Christian Bourgois Éditeur

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Amandine Glévarec – Cher Clément Ribes, pouvez-vous nous en dire plus sur votre rapport aux livres depuis l’enfance ?

Clément Ribes – J’ai de mon rapport enfantin aux livres des souvenirs très vagues, mais très picturaux. Ce sont surtout des scènes : les bandes dessinées lues le soir bien après l’heure du coucher « normal », mon mauvais jeu d’acteur quand mes parents venaient s’assurer que je dormais bien et que j’attendais leur départ pour rallumer le spot qui me permettait de lire en cachette des albums de Johan et Pirlouit, des Schtroumpfs, de Gaston Lagaffe, et plus tard, Thorgal (entre autres). Enfant, mon rapport à l’objet-live était avant tout un rapport aux bandes dessinées (je les lisais et relisais en continu, notamment mes Picsou Magazine). Pour la littérature, c’était plus compliqué : j’avais horreur qu’on veuille me faire lire de la littérature pour la jeunesse. Puis, comme beaucoup de gens de mon âge, Harry Potter est arrivé durant mes années de collège, et c’est peut-être à ce moment-là que je suis vraiment devenu un lecteur (même si, pour une raison que je ne m’explique pas, j’avais essayé de lire Notre-Dame de Paris en CM1).

A. G. – Quel cursus avez-vous suivi ?

C. R. – J’ai fait une classe préparatoire littéraire, puis j’ai intégré l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. J’ai ensuite fait des études de lettres modernes, spécialisé en littérature contemporaine (j’ai travaillé sur l’œuvre de l’écrivain Pierre Guyotat). En parallèle, j’étudiais aussi la littérature hispanique. Et à la fin de mon master, j’ai enseigné le français un an aux États-Unis avant de revenir en France.

A. G. – Quel a été votre parcours professionnel dans l’édition ? Qu’y avez-vous appris et découvert qui a pu vous surprendre ?

C. R. – Mon parcours dans l’édition est assez classique : j’ai commencé par des stages, au Seuil (en sciences humaines) puis chez Flammarion (service des manuscrits), avant d’être embauché aux éditions de l’Olivier, d’abord comme coordinateur éditorial, puis comme éditeur de littérature (étrangère principalement, mais aussi française) avant d’arriver récemment à la direction de Christian Bourgois Éditeur. J’y ai appris surtout la nécessité de ne jamais transiger sur ses goûts, et de les préciser au fil du temps. L’édition est un métier de passion, et comme tous les métiers de ce genre, elle requiert un engagement total de l’éditeur dans la défense de certaines propositions artistiques. C’est aussi un métier de risques à prendre. C’est ce qui en fait tout le sel.

A. G. – Vous avez par ailleurs été traducteur, était-ce là une autre manière de vous approprier les mots ?

C. R. – Depuis tout petit, je voulais traduire. Pour moi, traducteur est le plus beau métier du monde – avec éditeur, bien sûr. Je voulais faire de la littérature mon activité principale, sans être écrivain ni professeur. Être traducteur avait un avantage : c’est un métier dont la matière première est le texte, sans être une activité théorique. C’est pour cela que ça m’attirait. C’était aussi une façon pour moi de lire le texte au plus près, d’en être « possédé » sur un temps plus long qu’une simple lecture, de vivre littéralement avec lui pendant quelques mois. Les traducteurs et les éditeurs partagent beaucoup de traits : la curiosité, l’intérêt pour la langue, et la mission un peu folle qu’ils se donnent de transmettre des choses lointaines à un public sans que cela soit gagné d’avance. Et une bonne dose d’entêtement, aussi.

A. G. – Écrivez-vous par ailleurs ?

C. R. – J’écris principalement mon journal, pour moi, le soir. Et des textes (nouvelles, romans) que je n’ai jamais pensé publier. C’est comme une gymnastique à laquelle je me contrains ; ou un jeu pour passer le temps. Hélas, je n’ai plus autant de temps qu’auparavant à consacrer à ce jeu-là.

