86, année blanche – Lucile Bordes, par Julie Moulin

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J’ai rencontré Lucile Bordes lors de la manifestation Le livre sur les quais, à Morges, en septembre 2016. J’y présentais mon premier roman, Jupe et pantalon ; elle venait avec ses trois ouvrages, dont le dernier, 86, année blanche, qui traite de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl. Nous avons passé trois jours ensemble, assises l’une à côté de l’autre sur la rangée des auteurs français en dédicaces, avec comme autre voisin de table Cédric Gras, accompagné de ses récits de voyages, et de sa première fiction, Anthracite, dont l’action se déroule dans le Donbass où il a longtemps vécu. Les livres de Cédric Gras, géographe de formation, contiennent des descriptions de paysage fabuleuses, précises, poétiques qui transportent le lecteur dans les contrées qu’il a lui-même arpentées et si minutieusement observées, comme sous l’objectif d’un photographe. Lucile Bordes, elle, n’est jamais allée ni en Russie ni en Ukraine et encore moins dans la zone interdite autour de la centrale nucléaire Lénine, située à 15 kilomètres de Tchernobyl et 110 kilomètres de Kiev. Pourtant, trente ans après l’explosion du réacteur N°4, le silence autour des conséquences de cette catastrophe et même le déni chez certains incitent l’écrivaine à revenir sur ce fait historique majeur dont les répercutions restent actuelles : « C’était il y a 30 ans et c’est maintenant » [Lucile Bordes, 86, année blanche, Éditions Liana Lévi, 2016]. Ses propos entrent en résonnance avec ceux de Galia Ackermann, historienne ukrainienne et traductrice, qui a consacré une partie de sa vie à rassembler des documents sur cette catastrophe sans précédent. Des conséquences de l’explosion, elle écrit qu’elles « dépassent l’entendement de notre espèce biologique. », « La catastrophe de Tchernobyl est une histoire étendue dans le temps : sa fin ne se profile pas à l’horizon de notre époque. » [Galia Ackermann, Traverser Tchernobyl, 2016] Et elle ne concerne pas un seul territoire. Tchernobyl a distordu à la fois l’espace et le temps, la catastrophe en appelle tant à la géographie qu’à l’histoire sans pouvoir s’y résumer. L’accident nucléaire contient sa part de mythe, de silences et de mensonges, au sein desquels la place du témoin est tout à la fois fragile et essentielle. Comment écrire le non-dit ? Comment artistes et penseurs, investis d’un devoir de mémoire, nous aident-ils également à penser le futur ? En d’autres termes, comment la catastrophe inspire-t-elle et nourrit-elle le travail de romanciers qui, tout en optant pour la fiction plutôt que pour le récit historique, le récit de voyage ou le documentaire, témoignent pourtant de l’accident et de l’avenir de notre civilisation ? Nous prendrons pour exemple le roman 86, année blanche de Lucile Bordes, en le comparant au fil de l’analyse à d’autres travaux d’artistes et de penseurs, photographes, journalistes ou écrivains. Nous nous intéresserons dans un premier temps à la dimension spatiale de la catastrophe avant de considérer l’implication qu’elle a eue sur notre rapport au temps. Lucile Bordes a eu la grande gentillesse de répondre aux questions que nous lui avons adressées dans le cadre de ce travail. Ses réponses sont retranscrites ci-dessous.

I – Tchernobyl et son nuage radioactif (L’espace)

A. Du réel…

86, année blanche, paru en 2016 aux éditions Liana Levi, est le troisième roman de Lucile Bordes. Il a été un des romans finalistes du Prix Orange du livre 2016. Lucile Bordes, agrégée de Lettres modernes et maître de conférence en linguistique à l’Université de Toulon, est entrée en littérature en 2012 avec le remarqué Je suis la marquise de Carabas, premier roman directement inspiré de son histoire familiale. L’auteure y retrace l’histoire du Grand Théâtre Pitou, fondé en 1850 par son aïeul, en questionnant son grand-père sur son passé de marionnettiste. Je suis la marquise de Carabas a été récompensé par le Prix Thyde Monnier de la Société des Gens De Lettres. Dans son deuxième roman Décorama, paru en 2014, Lucile Bordes se penche cette fois sur la mémoire des lieux. Dans une ville du Sud de la France, des constructions modernes sont érigées sur les anciens chantiers navals, à la place de vieux immeubles, rasés sans ménagement. L’anti-héros, un agent immobilier déprimé par l’urbanisation de la ville, doit s’adapter aux changements, au temps qui modifie l’espace. Décoramaa reçu le Prix du deuxième roman de Laval.

