Après le monde – Antoinette Rychner

Après le monde

Après le monde, un nouveau monde, et après ce nouveau monde, une épopée. Il en faut de l’audace, du temps, on n’en doute pas, et de l’imagination pour livrer un roman tel que celui qu’Antoinette Rychner offre en ce mois de janvier 2020. Une imagination vive, mais argumentée, mais détaillée car c’est bien une post apocalypse économique qui fleure bon notre réalité, et bien trop notre très réelle actualité, que l’auteure campe, extrapolant, ou anticipant, ce qui risque bien de nous tomber sur le coin du nez d’ici quelques années. Crack boursier, choc pétrolier, rupture des communications, virtuelles et matérielles, dérèglements climatiques, extinctions de masse, épidémies massives, si ce vocabulaire extrêmement concret et totalement tragique émaille déjà nos informations, on comprend vite qu’avant ce monde, il y a notre monde.

C’était l’année 2023. Sur les huit milliards d’habitants que comptait la terre, environ un milliard et demi vivaient dans des pays appelés pays développés à économie de marché. Nous en faisions partie. Nous consommions, en moyenne, plus de 250 litres d’eau par jour et par personne – par année, plus de 3000 litres de pétrole. Nos ménages s’élevaient à 2,5 personnes. Ils participaient à la production de centaines de millions de tonnes de déchets par an, garantissaient la consommation destructrice de masse et contribuaient à dévaster le monde ; nous le reconnaissions.

Cependant, nous commandions des Fairphones, ou téléphones équitables. Question de conscience. De responsabilité, estimons-nous, qui préférions le pain multicéréales au pain blanc, le poulet fermier au poulet issu de l’élevage intensif, le sirop sans colorant au sirop grenadine, les snacks alternatifs aux chips industriels. Nous qui, au confort standardisé des hôtels, privilégiions les hébergements classés « insolites » tels que nuit sur la paille, en tipi ou en cabane sylvestre, nous qui suivions des formations continues et nous inscrivions à des ateliers en tout genre : yoga, bien sûr, mais aussi biodynamie appliquée au jardin. Nous qui inscrivions nos enfants à des stages d’éveil musical, d’écriture ou de danse conçus pour eux, les portions jusqu’à leurs 15 kg dans des porte-bébés ergonomiques et les emmenions voir des expositions sur la question du genre destinées aux sept à douze ans. Nous qui nous abonnions à des livraisons de paniers bio et adhérions à la philosophie du zéro emballage – même si, pour les consommables tels qu’ampoules, cartouches d’encre ou sel pour lave-vaisselle, nous cédions à la commodité des grandes surfaces-, nous qui participions à des marches anti-énergies fossiles tout en brûlant force combustible pour relier habitat et lieux de travail, loisirs et quotidien, ville et campagne.

Tout le talent d’Antoinette Rychner prend une réelle envergure dans l’audace de la construction qu’elle choisit. Et si cela sera certainement frein pour certains, empêchant la fluidité nécessaire à une lecture apaisée, celle-ci se révélant de toute façon parfois ardue, aussi par la dureté du propos, si réaliste, c’est à l’aune de l’ambition de l’auteure de créer un livre-monde, un livre multi-mondes, un livre multi-formes, qu’il faut rendre hommage. C’est donc un roman aux multiples entrées, mais au cœur, deux femmes, Barbara, Christelle. Deux femmes qui après la fin de notre monde vont vouloir le mettre en chants, le recréer en épopée pour, peut-être, enfin comprendre ce qu’il nous est arrivé. Un chant comme hymne à la vie et mémoire collective, un chant qui mourra ici et rejaillira ailleurs, un chant qui dira ce que nous avons été et ce que nous sommes devenus, un chant, clin d’œil, écrit au féminin pluriel, un cataclysme méritant bien un changement des règles grammaticales. Là est sans doute la difficulté, entrer par le chant en littérature, bien que le premier, Chant pour se souvenir, arrache tout de même quelques sourires, tant il épingle avec justesse nos paradoxes et contradictions, notre vie si quotidienne faite de culpabilités, d’initiatives louables bien que souvent inachevées, de petits plaisirs qui paraissent, alors, déjà un peu désuets, qu’il en faut de l’intelligence pour ainsi la mettre à distance et la mettre en mots, notre vie. Un sourire qui laissera place à une crispation, un duo qui laissera place à d’autres voix, toutes féminines, la soralité mise en exergue et la vie de nos héroïnes bardesses racontée, ensuite, par celles qui croiseront leur route. Une histoire de sœurs humaines dans un monde qui peine à le (re)devenir, une histoire universelle chantée par deux voix particulières, une histoire d’amitié, un peu trouble, un peu complexe, une folle déclaration d’amour au pouvoir de l’écriture comme source, affluence, confluence de nos identités, aussi.

