivals n’aient pas lieu en ce moment, mais les livres se vendent avant tout en librairie. On gagne plus de lecteurs à travers un libraire que sur un salon. Mais rencontrer des lecteurs sur un salon est très plaisant pour les auteurs et les autrices. Cela leur permet aussi de faire connaissance avec leur collègues, avec les journalistes, de s’inscrire dans un milieu, au final.

A. G. – Effectivement le contact direct éditeurs-lecteurs via les festivals est mis entre parenthèses. Par contre, il reste la surdiffusion, qui reste le contact privilégié de l’éditeur avec le libraire ?

M. R. – Oui, bien sûr, on a misé d’ailleurs là-dessus. De toute façon, nous savions que nous voulions le faire parce que Caroline et Émeric ont déjà un rapport à la librairie française grâce à L’Indic, donc, pour nous, optimiser la librairie était capital. Par contre, ce qui est très embêtant, c’est de ne pas pouvoir faire venir par exemple Simone Buchholz, parce qu’il y aurait eu quand même une synergie festive qui aurait récompensé tout le monde, y compris les libraires partenaires. Nous avons agi auprès des libraires, ils ont été réceptifs, mais cet effet de récompense que sont les moments de signature, n’aura pas eu lieu. Ce qui est fait est fait, et ce qui n’est pas fait devra être fait une autre fois. Il est clair qu’il nous faudra trouver d’autres angles lors des prochaines publications, puisqu’on a cette chance avec Simone Buchholz d’en avoir déjà acheté déjà trois. Il faut viser plus loin.

A. G. – Encore une question de perspective à plus long terme… Mireille, tu nous parlais du fonds de L’Atalante en SF. Pour la collection polar, il est certain que vous n’allez pas entrer dans le fonds des librairies dès le premier titre, par contre avec trois livres de la même autrice…

M. R. – Bien sûr, c’est ça l’idée de Caroline depuis le début. Il n’était pas question de faire une collection tape-à-l’œil, de chercher à tout prix des auteurs connus qui donneraient une visibilité mais pas un accès à des textes nouveaux. Nous savions que ça allait être un travail de fourmi, c’est un travail de première main. Mais je crois que votre envie de publication, Caroline, est née de votre goût pour le texte, et de le partager avec des lecteurs, n’est-ce pas ?

C. de B. – Complètement !

A. G. – Justement, parlons des textes. Vous allez publier le premier roman d’une Française ?

C. de B. – Alors ce n’est pas un premier roman, mais un troisième roman. Anouk Langaney en a déjà publié deux chez un petit éditeur corse, mais ils sont restés très confidentiels. Je l’ai connue par une autre autrice, d’où l’importance du réseau, qui nous avait donné un de ses romans en disant : « il est génial, lisez-le ». Effectivement, il y avait un humour et un portrait de femme qui nous avait plu. Puis nous avons rencontré Anouk lors du festival Mauves en Noir, et on s’est dit qu’on n’entendait plus parler de cette plume, on se demandait ce qu’elle devenait. On sait que c’est difficile, un auteur a vite fait de disparaître si un deux, trois ou quatre livres ne fonctionnent pas, mais il se trouve qu’elle avait un texte en cours, qu’on a pu le lire et qu’il nous a plu. En le lisant, tout de suite on a dit oui, oui à la voix, oui au sujet…

A. G. – De quoi parle ce livre ?

C. de B. – Le texte va paraître au mois de mai. Formellement, il s’agit de la lettre d’une mère à sa fille, elle lui raconte sa vie pour l’amener à comprendre les multiples drames que la famille a vécus. Il se trouve que cette femme a trois enfants, deux filles et un garçon, et pour ce dernier, le cadet, elle a pour projet d’en faire un super-héros, parce qu’elle a envie de sauver le monde du marasme qu’on connaît, et qui ne fait qu’empirer depuis qu’Anouk a écrit cette histoire. Bien sûr, cette histoire de super-héros ne va pas bien se passer, mais c’est traité de façon très terre-à-terre, c’est-à-dire qu’elle n’ambitionne pas de trouver comment lui donner de super-pouvoirs. Elle veut en faire quelqu’un qui va faire le bien, qui va faire des choses bien pour le monde. À partir de là, on en apprend plus à la fois sur cette femme, sur ses enfants, et sur tout ce qui va se passer. C’est une histoire sur la maternité, sur le fait d’être une femme aujourd’hui, et c’est du roman noir car derrière tout cela il y a une image de la société d’aujourd’hui. Le roman ne commence pas par un mystère qu’on va résoudre, c’est plus une affaire de tension maintenue tout au long du livre. Deux drames le rythment, et puis il y a le drame final, qui est l’aboutissement du roman. C’est écrit avec humour, parce que tout ça est assez sérieux et grave, mais Anouk a une façon de raconter les choses qui est vivante, drôle, piquante. Il y a un ton, une écriture, et c’est ça qui a marché pour nous.

