Propriété Privée – Julia Deck

Julia Deck

Si je n’ai que rarement suivi l’étoile bleue à la recherche d’une comédie, c’est un fait, la surprise fut totale, et plutôt agréable. Signé de la main de Julia Deck, second étonnement, Propriété privée offre ainsi une vraie bulle d’air, bienvenue, dans la rentrée à venir. Il y est question d’un couple, fort perturbé, Madame essayant de pallier les errements de son psychotique de mari par un travail acharné, et rémunérateur, qui leur permet de s’offrir, enfin, le pavillon de banlieue tant convoité. Éco-quartier, ça va de soi, toute banlieue qu’elle soit elle en reste parisienne. L’équilibre du couple semble assez – de base – précaire. Quand l’un tangue d’une crise de dépression aigue tendance agoraphobie à des crises de nerfs non moins imprévisibles, l’autre essaye au mieux de ménager son chou sans devenir chèvre, tout en cultivant ses soucis, art du jardinage – avouons-le – pour lequel elle a un certain talent. Évidemment, évidemment, secousses à répétition, les joies de l’accession à la propriété privée vont être vite sabordées par quelques travaux insupportables, et par l’installation, dans la maison mitoyenne, d’un couple, un peu perché, les Lecoq. Dans cette courte impasse, il se pourrait bien que les rapports entre bons voisins de bonne intelligence virent peu à peu aux règlements de comptes, plus ou moins tempérés par l’hypocrisie requise. Circonstances savoureuses qui nous mènent à côtoyer les uns et les autres en se réjouissant de n’avoir pas à les fréquenter « dans la vraie vie ».

J’ai pensé que ce serait une erreur de tuer le chat, en général et en particulier, quand tu m’as parlé de ton projet pour son cadavre. C’était avril déjà, six mois que nous avions emménagé. Les maisons neuves rutilaient sous le soleil mouillé, les panneaux solaires scintillaient sur les toits, et le gazon poussait dru des deux côtés de l’impasse. Tu m’avais accompagnée à l’extérieur pendant que je rempotais les soucis sous la fenêtre de la cuisine. Les feuilles s’ébattaient entre mes mains gantées, et parmi elles les bourgeons gonflés à bloc, prêts à éclater sous la puissance des fleurs.

Tu avais réfléchi à tous les détails pour occire le gros rouquin. Comme tu les exposais tranquillement, adossé à la porte d’entrée, j’ai continué de creuser la terre sans répondre. Sans doute ruminais-tu sous le coup de la colère, et tes mots n’auraient-ils pas plus de conséquence que lorsque tu t’emportes sur la cuisson de la viande ou l’accumulation de calcaire au bord de la douche. J’ai tassé la terre, étalé les racines au fond du trou. Je me suis dit que tu parlais par provocation. Que si tu avais la moindre intention de passer à l’acte, tu aurais insisté pour rentrer à l’abri des oreilles indiscrètes. Tu savais très bien qu’ici, rien ne demeurait caché. Oui, c’étaient des mots gratuits pour semer le doute, agiter l’air.

Savoureuse, également, notre héroïne, qui s’adresse à son mari tout au long du récit. On l’imagine volontiers le chignon haut serré, trébuchant sur ses trop hauts talons, tentant l’exploit très femme d’affaires d’allier élégance discrète et parfaite maîtrise des événements. Sauf qu’elle craque, notre parisienne exilée, d’ores et déjà fragilisée par la gestion de son pitoyable époux et par celle de son impitoyable associé (serait-ce l’inverse ?), désormais confrontée aux forces vives et bien vivantes de son effrontée de voisine qui pavane ses 27 ans en mini-short affriolant et remarques vitriolées. La mèche dans le vent, le vernis craque et s’étiole dans ce pathétique PMU dont elle tente de faire son refuge, soumise aux regards et aux sollicitations de cette horde de voisins excessifs et pourtant si prévisibles. Jolie comédie humaine, il serait bien rare de ne pas y reconnaître les comportements endémiques à toute situation de groupe et les tempéraments, non caricaturés, des éléments de celui-ci. Toujours digne, le chignon désormais en pétard, Madame Caradec sera l’exquise hôtesse de ce court roman.

Plus tard, quand nous sommes allés nous coucher, j’ai tout de même repensé à ton idée de tuer le chat. Je me suis demandé si je serais capable de sortir la voiture du parking de l’Intermarché et de rouler jusqu’à la zone artisanale pour acheter du produit antinuisible. De me garer au sous-sol de Leroy-Merlin, consciente que j’avais en tête un meurtre, pire, un assassinat. De prendre l’escalator vers le premier étage, d’interroger habilement le vendeur afin de sélectionner le produit le plus adapté à notre projet, comme s’il s’agissait de vulgaires chaussettes au Monoprix. Je me suis demandé à quel instant le meurtrier en puissance se transforme en assassin effectif, et si j’aurais le courage de traverser la frontière.

Le plus simple aurait été que tu y ailles toi-même. Que tu prennes la voiture et que tu te débrouilles avec ton foutu plan pour tuer le chat. Mais tu n’avais pas conduit depuis des années. Tu n’allais certainement pas t’y remettre pour l’occasion.

Dans le noir, je me suis vue verser le poison, le mélanger aux boulettes de bœuf. Déposer la gamelle devant la porte du jardin. Attendre l’heure du gros rouquin. J’ai senti sa fourrure contre mes bras nus lorsque je le soulèverais après qu’il aurait mangé. Je me suis vue le descendre à la cave afin qu’il y agonise discrètement, puis faire ce que tu avais prévu avec son cadavre. Parce qu’il ne s’agissait pas seulement de tuer le chat. Il s’agissait de signer notre triomphe, notre accession à la propriété privée.

Julia Deck colle son style, à la perfection, à la diction de sa demi-bourgeoise, et l’humour se planque dans cet exquis décalage entre l’exposé des faits, très premier degré, et les dérapages de cette bonne âme, si bien éduquée, contre qui le sort s’acharne. Tantôt dépitée, tantôt interloquée, oscillant entre lard et cochon, drôlerie involontaire et coups de griffe expéditifs, les rapports qu’elle entretient avec son mari à eux-seuls prêtent déjà à rire. Et bien que la fin ose une échappée hors de ce huis-clos banlieusard, s’octroyant de faux airs de vraie enquête policière, un peu trop sinueuse pour qu’on devine où est la clef, on se confine avec aisance dans ces rapports humains qui riment très vite avec enfer. Voilà un roman qui se lit tellement bien qu’il se lit sans y penser, on s’y engouffre avec joie, plaisir, délectation pour le ton, pour les situations, et si en soi celles-ci n’ont rien de franchement spectaculaire, ni ne sont totalement novatrices, Propriété Privée reste néanmoins un agréable moment de lecture.

Éditions de Minuit – ISBN 9782707345783

À paraître le 5 septembre 2019