Dans 86, année blanche, Lucile Bordes s’attaque cette fois à un évènement historique, la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, et introduit son propos en racontant un fait réel : une conversation entendue dans le train « Paris-Cherbourg de 17h10 ». Le roman est dédié à ce passager dont une partie des paroles, notées par l’auteure sur un carnet au moment des faits, sont consignées à la fin du livre. Lucile Bordes débute son roman par une lettre de remerciement à cet homme dont elle n’a vu « que le crâne ». « Grâce à vous, votre faconde, vos petits rires gênés, grâce aussi au silence des autres voyageurs, je me suis sentie russe comme quand j’avais quinze ans, en 1986, au moment de la catastrophe de Tchernobyl », écrit-elle. Lucile Bordes vit à cette époque au bord de la Méditerranée. Elle apprend, comme le reste du monde, l’explosion du réacteur numéro 4 de la centrale soviétique, seulement trois jours après l’accident. Personne ne mesure alors la gravité de la situation, sauf elle, l’adolescente qui pense vivre la fin du monde. « J’ai décidé de faire un livre de ce souvenir, un livre qui parlerait non de la déflagration mais du silence autour », poursuit-elle dans la lettre imaginaire qu’elle adresse à ce monsieur qui parlait trop fort et indisposait le reste du wagon. L’homme déclarait que le danger lié au nuage, en 86, était exagéré, que les écolos n’étaient que « des teigneux ». « Le nuage, il était pas radioactif. » concluait-il, niant l’ampleur et la pérennité de la catastrophe. Sur la genèse de ce roman, Lucile Bordes écrit :

Le livre était en cours, j’ai compris que le silence autour de Tchernobyl (je ne parle pas du silence des autorités soviétiques, mais bien du silence du gouvernement français, en 1986) était au cœur de mon travail d’écriture, que je pouvais construire sur cet effarement-là, l’incompréhension face à l’absence de réaction qui m’obsédait à l’époque, et qui est toujours vivace aujourd’hui : comment est-il possible que nous continuions à vivre comme si de rien n’était ? Comme si Tchernobyl n’avait pas eu lieu ?

Mes mots contre les siens, oui, c’était nécessaire.

Se souvenir, c’est nécessaire. De l’événement bien sûr, mais aussi de ce qu’on en a dit, ou pas. 

Ce renvoi à des propos réels entendus lors d’un voyage permet à l’auteure non seulement de situer sa fiction sur le trajet du nuage entre la France et l’Ukraine mais de l’ancrer à la fois dans le passé, en 86, et dans le présent, d’étirer ainsi l’espace et le temps. Lucile Bordes prévient en effet son lecteur : il s’agit moins de raconter des faits que de revenir sur le silence autour de ces derniers.

B. … À la fiction

« J’ai imaginé trois femmes, trois femmes comme trois focales différentes pour dire un évènement qui, trente ans après, reste impensé. » [Lucile Bordes, 86, année blanche, 2016] Ces trois femmes vivent en 1986 dans deux pays (aujourd’hui trois) différents, trois voix pour raconter la catastrophe telle que vécue en France et en Union Soviétique, côté Ukraine et côté Russie. Lucile Bordes semble s’emparer du propos de Svetlana Alexievitch, citée par Galia Ackerman [Traverser Tchernobyl, 2016] : « elle soulignait que notre dichotomie usuelle entre le proche et le loin avait été irrémédiablement compromise par le nuage de Tchernobyl ».

