Cuba à en mourir – Stéphane Pajot

Cuba à en mourir

Dévorant le dernier Pajot, je m’imagine volontiers en Proust se boulottant un paquet entier de madeleines. C’est qu’ici je suis en terrain, sinon conquis, du moins connu. Nantes, ma belle, ses bars et ses bistrots, La Perle (rue du Port-au-Vin) où je claque la bise à mon Lolo plus souvent qu’à mon tour, Le Santeuil, que les journalistes de Presse O fréquentaient assidument quand les locaux se trouvaient en face (suivez mon regard), Le St Do, dont l’odeur des poulets grillés égaye encore le nez de ceux qui l’ont fréquenté, sans oublier ce bon vieux Floride qui allumera bientôt sa quarantième bougie après avoir illuminé moult de nos nuits rock’n’roll, baby. Stéphane Pajot est ainsi, en littérature et dans la vie, pétri de nostalgie, aimant à se rappeler, à partager, ses anecdotes, ses souvenirs. Et Mathieu, son double, ravit la Nantaise quand il croise au coin des pages quelques connaissances, quelques copains, connus et reconnus. Pourtant, c’est bien dans la touffeur de Cuba que ce roman débute. Et là aussi je m’y croirais, sans y avoir posé le moindre orteil, tout l’art de l’écrivain qui soigne ses descriptions et a ramené dans ses valises, de son « vrai » voyage, une ambiance qu’il restitue brillamment (et avec érudition, à son habitude).

La carrosserie rutilante bleu ciel de la Chevrolet de 1953 bringuebalait depuis le départ de l’aéroport. Les amortisseurs étaient morts. La voix de la Cubaine Omara Portiondo Pelaez grésillait, envoûtait l’habitacle. Elle chantait Tres palabras. La pluie, arrivée au crépuscule d’une journée particulièrement chaude, tombait toujours aussi lourdement et avait rendu une partie de la route vers La Havane impraticable. Le chauffeur de taxi cubain qui arpentait les mêmes artères, avec un certain flegme britannique, restait concentré au volant de son Américaine qui le nourrissait depuis près d’une double décennie, 1981, l’année où il avait enfin pu l’acheter. Il l’avait négociée durement à un cousin de Trinidad sans descendance, après avoir vendu sa maisonnette et ratiboisé ses chétives économies. Malgré un éclairage quasi inexistant, la belle bagnole étincelait, gardait le cap, s’improvisait amphibie sur plusieurs dizaines de mètres, ralentissait aux endroits les plus défoncés d’une route aux caniveaux fantômes. Le visage tendu du conducteur s’éclairait parfois à la lueur des feux d’une voiture arrivant en sens inverse. Et puis, il y eut ce panneau. La Havane. J’y étais. Et, putain, l’Autre allait payer.

Nous retrouvons donc Mathieu, quitté avec regret à l’issue du précédent opus, Le Rêve armoricain. Que les néophytes du polar pajotien se rassurent, sans l’avoir lu ils pourront suivre l’intrigue, la narration au « je » se prête à un rappel des faits tout en douceur. Mathieu, donc, journaliste, accusé trois ans auparavant du meurtre de son amour d’une nuit, sorti blanchi mais aigri de cette sordide affaire, convaincu que le véritable assassin séjourne désormais sur l’Île communiste, et bien décidé à venger la mort de son Érika (pour éviter le naufrage, clairement). Une quête quasi-initiatique, soutenue par les Cubains copains, dont – évidemment – je ne vous dévoilerai pas l’issue. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Retour à Nantes, et sortie de prison de l’ami de toujours, Didier. Mathieu a troqué le rhum contre le muscadet, et s’apprête à remettre sa tournée au comptoir de La Perle (rue du Port-au-Vin, bis repetita). On pourrait très franchement s’étonner d’un tel changement de registre, et de décor, se dire qu’il n’est que prétexte à ressusciter notre Métropole (comme on dit ici), ce serait faire injure au talent de l’artiste qui, tout décidé à brouiller les pistes, sait clairement où il veut nous emmener (dans un champ de muguet pour être exacte – et sibylline). En deux temps trois mouvements, Stéphane Pajot nous bascule, nous bouscule et nous en bouche un coin (voire deux). Bien vu !

Je dormais debout devant un café allongé. Les bâillements succédaient aux bâillements, j’en avais la mâchoire douloureuse. J’attendais Didier, à sa sortie de prison après mon retour de Cuba. Je l’imaginais arpenter une dernière fois les couloirs de la taule au moment où j’opérais un allongement du bras gauche afin de récupérer la feuille de chou et d’en savoir plus sur le nouveau cru du muguet. Didier, ça faisait bien mille ans que je n’avais pas fait la fiesta avec lui. La dernière bringue remontait au concert des Johnnys, un groupe de rock australien, au club Le Floride à Nantes. Nous étions restés un moment bloqués sous trip, sur les titres de l’album Injun Joe, après avoir gobé un cacheton à l’effigie de Mickey, à mi-chemin entre un acide et un Mercalm. Le seul souvenir encore vivace, qui émergeait de cette nuit déchirée, mêlait le set sec et énervé des cowboys de Sidney, chapeaux et chemises de vachers. L’après-concert s’acheva à grandes lampées de bourbon, tous entassés dans une minuscule loge enfumée, bavarde, euphorique. Grand admirateur du groupe, Didier portait le même stetson que le chanteur des Johnnys et un colt rouillé, sous son gilet noir de barman et son étoile de western, une sublime antiquité qu’il disait tenir d’un cousin américain de Chicoutimi, Canada. Dans les dix jours après ce concert, le shérif dégringolait de ce statut étoilé pour celui de bandit. Les flics lui reprochaient un trafic de shit et de kétamine entre Nantes et Ouessant, lequel marché de substances illégales, alimentait alors les raves sur une partie de la Bretagne.

Plus resserré que Le Rêve armoricain, Cuba à en mourir jouit aussi d’une construction sans faille, moins bavard, plus efficace, moins fourre-tout, plus lapidaire. Le style s’en ressent et évite digressions vaines et vaines métaphores. En un mot comme en cent, Stéphane Pajot franchit ici une étape. Ce bon petit roman noir prend de l’envergure, s’échappe du seul registre du roman nanto-nantais et s’invente comme d’attaque à occuper les rayons des librairies (inter)nationales. Peut-être que le journaliste féru d’anecdotes sur sa ville de cœur a renoncé à glisser l’Histoire dans son histoire, devient plus intime et mêle à sa fiction souvenirs plus personnels, et donc plus universels. Peut-être que l’écrivain, plus confiant, s’autorise enfin à juste « raconter » ce qu’il invente, n’a plus à se planquer derrière le fait de « rapporter » ce qu’il sait. Peut-être aussi que je vrille psychologie de comptoir digne des meilleurs apéros de La Perle (vous connaissez l’adresse, je vous y attends). Toujours est-il que – bien que l’on puisse encore souligner une certaine naïveté (le plus joli des défauts) ou quelques fils blancs (mais Stéphane Pajot ne fait pas son âge) – voilà roman finement ficelé, et très attachant.

Éditions d’Orbestier – ISBN 9782842384562