Nouvel an – Juli Zeh

Nouvel an

Depuis quelques temps, depuis longtemps déjà, Henning se sent mal. La Chose s’agrippe à ses entrailles, lui serre le cœur, lui bouffe son air, la nuit, le jour, l’angoisse l’oppresse. Tout est là pourtant, la famille, l’épouse, les enfants, le travail, et puis le temps des vacances, à Noël, au soleil. Lanzarote. Là ou ailleurs, pas la paix, l’homme qui croule et vacille, poids des obligations, poids de la vie, poids de l’âge. Dans sa tête, ça scande, premier janvier, premier janvier, remontent les souvenirs de la veille, sa femme qui rit au bras d’un autre, l’appel de sa sœur, Luna, la petite sœur. Rien à comprendre pour l’incompris, alors la fuite, à vélo, et le défi, la montagne, au bout de ses forces, la colère qui le meut puis les larmes puis la soif, et à bout de souffle au bout de la course, l’élévation, l’illumination, l’évanouissement. Trouble. Au réveil, tout est flou, la femme qui le soutient a les traits de sa mère, la maison qui l’héberge, un air familier. Les araignées par centaines sur les murs, sombre présage, et sur la terrasse un trou. Henning sombre. Tout lui revient.

Il a mal aux jambes. En dessous, à l’endroit des muscles qu’on sollicite rarement et dont il a oublié le nom. À chaque coup de pédale, ses orteils cognent contre le revêtement intérieur de ses baskets, qui sont faites pour la course, pas pour le vélo. Le cuissard de cycliste premier prix ne protège pas correctement des frottements, Henning n’a pas d’eau sur lui, et le vélo est clairement trop lourd.

Pourtant, la température est presque parfaite. Le soleil est blanc dans le ciel, mais il ne tape pas. Si Henning était installé sur une chaise longue à l’abri du vent, il aurait chaud. S’il se promenait en bord de mer, il enfilerait une veste.

Faire du vélo, c’est de la pure détente – à vélo, Henning reprend des forces, à vélo, il est seul avec lui-même. Une bouffée d’air entre le travail et la famille. Les enfants ont deux et quatre ans.

Le vent lui permet de ne pas transpirer. Ça souffle fort aujourd’hui, trop fort même. Dès le petit-déjeuner, Theresa a commencé à se plaindre, elle aime se plaindre du temps qu’il fait, ce n’est pas méchant, mais ça agace quand même Henning. Trop chaud, trop froid, trop humide, trop sec. Aujourd’hui, trop de vent. Impossible de sortir avec les enfants.

Bon on va y aller carrément, que la chronique soit à la hauteur de ma déception, on n’y croit pas une seconde. Ça m’accrochait bien cette histoire de Chose qui dévore un mec lambda, sans m’imaginer que la seconde partie, qui est censée expliquer les racines du mal (du mâle, ahah) me laisserait totalement… dubitative. Ce n’est pas tant que la coïncidence est un peu grosse (mettons ça sur le compte de l’inconscient), ni que l’histoire est sans intérêt (quoique), pas non plus que la seconde partie est trop longue (mais c’est bon, on a compris), ou que le style est des plus basics (après les succès, me semble-t-il, de La fille sans qualités ou de Décompression, que je n’avais pas lus, j’espérais sans doute mieux), que les personnages sont plats plats plats (ZZZzzZzz), que j’avoue un manque d’empathie total (et pourtant, j’adore les gosses, mais si), que les très vagues explication-étonnement-raison scientifique m’interpellent autant que le mode d’emploi de ma machine à laver (voire un peu moins en ces temps difficiles, si vous connaissez un plombier…), que la fin sent un peu le pétard mouillé (et trois fois, coup sur coup), que je l’ai si tôt oublié sitôt refermé (ma seule angoisse étant de ne même pas savoir quoi vous en dire), m’enfin si, c’est un peu tout ça, à la fois, quand même. Du vent. Du vent dans sa tête et du vent dans la mienne.

Henning a résolu de se détendre. Toutes les conditions étaient réunies. Les vacances se passaient aussi bien que possible, et même comme sur des roulettes. Il l’avait sentie dès l’aéroport, cette atmosphère particulière faite de lumière, d’air et de légèreté. Les Espagnols étaient accueillants et, même avec des enfants, on se sentait bienvenus partout. Personne ne vous donnait l’impression de faire tache. Comme si le mot « stress » n’avait pas encore été inventé.

Sauf que la nuit précédente, la Chose était revenue. Dans la salle de restaurant de Las Olas. Henning ne se doutait encore de rien. En attendant Theresa er les enfants à la table 27, il repensait à cette semaine sans la Chose. Une semaine de vie normale, de sommeil normal, de problèmes normaux, de joies normales. Le plus long répit depuis deux ans. Les jours d’avant, Henning s’était interdit de penser à la Chose, car une simple pensée risquait de la faire surgir de sa tanière. Ce qui ne l’empêchait évidemment pas d’y penser tout le temps. À sa grande surprise, la Chose était quand même restée dans son trou, en retrait, tapie, à somnoler ou vaquer aux occupations qui étaient les siennes quand elle n’était pas sur son dos. En temps normaux, Henning s’interdisait ne serait-ce que de se réjouir de son absence, car quand l’espoir pointait, la Chose frappait avec une violence redoublée. Mais cette fois, dans la salle de restaurant surpeuplée et surchauffée de Las Olas, il s’était autorisé quelques moments de bonheur prudent. Après tout, pourquoi pas ? Il allait bien. C’était un homme normal parmi des gens normaux. Il n’était pas en train de devenir fou.

Là, évidemment, c’est un temps de lecture qui n’est pas en soi bien désagréable, on nous vend (20 euros) un dépressif et un secret qui expliquerait et son état et représenterait l’espoir d’une issue favorable à celui-ci. Soit. Une sorte de littérature blanche à énigme psychologique. Soit. Ma déception tient finalement sans doute plus au fait que la ficelle est un peu grosse, et que j’ai fini par en ronger mon frein, alors qu’avec une pointe de subtilité et/ou de raffinement, finalement, peut-être bien qu’on aurait tenu un truc, bien fait, mieux fait, qui sait (quoique l’ordre des parties – quand bien même il existe une mini troisième partie – la pire, fait que le suspens meurt dans l’œuf, no stress en vrai de vrai). Alors le basic schéma – énigme + explication + résolution – ici ne joue pas, pas en l’absence de portraits mieux cadrés. Pour finir sur une note positive, toujours, ce n’est pas tant qu’il ne faut pas lire ce bouquin, c’est qu’il y a, tout simplement, mille fois mieux à lire, et ça c’est plutôt une bonne nouvelle (j’ai déjà dû la faire ailleurs celle-là, comme quoi l’optimisme ça s’entretient régulièrement).

Éditions Actes sud – Traduction (allemand) de Rose Labourie – ISBN 9782330125769