A. G. – Vous venez tout juste d’être nommé Directeur éditorial des éditions Bourgois, était-ce un catalogue que vous connaissiez bien ? Avez-vous des titres phares à nous conseiller ?

C. R. – Comme beaucoup de gens friands de littérature étrangère, mon goût s’est forgé par la fréquentation assidue du catalogue de Christian Bourgois. Nombre d’auteurs importants dans ma vie de lecteur et d’homme ont été publiés par cette maison : Roberto Bolaño, Enrique Vila-Matas, António Lobo Antunes, Toni Morrison, Angela Carter, Susan Sontag, Denis Johnson, Fernando Pessoa, Linda Lê… Ce sont des « grands noms » très connus du public, mais d’autres auteurs, plus discrets, ont compté également pour moi : Maurice Pons et son livre-culte Les Saisons, Copi, cet artiste complet, excessif, explosif, qui ne reculait devant aucune blague (parfois de mauvais goût) et dont l’humour a été, à une certaine époque de ma vie, extrêmement libérateur pour moi, César Aira, un autre Argentin dont les romans « improvisés » sont aussi drôles et cocasses qu’expérimentaux… et bien d’autres encore.

A. G. – Pouvez-vous nous préciser la ligne éditoriale de la maison, pensez-vous la conserver ou la faire évoluer ?

C. R. – La « ligne éditoriale » est un concept que je n’ai jamais vraiment compris. À cette expression, je préfère opposer ce que disait Paul Otchakovsky-Laurens (je reformule grossièrement) : il y a des livres qu’on a envie de publier, et a posteriori, une ligne se dessine. La ligne éditoriale de Christian Bourgois Éditeur est extrêmement diverse et variée, et reflète la façon dont Christian Bourgois constitua en partie son catalogue : en faisant confiance à de nombreuses personnes qui le conseillaient, lui signalaient des ouvrages remarquables. Chacun (Dominique de Roux, Jean-Claude Zylberstein, Jean-Christophe Bailly, Philippe Lacoue-Labarthe, Brice Matthieussent, et d’autres) avait ses goûts et ses partis-pris, ce qui explique la très grande richesse de voix singulières figurant au catalogue de la maison.

Concernant la ligne éditoriale « à venir » de la maison, je compte rester dans la lignée de ce que représente pour moi « l’esprit Bourgois », à savoir liberté et cosmopolitisme. Liberté de tons et de formes (romans, non-fiction, essais, etc.) et diversité des langues et territoires. Christian Bourgois disait de son catalogue qu’il pouvait être lu comme « un éloge du cosmopolitisme littéraire ». Je souhaite, humblement, garder ce cap.

A. G. – Vous avez différents projets que vous avez exposés à Nantes lors de votre venue fin septembre, et la question s’est notamment portée sur la mise en valeur du fonds. Quel est ce fonds, est-il encore disponible dans son intégralité (éventuellement au format numérique), et savez-vous quel pourcentage du chiffre d’affaire il représente pour les éditions Bourgois ?

C. R. – Il est très difficile d’évoquer un fonds aussi riche en quelques lignes. Disons que comme tous les fonds de littérature étrangère, il est soumis à un renouvellement régulier de droits, situation assez classique. Certains titres restent, d’autres, au fil des années, sont partis et ont été republiés par d’autres maisons. Nous travaillons en ce moment pour que les livres publiés par la maison Bourgois depuis ses débuts soient de nouveau le plus facilement disponibles partout.

A. G. – Comment pensez-vous mettre en avant ce fonds, par le biais de republications ? De nouvelles traductions ? D’une nouvelle collection ?