A. G. – Votre premier livre vient de paraître en mars, c’est donc une traduction ?

C. de B. – Oui, d’une autrice allemande, et pour le coup c’est du pur polar. On est sur un roman d’enquête, avec un type, un inconnu mystérieux, qu’une procureure va aller voir à l’hôpital pour comprendre qui il est, ce qu’il a fait, pourquoi il est mutique, pourquoi il a été tabassé. Cette procureure est un personnage totalement dans les archétypes du polar, elle picole, fume, a des amants, c’est une femme libre entourée d’ex-taulards et d’un commissaire à la retraite. Pourtant, grâce à la voix de Simone Buchholz, il y a quelque chose de totalement nouveau dans la façon dont elle la raconte et la met en scène. Cette femme qu’on suit, Chastity Riley, c’est la force de l’histoire, ce n’est pas tant l’enquête qu’elle mène qui a son importance que le monde dans lequel elle nous emmène. Pour moi, c’est la force des personnages récurrents du polar les plus réussis, ceux qu’on a envie de retrouver parce qu’une familiarité, une sympathie s’installe. C’est le cas de Chastity Riley qui a une histoire personnelle dramatique, mais elle est drôle et attachante, on finit le livre avec l’envie de la retrouver. Ça m’a fait le même effet avec les romans de Craig Johnson : son shérif, j’ai envie de le retrouver, de savoir comment va sa vie, comment vont ses amis, sa fille, s’il a couché avec sa partenaire… Il y a quelque chose de cet ordre-là avec les livres de Simone. De l’affect. On a besoin de sentiments et de sensations. Et de liens.

A. G. – Mireille, ce qui est intéressant, c’est que tu as la double casquette d’éditrice et de libraire. Tu disais effectivement que 2020 n’aura pas été aussi tragique que ça au niveau des résultats en librairie.

M. R. – Les enseignes en ont moins profité, c’est très bien pour l’avenir et j’espère qu’il y aura là un acquis pour les librairies indépendantes.

A. G. – Il faut quand même préciser que la librairie est quand même le commerce avec la plus petite marge, c’est à la base une économie de fourmis.

M. R. – Plus les lecteurs se concentrent sur des petites librairies, plus c’est facile de les faire vivre, ce sont des milieux habitués à tellement d’austérité qu’il en faut peu finalement. On a vu l’engouement de lecteurs nouveaux, ou le fait de se dire, tout d’un coup, qu’on va mettre une partie de ses économies de voyage dans des livres parce qu’on a envie d’aider son libraire et envie d’avoir encore plus de livres chez soi. Ça a effectivement permis une embellie, car comme c’est un milieu tout petit, l’embellie est rapide aussi. Je peux espérer quand même que ça laissera des traces positives. Après, effectivement, tout le monde n’a pas été logé à la même enseigne, quand on fait des guides de voyage c’est moins bien.

A. G. – Est-ce qu’on peut parler d’embellie au niveau de l’édition ? On a beaucoup dit, surtout au moment du premier confinement, qu’on lèverait tous la tête du guidon, qu’on arrêterait la surproduction… ?

M. R. – Je ne crois pas du tout à ça. Mais je n’y crois pas en général en matière d’économie puisque là, quand on parle d’édition, on s’adresse à l’industrie du livre. Même s’il y a des minuscules entités et un travail éditorial souvent artisanal, le milieu du livre s’inscrit dans une logique industrielle. Il y a des mécanismes à l’œuvre rendus nécessaires par la distribution qui font qu’il y a de gros entrepôts, de grandes machines, de l’international, parce que oui il y a de grandes maisons françaises comme Hachette, mais Hachette a largement dépassé nos frontières. Je ne pense pas qu’il ne faille rien attendre, mais il n’y aura rien de vertueux d’un milieu qui, certes, compte plein de petits libraires, pas mal de petits éditeurs grâce à la loi Lang, mais où ce sont les très gros qui mènent la danse. On n’a jamais vu de gros s’arrêter tout seuls, ils attendent soit qu’il y ait un effondrement financier, soit qu’on les agresse – ça s’appelle des révolutions. Il n’y a pas à attendre de cercle vertueux de leur part, certainement pas. Par contre, là encore, il peut y avoir des fenêtres, des petits courants d’air, et quand on est en particulier sur une collection qui démarre, ça peut suffire là encore pour faire sa place. On disait que c’est une chance de penser qu’on n’est pas obligés d’en vivre tout de suite ; on va regarder les chiffres en face : parce que L’Atalante a d’autres livres dont elle maîtrise un peu mieux la commercialisation, on peut ne pas être trop pressés, à vouloir que ça marche en six mois et au bout d’un an ce soit plié. On est en train de faire une expérience.

A. G. – On a dit que les gros avaient été très aidés et que les tout petits, beaucoup plus petits que L’Atalante, n’avaient pas été du tout aidés.