Lucie, que l’on imagine être une alter ego de l’auteure, a 15 ans en avril 1986. Elle vit avec ses parents et son jeune frère dans le sud-est de la France. L’adulte qu’elle est devenue revient sur les souvenirs de cette époque qu’elle confronte aux connaissances qu’elle a acquises depuis sur la catastrophe de Tchernobyl. Tandis que son entourage vaque à ses occupations « comme d’habitude », l’adolescente et son frère fantasment sur l’information qui parvient en France, le 29 avril, d’un accident nucléaire majeur survenu à la centrale Vladimir Ilitch Lénine. « Est-ce que ça pouvait être la fin du monde à un endroit et pas à un autre ? » se demande-t-elle alors. Mais le nuage radioactif semble s’arrêter à la frontière avec la France, rien de grave n’advient (« Je m’attendais à une mort foudroyante, une asphyxie. ») et l’adolescente poursuit son chemin de vie, entre amie tyrannique, connaissance de lycée qui se suicide et première relation sexuelle. Ici, chez elle, un autre drame se joue, celui de son père, en dépression après que la CGT a fini par abandonner la lutte pour la survie des chantiers navals.

Ludmila a 25 ans. Elle vit à Pripiat, ville soviétique moderne, construite avec tout le confort nécessaire pour loger le personnel de la centrale nucléaire. Le soir du 27 avril, un jour après l’explosion du réacteur, elle admire avec son mari et des amis le spectacle de l’incendie au-dessus de la centrale, beau comme une aurore boréale. L’inquiétude d’une voisine l’agace, Ludmila aimerait que son petit confort ne soit pas remis en cause. Elle s’en remet aux informations officielles qui affirment que la situation est sous contrôle et hésite avant de quitter la ville avec sa fille pour Kiev puis Moscou, alors que son mari, Vassyl est sur le terrain à aider les équipes à contenir l’incendie. Le transfert de ce dernier à Moscou à l’hôpital N°6 avec les premiers irradiés (« l’hôpital des héros », « Même si en dehors de l’hôpital, Tchernobyl n’existait pas ») et son agonie, vont bouleverser toutes les certitudes de Ludmila, sur son pays et sur la vie de femme et de mère dans laquelle elle s’était projetée.

Ioulia, la vingtaine, vient de Kiev. Son mari, Petro, est un ami de Vassyl. Ils ont passé la soirée du 27 avril ensemble. Avec eux, un Français en résidence à Kiev, dont elle est tombée amoureuse. Il est le premier à quitter l’Ukraine après l’accident lorsque les ambassades étrangères rappellent leurs ressortissants. Ioulia, aveuglée par cet amour extra-conjugual et inconsciente du danger que représente l’explosion nucléaire, laisse son mari partir noyer son chagrin dans le nettoyage de la centrale. Comme Ludmila, elle se laisse bercer par les discours officiels (« Tout était pareil. Une zone de sécurité avait été délimitée autour de la centrale mais Kiev avait été épargnée. ») et ne prend pas de suite les mesures nécessaires ni pour retenir son mari ni pour éloigner son enfant des radiations. Les vies se poursuivent avec leur lot de tragédies intimes. La catastrophe semble être circonscrite au cœur du réacteur N°4. Vient pourtant le moment de prendre ses responsabilités : « On m’avait toujours dit quoi faire. (…) Sur le spectre des émotions exprimables à la première personne du singulier, j’ai d’abord connu l’effroi. Les trains bondés pour Moscou. Dans les rues de Kiev, la Course de la paix. Partir ou rester ? » Cette question habite tous les personnages du roman : à quel endroit est-on en sécurité ? Et confrontés au manque d’information : où qu’on aille, où qu’on vive, sera-t-on jamais en sécurité ?

Lucile Bordes s’est documentée sur la catastrophe de Tchernobyl mais ne s’est pas rendue en Ukraine, pour laisser de l’espace à son imaginaire. À notre question « Pourquoi avoir décidé de ne pas aller enquêter sur place ? De ne pas aller voir ? », elle nous a répondu :

Paradoxalement : pour me sentir légitime. Je ne voulais pas faire semblant. Mon expérience de Tchernobyl a eu lieu par articles de presse et journaux télévisés interposés. J’y serais allée, et quoi ? J’aurais raconté ma petite virée ? J’ai pris le parti d’assumer la distance. Parler d’où j’étais, en avril 86. Dire comment Tchernobyl est arrivé jusqu’à moi. Imaginer l’épicentre, où vit Ludmila, et l’onde de choc, qui atteint Ioulia à Kiev, mais aussi Lucie à La Seyne sur mer.

