Rose désert – Violaine Huisman

Rose désert

Rares les livres où j’entre en terrain connu, le goût de l’autofiction, certes, mais rarement sonne si juste dans l’errance, l’exil, le désappointement amoureux, le rapport au corps et le lien au cœur, rarement sonne si plein dans chaque mot, dans chaque rythme, rarement m’enchante, me berce, m’évoque les rires, de soi, et les larmes, des autres. Ô Rose, Ô Violaine, Ô Sœur, permette que ton livre soit le mien. On y entre, à côté de ses pompes, par une porte Mauritanienne, par une porte Africaine, à la réécriture on verrait presque une logique qui amène une jeune femme à se perdre en terres troubles, une idée fixe dans une tête vide, vidée par un amour trop, un amour fort, un amour rien, lui-même logique quand Violaine, dans son tango, un pas en avant, deux pas en arrière, raconte, laisse un temps reposer, reprend par un autre bout, raccroche, comme on le dit, ses wagons. Alors la découverte d’un corps, le sien, qui ne répond que trop présent aux doigts de son amants, se défile à ses morsures, à ses cris, qui résonnent avec d’autres cris, la petite mort à répétition comme la répétition de la grande, celle de la mère, suicidée, mère, fille de sa fille, de sa folie faite, de sa folie forte. Mais la mère, bien qu’absente, en ces premières pages est encore là, et sa fille presque morte, de ces amours tortueuses qui laissent la boule au ventre, la gorge étranglée, la bouche sèche, se décide à traverser le Sahara, un bel été, en plein été, quittant là sa sœur, retrouvant là-bas un nouveau beau-père inconnu. Entre ces deux points, peut-être aussi absurdes l’un que l’autre, sans doute aussi symboliques que la vie l’accorde, à l’insu de l’héroïne, d’autres hommes, et d’autres femmes, d’autres vies et toujours, pourtant, l’impossibilité de s’extraire de ce qui a été, et de – tout semble déjà écrit – ce qui sera.

L’éloignement ne peut être qu’une saine idée, ai-je pensé, alors que je passais mes journées à marcher de mon appartement jusqu’à l’East River, en boucle, une trajectoire circulaire communément appelée tourner en rond, essayant désespérément de m’aérer l’esprit, quand j’hallucinais sa silhouette en permanence sur le trottoir d’en face. Je n’allais plus nulle part, dans aucune soirée, dans aucun des bars où j’aurais pu me distraire si seulement sa présence ne m’y avait paru inévitable. Me priver de sortie me donnait l’illusion que je choisissais de ne pas le voir. Mon autoséquestration une prise de position vindicative, un coup d’épée dans l’eau – une parade avec laquelle je ne trompais personne hormis moi-même. Derrière la fenêtre de ma cuisine-salle de bains, je fumais des cigarettes, assise sur l’escalier de service, le fameux fire escape des comédies romantiques, depuis lequel j’admirais les tiges encore glabres du rosier de la cour. Il y avait eu tant de neige cet hiver-là qu’en ce mois d’avril la nature était encore engourdie de gel. Je m’étais remise à fumer depuis cette dernière rupture, c’était déjà ça. J’avais arrêté quelques mois auparavant, accédant à sa demande insistante : Chérie, ça pue ; chérie, tu te détruis la santé ; chérie, vraiment regarde ton teint, est-ce que tu te rends compte comme tu serais belle si tu ne fumais pas tant ? En abandonnant cette manie qui, plus qu’une assuétude, suppléait à l’incomplétude de mon être, j’avais raisonné qu’arrêter signifiait au moins qu’en cas d’apocalypse je pourrais toujours reprendre pour me remonter le moral. L’attrait n’était pas des moindres. Non, ce n’était pas rien, avais-je eu le loisir de confirmer, alors qu’inspirer la fumée dégueulasse de mes cigarettes ultrasim retrouvées au fond d’un tiroir – derrière un chargeur de portable hors d’usage, des crayons sans mine, des cartes à jour orphelines, des blocs-notes éventrés – me redonnait, le temps que les cendres refroidissent, a minima le goût de vivre.

Pour ceux qui ont lu le premier, Fugitive parce que reine, ce n’est pas mon cas, pas encore, la mère est déjà connue, prise en étau entre ses deux pôles, menant et offrant à ses filles une vie impalpable. Au-delà du voyage, que j’aime cet âge pas si tendre où l’œil se perd dans le rétro, calcule les kilomètres et l’âme se demande si vieille déjà, si jeune encore. Sommes-nous la résultante de ce qui nous a été inculqué, sommes-nous soumis à ces schémas qui nous dépassent. Violaine s’est cherchée, entre des bras incertains, dans les yeux d’une mère, d’un père, pas plus clairs, mais c’est peut-être dans ce désert, alors qu’elle n’avait jamais été si loin, qu’elle a trouvé quelque chose, quelque chose qu’il faudra à notre tour trouver entre les pages, dans ce livre, à l’habitude, sous-titré roman, quelque chose de nous, de moi, en tout cas, qui m’a fait goûter aux joies des peines partagées. Et puis, il y a les mots, l’avalanche, d’aucuns sortis d’un grand fracas de références presque désuètes, trop recherchés, qui s’apaisent à la longue, se tassent, se délient, comme l’apaisement vient à l’enfant qui a trop pleuré, comme le sommeil finit toujours par s’offrir aux insomniaques. Une danse endiablée, parfois effrontée, un rythme qui agace, l’impatience, qui s’invente tel un puzzle, mais aura-t-on jamais le temps de replacer toutes les pièces. Vraiment une rare découverte en sororité, une traversée du désert qu’il est bon de faire seule, mais où il est bon, aussi, de discerner quelques traces, quelques pas.

Trois fois de suite. Ou non pas tout à fait, puisque la deuxième fois c’est moi qui me suis enfuie en hurlant dans des propos certes moins éloquents, que le paradoxe de sa jalousie maladive assortie à sa peur paralysante de l’engagement me rendait dingue, qu’il me persécutait, ça oui, je l’ai dit, que je ne supportais plus d’être sans cesse victime de son humeur, que je n’étais pas sa chose, que j’étais un être humain, phrase dans laquelle j’ai entendu l’écho de la voix de ma mère – elle qui nous criait sans cesse à ma sœur et moi que nous, ses filles, ne la traitions pas en être humain, alors que nous n’avions fait que laisser traîner nos assiettes sales dans l’évier, ou oublier de tirer la chasse – et puis j’ai claqué la porte avec furie, persuadée qu’il me courrait après dans l’escalier, au besoin dans la rue, que j’aurais tout le loisir de continuer à m’époumoner, mais il n’en fut rien, il ne m’a pas suivie, et il ne m’a pas rappelée, et j’ai compté les jours puis les semaines, j’ai jeté mon téléphone à la poubelle, je l’ai récupéré une heure après, recouvert de marc de café et de miettes de pain et de cendres de cigarette, et des mois ont passé, jusqu’à ce que nous nous croisions par hasard dans une rame de métro, et que, lisant dans le regard de l’autre l’ardeur inaltérée de nos premières rencontres, nous riions aux éclats, et d’un accord tacite formulé d’un coup d’œil nous descendions au prochain arrêt faire l’amour au plus vite.

Éditions Gallimard – ISBN 9782072853753