M. R. – On a pu avoir de l’aide, on est des petits, pas des tout petits. C’est un milieu parfaitement capitaliste, tous les arcanes sont tenus par les gros. Au Syndicat National de l’Édition, le vote est en fonction du chiffre d’affaires. Donc, c’est vite plié. C’est complètement fou, une logique industrielle là encore. Ce n’est pas une coopérative le milieu de l’édition, et à la fois je peux le comprendre, il y a des très gros ! Qui sont même nos distributeurs, donc on leur est aussi très liés. La chaîne du livre a ses bons et ses mauvais côtés. Dans l’ensemble c’est plutôt vertueux, mais sur un modèle de production et de bénéfices, d’actionnariat pour la plupart. Il y a tellement de libraires en France, c’est extraordinaire. Le monde des libraires est lui beaucoup plus vertueux même si ce sont des commerçants, qu’ils râlent dès qu’il y a des travaux dans la rue, disent que ça va toujours mal, que le chiffre va être toujours plus mauvais (rires). Même combat. Tous ces très gros, très puissants, les Hachette, Madrigall, Univers Poche ont finalement pour exister besoin des gens tout petits que sont les libraires, ça c’est fascinant, c’est beau. Et le confinement a même prouvé qu’ils n’avaient pas besoin d’Amazon ni de Google, ça c’est un prodige.

A. G. – Ta double casquette tu n’as jamais voulu l’abandonner ? Pour rejoindre ce que disait Caroline, ces activités ne sont pas contradictoires, peut-être même une richesse supplémentaire ? Vous n’avez jamais eu envie de fermer la librairie pour ne garder que la maison d’édition ?

M. R. – À l’origine, c’est la librairie L’Atalante qui a aussi une maison d’édition. Pour ma part, je n’ai jamais été libraire, ni ne possède une formation dans ce domaine. La question s’est posée quand on a eu, à un moment, des ennuis de bail, mais ce n’était pas une envie intrinsèque, juste liée à des circonstances où on ne voyait pas le bout, car trouver un autre bail à Nantes était compliqué. Mais avoir plusieurs casquettes est tellement mieux, parce qu’on se rend compte de certaines réalités. Je pense qu’on doit faire partie des éditeurs les moins agressifs avec les représentants, par exemple. On ne peut pas leur dire qu’ils n’avaient qu’à faire ce qu’il fallait pour que les libraires en prennent plus, etc., parce qu’on voit nos collègues travailler en librairie. On voit bien qu’ils n’ont pas envie de tout prendre, qu’ils n’ont pas un lectorat pour tout, et ça nous rend au moins réalistes sur ce qu’est une mise en place de livres. Donc je pense qu’on perd moins d’énergie à penser que ça devrait être absolument différent. On sait aussi mieux comment estimer que certains libraires ne font pas forcément toujours le boulot comme il faudrait….

A. G. – J’entends souvent les éditeurs râler contre les libraires et les libraires râler contre les éditeurs, alors que peut-être s’ils se rencontraient…

M. R. – Nous on a cette chance-là. C’est pour ça que beaucoup d’éditeurs aiment bien les salons, et aussi pour ça que moi je m’en fiche un peu plus. C’est normal, nous on a déjà l’expérience avec les lecteurs. Les libraires de L’Atalante peuvent me dire : « dis donc, ce bouquin je l’ai adoré mais je ne sais pas comment le défendre », ce sont mes collègues qui me disent que la couverture ne passe pas bien, ou que la quatrième de couverture n’est pas réussie, ils me disent leur gêne, et c’est très instructif parce que c’est vrai. Parfois, il y a des choses où on ne peut rien faire, ou on aurait pu le faire mais c’est trop tard, ou on pourra changer la prochaine fois. Il y a aussi des choses plus ambiguës et il faut accepter qu’elles ne marchent pas. C’est un principe de réalité non négligeable. Certains textes, même géniaux, ont un petit public.

Et puis ce n’est pas grave en fait, c’est juste se demander quelles sont nos attentes, quelles sont celles de l’auteur, l’essentiel est que ça n’empêche personne de continuer. Dans la vie, clairement, si on n’est préféré que par quelques-uns, ce n’est pas très grave. Ça a autant de valeur. Par contre, dans un système où on se promettrait des réussites financières importantes, évidemment c’est très troublant, ça peut être bloquant. Nous, il y a des textes qu’on fait sciemment en se disant : « ce sont des perles », mais ces mêmes livres, on peut les publier et se demander comment on va les vendre.

A. G. – Et là tu es aussi dans ta démarche de catalogue de fonds, c’est un édifice et c’est une perspective qui doit être encore plus globale.

M. R. – La question c’est : qu’est-ce que c’est qu’un catalogue ? On a besoin d’être fier de son catalogue, et cette fierté elle se fait, parfois, sur des réussites commerciales, mais aussi sur des textes où on s’est dit : « J’y crois, c’est un roman littérairement important, allez, on y va et on verra bien ! ».

A. G. – « On y va et on verra bien ! » : voilà une jolie phrase de fin !