Pour ça aussi : être libre d’imaginer. Tchernobyl, c’est le nom de la peur, de l’impensable, du doute. Tchernobyl échappe. Ne pas y aller me permettait de « fantasmer » Tchernobyl. De convoquer l’événement dans ce qu’il me fait, pas seulement dans ce que j’en sais.

Le roman permet ça : déplacer le point d’où l’on parle dans l’espace et le temps. 

L’enjeu n’est plus celui du lieu. Tout en effectuant un devoir de mémoire, en empêchant le déni ou l’oubli, Lucile Bordes a conservé une liberté poétique, de représentation et de reconstitution. Témoigner d’un fait historique et de la manière dont il a été tu, sans être contrainte par une observation trop minutieuse du réel. Il est intéressant de comparer le travail de Lucile Bordes à celui de deux photographes qui ont exposé la même année que la sortie de 86, année blanche : Robert Polidori et Niels Ackermann. Au contraire de l’écrivaine, ils se sont rendus sur cet « endroit sur terre où l’homme a rendu sa vie impossible. » [Lucile Bordes, 86, année blanche, 2016] Robert Polidori a photographié la zone d’exclusion, sorte de musée à ciel ouvert, et Pripiat, ville-fantôme où la vie a brusquement été déplacée. Ses photos, regroupées sous le titre 1986-2016, Remembering Tchernobyl montrent le silence, l’abandon et les ruines. À l’inverse, Niels Ackermann a voulu photographier la vie telle qu’elle tente de se poursuivre, dans la ville de Slavoutitch, construite juste après la catastrophe, à 30 kilomètres de la centrale, à la lisière de la zone contaminée. [L’ange blanc, les enfants de Tchernobyl sont devenus grands, Niels Ackermann, Éditions Noir sur Blanc (2016)] Pendant trois ans, de 2012 à 2015, il s’est rendu là-bas et a suivi le quotidien en apparence normal de ses habitants : « des êtres fantômes mais des êtres comme les autres. » [Cf. le site artillerieculturelle]

Les photos de Niels n’invitent jamais au misérabilisme bien qu’on sache combien l’on sombre facilement dans la drogue et l’alcool à Slavoutitch. Robert Polidori et Niels Ackermann nous offrent deux facettes de Tchernobyl, ce temps hors du temps dans cette région pas comme les autres, mais qui nous concerne tous, toutes générations confondues. Nous avons demandé à Lucile Bordes si elle connaissait et comment elle avait accueilli le travail de ces deux photographes :

Je connaissais les photos de R. Polidori. Je les ai peu utilisées, parce qu’elles documentent la catastrophe, alors que mon histoire se passe en 1986. Dans le roman, pour mes personnages, il n’y a pas d’après.

Mais j’ai quand même été marquée par les photos qu’il a faites en extérieur, celles des arbres dans les rues de Pripiat (Ioulia qui rend visite à Ludmila n’aime pas Pripiat parce que les arbres sont trop proches, elle imagine que la forêt pourrait vite submerger la ville, et les loups arpenter les larges artères entre les immeubles).

Les photos de Niels Ackermann m’ont dérangée, je crois. Qu’on ait vingt ans à Slavoutitch comme ailleurs, c’est peut-être vrai, ce n’est pas « juste ». Non qu’on ne puisse avoir vingt ans aussi là-bas, mais que ça ne puisse pas être comme ailleurs. Or Niels disait le contraire, il me semble. Que c’était souhaitable, en tous cas. Je ne suis pas sûre. Je préfèrerais que ce soit différent, sinon comment se souvenir ? Et donc faire autrement ?