Nous qui, contrairement à d’autres groupes sociaux, ne lavions pas nos voitures les jours de congé, ne possédions pas de téléviseur, faisions du maquillage un usage limité, et, sauf subtil second degré, ne portions pas d’accessoires incrustés de brillants. Nous dont l’appartenance aux catégories socio-professionnelles dites supérieures élevait le pouvoir d’achat au-dessus de la moyenne, ce qui faisait de nous une cible très réceptive aux produits de niche, nous qui petit à petit étions parvenues à nous assurer, lors des fêtes d’anniversaires, que personne ne s’amène avec un cadeau en plastique fabriqué en Asie.

Dans les cinq dernières années, vingt millions d’emplois avaient disparu de nos marchés, dont un quart en Europe. Nos taux de chômage explosaient. Explosait également l’économie dite « collaborative », et nous usions de plateformes telles que Uber, Airbnb, Netflix, Blabacar ou eBay. Que ce soit via l’impression de tickets à domicile, le virement en ligne ou la part croissante d’autres services que nous nous rendions à nous-mêmes, nous participions volontiers à la rationalisation des coûts déplaçant le travail des entreprises vers les clients. Le salaire, toutefois, restait le moyen principal de distribuer des revenus. À l’échelle planétaire, des emplois sous-payés se créaient par milliers tous les jours, tandis que se suicidaient les agriculteurs. Alors qu’une masse énorme de capital circulait au-dessus de nos têtes, il devenait insoluble de financer les assurances sociales et les investissements pour nos collectivités. Paradoxalement, une pléthore de biens nous environnait, produite avec toujours moins de travailleurs – issus de nos populations, du moins.

Il est de ces livres dont on sort ravis, ravis de les avoir terminés, ravis de s’extirper de la densité dans laquelle ils nous ont plongés, ravis d’en sortir et déjà intimement persuadés qu’on n’en sortira jamais vraiment, car cet Après le monde a des accents prophétiques et le signal d’alarme enclenché retentira longtemps, longtemps, longtemps. Alarme écologique, ça va de soi, mais aussi alarme humanitaire, d’humanité. Qu’avons-nous fait de nos sœurs, de nos frères, si notre système venait à s’effondrer, une deuxième chance nous serait-elle laissée de ne pas reproduire, de sortir d’un capitalisme qui a bouffé nos âmes, rongé nos ressources, gâché nos aptitudes, épuisé nos destins ? De ce futur, de ces futurs, je ne vous dirai rien, gage et plaisir à vous de les découvrir. C’est un vrai, très vrai état des lieux qu’Antoinette Rychner dresse ici, et si elle se montre caustique, plus souvent qu’à son tour et à mon grand étonnement, (mais j’aime ça), si elle met son imagination au service d’une anticipation qui n’a rien d’une fiction, si elle nous rend service tout en nous perturbant, si elle s’amuse en littéraire à innover, quitte à décourager, si elle soigne chaque détail, chaque phrase avec une attention maniaque, si elle tient sa barre et fixe droit l’horizon, sans faux semblants et sans faiblir, je l’imagine sortir de cette écriture aussi essoufflée que je le suis en en terminant la lecture. Accrochez-vous, ça va secouer.

Éditions Buchet-Chastel – ISBN 9782283033258

À paraître le 3 janvier 2020