À la ligne – Joseph Ponthus

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Dans la longue lignée des récits « d’usine », un ouvrage atypique, de par sa forme, bien sûr, plus que par son fond, ce qui en soit ne pose pas de problème. En effet, si nous sommes là, c’est encore et toujours pour comprendre comment la machine et ses exigences abêtissent l’homme, pour s’horrifier (je n’exagère pas) du fait que rien n’a vraiment changé en un siècle, pour intégrer comment les ouvrier survivent, encore et toujours, aux rythmes d’enfer, aux tâches répétitives, à l’inversion du jour et de la nuit, aux pauses chronométrées, à l’inhumanité des petits chefs, aux cadences exigeantes qui parlent de productivité mais jamais de bon sens, aux jours de congés qui se transforment en jours de « récupération » (au sens le plus physique du terme), jours de repos forcé, jours sans force. Et on frémit, mes amis, de ce que les hommes imposent aux hommes, et de l’absence totale de sens de cette « révolution industrielle ». Autant de crevettes autant de questions nous dit Ponthus. Autant de tonnes de crevettes à trier, sélectionner, ranger, classer, regarder passer, autant de tonnes de crevettes pour nourrir une humanité qui se nourrit du sang et de l’eau de ses frères, autant de tonnes de crevettes qu’on a rapidement envie de balancer à la face de Cronos, ô dieu qui dévore tes enfants, ô temps perdu, ô vie gâchée. Il faut une sacrée dose d’abnégation – ou un sacré besoin de fric – pour accepter aujourd’hui d’être intérimaire en usines, que la bannière soit noire et blanche ou étoilée. Visite dans les coulisses de vos plats préparés, attention, ça risque de vous couper l’appétit.

Toutes les crevettes nous les recevons congelées en provenance du canal de Madagascar du Pérou d’Inde du Nigeria du Guatemala d’Équateur

Destinations exotiques et tropicales

Pavillons de complaisance peut-être

Comptoirs portuaires assurément

Toutes ces crevettes arrivent entières sauf les « couronnes de crevettes apéro » sorte de crevettes bouquets décortiquées réunies dans un rond en plastique d’un poids de cent vingt-cinq grammes pour un prix en supermarché de l’ordre de cinq euros

Il est fréquent que nous produisions plus de dix mille couronnes de crevettes par jour à raison d’une bonne vingtaine de mini-crevettes par couronne

Quels opérateurs de production de quel pays ont fait avant nous une telle œuvre de décorticage

Quels ouvriers

Pour quel salaire

Quels enfants

Ces visages d’opérateurs de production sous les équipements de protection individuels

Sous les masques

Quelle est leur vie derrière les gestes automatiques les entraides ouvrières la sympathie machinale de ceux qui triment sans se plaindre

Le silence sur nos vies semble de mise

L’usine prime autant que nos revenus mensuels

Autant de crevettes

Autant de questions

Notre cher Ponthus (l’empathie aidant, l’affection guette) a fait le choix de l’amour, s’exilant en terres du bout du monde (ou presque) pour rejoindre sa douce, oubliée la promesse d’une embauche dans son domaine, éduc’ spé à la base, le voilà en première ligne, derrière sa ligne de production, à produire, produire, produire, et aussi de la littérature car la culture sauve de tout, ne l’oublions pas. Ce refus du point à la ligne, ce refus de céder à ce à quoi il est réduit – un corps – ce refus passe donc par les mots, pas de ponctuation, pas de respiration, Ponthus est rapidement à bout de souffle, mais s’accroche, le bougre, le saint, et jour après jour puis nuit après nuit aligne ses phrases, son vécu, son expérience, précieux témoignage pour qui est tranquillement en train de bouquiner dans son lit, rageusement en train de se décider à en sortir pour aller manifester sa colère contre un système qui marche sur la tête. Au début, c’est plutôt léger. Les crevettes sont rose, croquées en cachette elles deviennent savoureuses, l’écrivain explore son nouveau terrain de jeu (j’ose), une certaine candeur et encore une vraie vigueur, des fois ça râpe dur contre les collègues abrupts, des fois ça s’étonne du sentiment d’appartenance, de dire mon usine comme on dirait ma famille, la machine va vite mais ne s’emballe pas encore. Dans la tête les chansons qui camouflent le boucan, dans la tête les questions, dans l’œil l’étonnement devant ces drôles d’espèces de poissons.

Le nom de l’usine

Oui oui il connaît

Dans l’autoradio RTL fait un débat sur les primaires de la droite et laisse parler ces messieurs candidats qui veulent sucrer le RSA aux manifestants casseurs hein encore des gens qui profitent du système et qui veulent pas bosser et qui en plus s’en prennent aux forces de l’ordre et aux vitrines ils sont forcément au RSA ces gens-là forcément au RSA

Se taire pour ne pas hurler

Le chauffeur me demande si je suis un chef pour aller comme ça à l’usine en taxi

Je lui réponds que je suis le fils d’Agnès Saal mais il n’a pas l’air de capter ma vanne

Bientôt arrivé

J’ai honte à ce moment-là

Je ne veux pas montrer aux collègues que j’arrive en taxi

Je ne sais pas pourquoi

Ils savent pourtant que je covoiture avec Mohamad mais

C’est comme si en arrivant de la sorte je faisais étalage de richesse

Alors que c’est mon découvert qui règlera la course

Une honte rentrée

Celle des soumis

Ne pas vouloir dire

Eh oui j’arrive en taco mon covoit’ m’a planté et je ne veux pas perdre mon taf

Je demande au chauffeur de m’arrêter cinq cents mètres avant le parking

J’espère ne pas être vu en train de descendre du véhicule

La sueur des aisselles comme tout à l’heure

Et puis vient la viande. Car l’intérimaire, dernier de cordée baladé au gré des coups de vent, des coups de chauffe, ne choisit pas où il travaille, encore moins quand il travaille, corvéable à merci – étonnez-vous, d’aucuns en abusent. La chair est tendre encore, mais les tripes, les museaux, les mamelles, mais le sang. Ponthus n’ôte pas la vie, mais commence sérieusement à y laisser la sienne. Ses sourires candides rose crevette virent aux rires fous rouge sang. Car il faut survivre aux nerfs qui craquent et claquent dans le dos, survivre au rythme intenable, survivre aussi au fait d’être – quand on a été de la ZAD – celui embauché (débauché ?) (mais comment refuser) pour pallier les grèves. Un jaune, en somme. Survivre aux horaires anarchiques, aux exigences des commerciaux qui – c’est un hasard – exigent toujours la carcasse bien planquée au bout du rail, survivre aux questions qu’on finit par ne même plus se poser, au temps qui s’accélère au retour à la maison et qui – c’est un hasard – ralentit sitôt passé le pas de l’usine. Que dire, cadences infernales, carences humanistes, rien de neuf dans les usines sans soleil. Sauf que, à l’aube d’une nouvelle révolution, écologique souhaitons-le, à l’ère où le grand gavage nous donne envie de vomir, à l’époque où les hommes veulent rappeler qu’ils existent, comptent (doublement), revendiquent, la poésie (on la frôle, souvent) de Ponthus est bien de ces indispensables.

Éditions La Table ronde – ISBN 9782710389668