« La vie reprend ses droits dans la zone » : phrase dangereuse. Bon exemple d’implicite. Pour mes étudiants, je la décomposerais ainsi :

  • posé : il y a de la vie dans la zone
  • présupposé : pendant un temps, il n’y avait pas de vie dans la zone (reprendre)
  • sous-entendu : ce n’était donc pas si grave (puisque ce temps est révolu)

Se souvenir, c’est la seule façon d’avancer. Tout le monde le sait, le répète. Mais on sous-estime souvent le rôle des mots, dans cette affaire de mémoire. 

II – 1986 : la fin d’une utopie ? (Le temps)

Utopie : construction imaginaire et rigoureuse d’une société, qui constitue, par rapport à celui qui la réalise, un idéal ou un contre-idéal. Projet dont la réalisation est impossible, conception imaginaire. [Dictionnaire Larousse]

A. Sources et témoignage

Les dates ponctuent le roman comme autant de faits avérés, pour retracer non seulement le déroulement de la catastrophe mais surtout le silence et la désinformation, la façon dont l’accident a été couvert par les médias et les autorités en France et en URSS. Ici comme là-bas, on remodelait en partie le réel.

Lucie : « La première fois que j’ai entendu parler de Tchernobyl, c’était le mardi 29 avril, en passant, mon sac sur l’épaule, devant la télé allumée. »

« Le lendemain, j’ai pris sur mon argent de poche pour acheter Var Matin. L’accident grave était devenu catastrophe. En Une, l’URSS appelait à l’aide internationale. (…) Il y avait des détails. Le cœur de la centrale avait entièrement fondu. Un incendie monstre. L’évacuation des populations étaient en cours. Deux mille morts déjà, selon des sources américaines. (…) J’ai attendu le treize heures. À la télé, ils ne montraient rien. Rien à part le trajet de leur foutu nuage. N’empêche que le monde savait maintenant où se trouvait Tchernobyl. »

« Jeudi 8 (…) Trois morts ? La fin du monde, et trois morts seulement ? (…) Pas de nuage de notre côté du Rhin. Je scrutais le visage du présentateur. Il avait l’air sérieux. » [Lucile Bordes, 86, année blanche, 2016]

Ludmila : « Dès le lundi, sur les ondes de Voice of America, j’ai entendu pour la première fois l’expression « accident nucléaire majeur » à propos de ce qui s’était passé à la centrale. (…) J’apprenais d’un coup, par une voix étrangère, que nous étions à J+2. »

« Nous avons eu, d’ailleurs, notre 1er-mai sur la place Rouge (…) Aucun des membres du Politburo ne fit allusion à Tchernobyl. »

« C’est ce soir-là, le dimanche 4 (une semaine après l’évacuation), que les premières images de Tchernobyl furent diffusées à la télévision moscovite. (…) pendant que le commentaire se poursuivait, la situation redevient normale autour de la centrale (…), le bilan est bien moins élevé que ce qui a été dit en Occident. » [Lucile Bordes, 86, année blanche, 2016]

Ioulia : « Le 10, cratère fermé, vodka gratuite, furent enfin diffusées les premières images du combat livré contre l’atome par les liquidateurs. Le journaliste exaltait le courage de ceux qui risquaient leur vie pour protéger la population. » [Lucile Bordes, 86, année blanche, 2016]

Lucile Bordes s’est documentée sur la catastrophe pour écrire son roman. Parmi les ouvrages consultés figurent notamment La Supplication de Svetlana Alexievitch et Tchernobyl : confessions d’un reporter d’Igor Kostine. On sait désormais que ces deux ouvrages ne sont pas seulement des documentaires mais également des fictions, du fait de la réécriture des témoignages pour l’une et des attributions erronées pour l’autre. [Galia Ackermann,Traverser Tchernobyl, 2016] Bien que Svetlana Alexievitch ait elle-même justifié sa démarche (interviews de témoins) par le fait qu’il y ait eu « trop de mensonges sur Tchernobyl » [Svetlana Alexievitch, La Supplication, 1997], son travail est source d’interrogation quant à sa rigueur scientifique. Peut-on faire passer pour vrai ce qui a été reconstitué pour mieux faire passer un message ? Cette question de légitimité ne se pose pas chez Lucile Bordes, même si le lecteur espère, en lisant ce roman, s’instruire sur la façon dont des Ukrainiens ont vécu Tchernobyl. Ludmila, Ioulia et Lucie sont des êtres de fiction. Lucile Bordes l’explique très bien dans sa réponse à notre question sur l’utilisation des sources :