C. R. – Les trois à la fois. La mise en valeur du fonds se fera par la republication de textes emblématiques dans des éditions « à part » (dans leur maquette, mise en page, papier, etc.) avec parfois, l’ajout d’une préface. Ces publications, ponctuelles, constitueront à terme une collection au sens propre. La question de la retraduction de certaines œuvres se pose aussi : il y a dans le catalogue de Bourgois des textes majeurs dont les traductions (c’est inévitable) ont vieilli, ou qui reflètent l’image que l’on se faisait à l’époque de certains textes, bien différente de leur réputation aujourd’hui. Maintenant que le tamis du temps est passé, il me semble opportun d’en retraduire certains pour les donner à redécouvrir aux nouveaux lecteurs de la maison. Il y aura peu de retraductions, mais elles concerneront des œuvres importantes.

A. G. – Combien de nouveaux titres paraissent par an, dans quelle proportion s’agit-il de traductions ?

C. R. – Ces dernières années, la maison publiait environ 35 titres par an (en comptant la collection de livres de poche), dont la majorité était constituée de traductions. La part de littérature française était assez réduite, ce que je souhaite changer dans les années qui viennent. L’un de mes projets est en effet de redévelopper la littérature française (en fiction, surtout) chez Bourgois, avec des publications plus régulières et plus nombreuses.

A. G. – Vous avez aussi évoqué l’envie d’ajouter de nouvelles langues à un catalogue qui est surtout connu pour ses publications américaines, un peu moins pour ses traductions hispanophones bien qu’elles soient nombreuses, vers quels pays désirez-vous vous tourner et pourquoi ?

C. R. – Christian Bourgois Éditeur a toujours publié un large spectre de langues. Actuellement, 22 langues sont représentées au catalogue. Face à l’hégémonie de la fiction américaine sur la littérature étrangère publiée en France, il me semble important de proposer d’autres choses : des voies (et des voix) différentes, témoignant de réalités moins représentées. Des choses peut-être, aussi, moins attendues. J’aime les livres qui me surprennent, et qui ouvrent mes horizons. L’horizon géographique et linguistique est l’un de ceux-là.

Je n’ai pas de projet prédéfini concernant les pays vers lesquels je souhaite me tourner. Bien sûr, certains territoires sont plus actifs que d’autres, et produisent des formes littéraires tout à fait intéressantes, et il faut les regarder de très près. Mais j’ai un rapport avec des textes et des auteurs avant d’avoir un rapport avec une aire linguistique : c’est mon enthousiasme qui me dirige, quand je découvre un livre, un écrivain qu’il me paraît essentiel de défendre. Cela m’a poussé à m’intéresser à des figures venues de pays qui n’ont rien à voir entre eux. De la Catalogne au Japon en passant par le Danemark, pour parler de manière volontairement synthétique.

Beaucoup de facteurs entrent en compte : je ne peux lire que trois langues étrangères, ce qui est limitant et frustrant. Mais en passant par les traductions anglaises ou espagnoles, il m’arrive de découvrir des auteurs qui, d’un seul coup, m’emportent. Mes « tropismes », aussi, jouent leur rôle : une pente me mène naturellement vers les auteurs hispaniques, mais je me suis toujours senti proche, également, de la littérature d’Europe centrale. Nombre de mes auteurs préférés (László Krasznahorkai, Deszó Kosztolányi, Olga Tokarczuk…) viennent de cette partie-là du continent.

A. G. – Quelles seront vos premières publications en tant que Directeur éditorial ?

C. R. – Mes premières publications apparaîtront en 2020, même si la rentrée d’hiver de 2021 marquera la « nouvelle identité » réelle de Christian Bourgois Éditeur. Nous avons déjà acquis les droits de plusieurs textes, notamment The Other Americans de Laila Lalami, actuellement finaliste du National Book Award aux États-Unis, Septologie, roman monumental du dramaturge norvégien Jon Fosse, ou encore le premier roman de Hiroko Oyamada, une jeune romancière japonaise, intitulé L’Usine : c’est un texte très étrange, une sorte de mélange entre Kafka et Yoko Ogawa, à la lisière du fantastique. Nous publierons également à la rentrée littéraire 2020 le deuxième roman de Grégory Le Floch, qui avait publié précédemment aux éditions de l’Ogre, et qui vient de recevoir la bourse Découverte de la fondation Prince Pierre de Monaco.