Je n’ai jamais lu La Supplication comme un livre d’histoire, plutôt comme un recueil de témoignages, et je ne crois pas à l’objectivité des témoins. Dire, c’est déplacer. D’ailleurs La Supplication ne cache pas son dispositif (une énonciatrice rapporte les propos que sont censés avoir tenus d’autres énonciateurs). Que S. Alexievitch ait pu réécrire des témoignages n’est pas mon problème (le sien, plutôt, car finalement elle n’a pas, je crois, choisi entre « histoire » et « littérature », ni revendiqué l’entre-deux, ce qu’elle pourrait faire aussi). Mon propos, mon souci, mon objectif en écrivant 86, année blanche, n’était pas de dire vrai mais de faire entendre le silence autour de la catastrophe. Pour moi ce qui est frappant, dans La Supplication, c’est justement comme chacun des témoins est contraint de reconstruire la réalité, comme chacun a le sentiment que les mots même ne disent rien de ce qu’ils ont vécu. Le livre de G. Ackermann, avec qui j’ai eu l’occasion de débattre lors d’une rencontre, se positionne tout à fait différemment. En historienne, elle cherche la vérité. Mais la vérité, ce n’est pas la réalité (ce que vivent les gens).

C’est pourquoi les photos de Kostine m’ont aussi intéressée (je savais quand j’ai lu son livre qu’il « se donnait le beau rôle », et je n’ai pas cru à toutes, mais en tant qu’œuvres photographiques elles racontent quelque chose d’un rapport au monde possible, et m’interpellent : c’est l’inverse du gars dans le train). Le livre d’Alexievitch et les photos de Kostine sollicitent mes mots et mon regard. 

Le roman traite également d’une deuxième catastrophe, concomitante, celle de la crise économique en France et la fermeture des chantiers navals de la Méditerranée sur lesquelles l’auteure s’est aussi documentée. Tandis que Lucie s’inquiète de la fin du monde avec le passage du nuage radioactif au-dessus du Var, son père se relève péniblement d’une dépression causée par la perte imminente de son travail, le déclassement et la fin de la lutte syndicale. « Rien de pire qu’une lutte qui s’essouffle, disait mon père, sinon le lâchage du syndicat. »[Lucile Bordes, 86, année blanche, 2016] Le syndicat n’est plus. Alors que la Fête du Travail est glorieusement fêtée à Kiev et à Moscou (quand Tchernobyl signe en réalité l’échec de l’avenir radieux promis par le régime communiste), en France, un ouvrier garde le lit le jour du 1er-mai : « À l’évidence, si tous les travailleurs décidaient de rester au lit, ils seraient moins nombreux dans la rue. Mon père inaugurait peut-être une forme nouvelle de protestation (…) » Pour son anniversaire, il demandera des baskets, pour courir, seul, la nuit (« il court pour oublier l’angoisse ») ; et se relever, ne comptant plus que sur lui-même. L’auteure indique une autre date : « Le soir du 10 mai 86, mon père, tennis aux pieds, déchire sa carte du syndicat. » dit Lucie, cinq ans jour pour jour après l’élection à la Présidence de la République du socialiste François Mitterrand.

Dans l’interview qu’elle nous a accordé, Lucile Bordes se souvient :

J’avais quinze ans, je n’ai rien compris. Et je vivais pour ma part, contrairement à Lucie, dans une famille peu politisée. C’est l’écriture du livre qui a ramené tout ça, la fermeture des chantiers navals, le chômage massif et la paupérisation quasi immédiate et immédiatement visible de la ville dont ils étaient le cœur, le délitement d’un tissu social fortement structuré par la CGT et le PC. Ce n’était pas seulement la fin d’une utopie, mais d’une manière très concrète de vivre ensemble, de se penser comme appartenant à un groupe. J’y ai vu un écho de ce qui se passait à l’Est. La coïncidence chronologique entre la « grande » catastrophe, là-bas, et la « petite », à ma porte, m’a permis de les présenter dans le roman comme deux versions d’une même histoire. 

Sources documentaires et souvenirs viennent ainsi appuyer un propos plus large. 86, année blanche, n’est pas seulement un roman sur la catastrophe nucléaire de Tchernobyl. Lucile Bordes nous parle d’une année où en France, comme en URSS, « une manière de vivre ensemble » s’est effondrée.

B. La place de l’auteur

Alors que Svetlana Alexievitch n’a pas immédiatement présenté son travail comme un « roman », c’est-à-dire une œuvre de fiction, entretenant le doute sur la véracité des propos recueillis, Lucile Bordes nous livre clairement un texte d’imagination empreint d’une grande poésie. Elle témoigne avec ses mots de romancière et de poète d’une des plus grandes tragédies du XXème siècle, d’une année cruciale pour le monde et pour chacun, et de l’échec du collectif. L’’Histoire qui, sous sa plume, s’incarne dans les trajectoires personnelles de Lucie, Ludmila et Ioulia, attaque aussi les corps. « Je regardais la télévision, Tchernobyl d’un coup m’inondait, pénétrait en moi et se propageait dans mon corps, moi aussi j’étais interdite. » dit Ludmila. Les radiations brûlent l’espace corporel, au sens propre comme au sens figuré. « Le plus dur c’est de regarder le quai désert et de savoir qu’on sera rincé comme lui, battu et rebattu. » ajoute Lucie en se souvenant de son père. Ici comme là-bas, se pose la question du « nous » face au « je ». Qui mieux que le romancier, artisan de la fiction, peut s’attaquer à l’utopie communiste, à cette conception imaginaire d’une société meilleure qui, en 1986, animait encore non seulement les Soviétiques mais aussi les ouvriers français ? « En 86, ici et là-bas, c’est la même utopie qui s’effondre. Sauf qu’on était loin des liquidateurs, de ce côté du monde. Eux disaient nous encore, quand mon père se rendait compte qu’il allait falloir dire je. Qu’il ne restait que ça, un drôle de je rattaché à rien, rétréci, sans histoire. » dit Lucie. « D’ailleurs si aujourd’hui je lui demande, 86, pour toi, c’est quoi ? Il répond, la fin des chantiers. Il ne se rappelle pas de Tchernobyl. » A contrario l’adolescente note : « J’ai quinze ans et je suis russe. »

L’année blanche ferait-elle référence à la page blanche de l’écrivain, quand tout reste à écrire ? « Que viennent voir les gens qui pique-niquent au pont de Martinovichi ? La fin du monde ? Les portes du paradis ? Les vieux viennent se frotter à ce qu’ils ont perdu. (…) Les jeunes, eux, veulent voir le futur, ce qui revient au même, comment c’était avant, comment ce sera après, à la fin, à la fin des hommes. Tous ont sous les yeux un paysage de science-fiction. Comme si la zone n’avait pas seulement une réalité spatiale, mais temporelle. Il faut s’imaginer quelque chose comme une écharde enfoncée dans la pâte molle du temps, quelque chose qui affole les indicateurs, passé avenir présent démesuré, les calendriers qui débloquent, de l’autre côté du pont le temps s’étire sine die, on compte en millions d’année. » [Lucile Bordes, 86, année blanche, 2016] La catastrophe nucléaire aux conséquences défiant notre conception de l’espace-temps relève presque de la science-fiction et du surnaturel. Ainsi Lucile Bordes ajoute-t-elle dans la dernière partie de son roman, deux nouvelles voix, celle de Vassyl-les-yeux-clos « premier des revenants » et de Petro-tête-basse dont la corde a rompu le cou, les maris de Ludmila et Ioulia que Tchernobyl a tués. Dans un monde entre la vie et la mort, ces héros-fantômes témoignent de leur passé de liquidateurs. On ne peut s’empêcher de penser aux personnages d’Antoine Volodine dans Terminus Radieux, dystopie [Société imaginaire régie par un pouvoir totalitaire ou une idéologie néfaste, telle que la conçoit un auteur donné. Dictionnaire Larousse] parue en 2014. Dans un monde post-apocalyptique, après une série d’accidents nucléaires, la deuxième URSS sombre. Un homme insensible aux radiations, Solovieï au pouvoir aussi immense que celui d’un écrivain, règne sur un ancien Kolkhoze, une immense zone interdite, contaminée, et sur les âmes errantes hantant les lieux, jouant d’elles comme avec des marionnettes. Il est assisté d’une femme centenaire, une survivante, elle aussi, la Mémé Oudgoul, qui donne à manger de la ferraille contaminée à la pile irradiant hommes et machines. Elle lui parle comme à un être humain. La source des radiations est immortelle.