Enfin – et j’en suis très fier – nous avons acquis les droits de deux textes inédits de la grande autrice croate Dubravka Ugrešić, ainsi que certains titres de sa backlist. J’ai à cœur de faire (re)découvrir cette œuvre capitale dans le paysage européen, et de lui donner la place qu’elle mérite en France.

A. G. – Vous avez enfin parlé de revoir la charte graphique, par exemple sur la collection Titres, pouvons-nous en savoir plus ? Dans quelle mesure pensez-vous qu’une couverture influe la décision d’achat ?

C. R. – Pour la collection « Titres », le changement sera bien plus conséquent qu’une simple évolution de charte graphique. Nous allons en effet créer une toute nouvelle collection de poche, qui aura, donc, un autre nom. Les couvertures, contrairement à celles de « Titres », seront illustrées, et nous travaillons en ce moment avec un studio de graphisme pour trouver une identité visuelle globale. Dans le cadre d’une collection de livres de poche, qui a vocation à faire découvrir des textes à un public plus large que les lecteurs de livres grand format, la couverture me semble être un élément capital. Surtout, la question qui se pose est celle de l’adéquation entre le contenu et l’habillage. Des textes extrêmement romanesques comme l’œuvre d’Angela Carter ou celle de Denis Johnson ont tout à gagner à avoir une couverture illustrée, plus attrayante.

La nouvelle collection accueillera des textes déjà parus dans la collection « Titres » ainsi que certains textes qui n’avaient jamais été exploités encore sous ce format, et sera lancée au cours du printemps 2020.

A. G. – Votre arrivée signe une nouvelle ère et une partie de l’équipe va être renouvelée, pouvez-vous nous indiquer combien de personnes travaillent aujourd’hui pour Bourgois et quels sont leur rôle ? 

C. R. – Aujourd’hui, sept personnes travaillent avec moi chez Bourgois : deux éditrices junior, Marine Vauchère et Sabrine Kherrati ; une assistante d’édition, Elsa Lagrange ; Lena Kounovksy, notre apprentie ; une comptable, Nathalie Reculon-Dupont ; enfin, notre chargée de relations librairies, Joanie Soulié, et une attachée de presse qui nous rejoindra bientôt.

A. G. – Cette équipe devrait être assez jeune, vous avez vous-même 30 ans, comment concilier l’esprit d’une maison qui a aujourd’hui 53 ans et ce sang neuf ?

C. R. – En effet, nous sommes tous jeunes, voire très jeunes, en fonction du point de référence que l’on choisit. L’important n’est pas tant notre âge que la façon dont nous recevons l’héritage de cette maison, à savoir avec respect et prudence. La vie d’une maison d’édition qui dure est faite de cycles et d’« époques » différentes. Chaque moment a ses références, ses ambitions, ses goûts. Ce que nous essayerons de faire, par conséquent, est de rester fidèles à « l’esprit Bourgois » dans nos choix, sans oublier que nous nous inscrivons pleinement dans notre époque. Et puis, je n’oublie pas que Christian Bourgois a fondé sa maison à l’âge de 33 ans. C’était jeune.

A. G. – Ma dernière question portera sur l’export, les livres des éditions Bourgois se vendent-ils bien à l’étranger, ou reste-t-il des marchés à conquérir ?

C. R. – Toutes les maisons françaises doivent faire face au même problème quand il s’agit de l’exportation de leurs livres : le prix de vente public dans les pays où il est exporté, que cela soit au Québec ou en Suisse. Pour certains de ces territoires, nous réfléchissons à des stratégies différentes, à des collaborations plus étroites avec nos confrères éditeurs.