On trouve en exergue du roman de Lucile Bordes ce proverbe russe : « Mens, mais souviens-toi ». Lucile Bordes en propose trois lectures :

  • lecture cynique : mens, mais souviens-toi de ton mensonge pour éviter de te couper
  • lecture pragmatique : mens, mais souviens-toi que tu as menti pour éventuellement te donner les moyens une prochaine fois d’en tirer les leçons (prière que j’adresserais volontiers à ceux qui gouvernent, ici et ailleurs) ;
  • lecture programmatique : mens (puisque tu es romancière), mais que cela ne t’empêche pas de dire (ce qui correspond à ton hypothèse : avertir le lecteur, justifier la part de reconstitution par le biais de la fiction).

Il introduit et donne, selon nous, son sens aux propos qui vont suivre. 86, année blanche, n’a pas pour objectif de décrire le réel. Le lecteur est d’emblée informé de la part de mensonges, d’inexactitudes, et donc de fiction que contient le roman. Mais ce proverbe nous dit aussi que face à la propagande, au silence ou à la désinformation il est du devoir du penseur, de l’artiste, de tout-un-chacun de poursuivre le travail de mémoire. À l’instar de Rithy Panh, s’il manque des images, inventons-les, fabriquons autre chose pour rétablir la vérité et se souvenir. Et puisque la zone interdite de Tchernobyl est « un royaume ensorcelé où soufflent les vents radioactifs. » [Galia Ackermann, Traverser Tchernobyl, 2016], pourquoi ne pas donner à ces images une forme magique. Témoigner de la catastrophe nucléaire invite à reconsidérer le rapport de l’homme à la terre et à penser la survie de l’espèce humaine. Sans doute est-ce la raison pour laquelle elle inspire des auteurs contemporains tels Antoine Volodine ou plus récemment Sophie Divry [dans Trois fois la fin du monde, Éditions Noir sur Blanc,2018. L’action se déroule dans un monde déserté des hommes suite à une explosion nucléaire. Le personnage principal, un prisonnier immunisé, reconstruit sa vie au contact de la nature et rapprend à aimer les hommes.] Comme le constate Lucile Bordes en conclusion de son roman : nous sommes entrés dans un « temps de conte ». Elle nous offre pour terminer cet entretien, un texte inédit :

Que peut (encore) la littérature ?

Parler autrement.

Des discours –sociaux, politiques, culturels – faire texte.

Dire non pas le monde, le réel, mais bien ce qu’on en dit, l’immense rumeur des discours sur le monde. Ses silences aussi.

Débusquer les failles, loger l’opaque.

Truquer les miroirs.

 Nommer à nouveau.

Qu’on entende les noms d’avant pour ce qu’ils sont, des mots, c’est-à-dire des visions du monde.

La littérature peut proposer une vision du monde, ou vérité. C’est un risque. Plus sûrement, elle propose un pas de côté.

Face aux discours qui savent, à ceux de tous bords qui ne doutent de rien, la littérature ne prétend pas. Sa réserve est sa force.

 Elle peut déparler. 

***

Dossier rédigé par Julie Moulin dans le cadre du séminaire de Catherine Géry :

Littératures européenne et russe – Témoignage et mémoire

INALCO – Mai 2019