Pop-corn girl – Laure Mi Hyun Croset

Pop corn girl

Coup d’œil derrière le décor en carton-pâte de l’Amérique so nonante, Laure Mi Hyun Croset nous balance son Uppercut tout en douceur, joli sourire ironique au coin des lèvres. Emma, seize ans, s’envole vers le Nouveau monde passer une année d’étude en terre inconnue. La menue jeune fille, qui fut dans sa prime jeunesse majorette, semble – un temps – bien perdue entre ces formats hors norme, victimes consentantes de toute cette boustifaille en déliquescence. Orgie absolue de sirop d’érable, de beurre liquide à pressuriser sur ces oignons rissolés parsemant la viande craquante et dorée à souhait, dinde ou écureuil, qu’importe. Un univers so much, too much, que notre jeune héroïne va dans un premier temps regarder d’un œil surpris, ravi, riant et encore vaguement critique, avant de succomber aux étoiles frivoles pour enfin se concentrer sur l’essentiel : perdre sa virginité. Que la grosse dame qui l’héberge écrase quelques larmes de pacotille en lui montrant photos de sa mère fraichement décédée, cercueil encore béant, et tout est dit, ici le drame prend des allures de soap télé, on s’en amuse, on s’en délecte, on en redemande.

Elle déchanta vite. Sa famille d’accueil ne l’attendait pas en brandissant une petite pancarte avec son prénom, voire son nom complet, écrit en lettres capitales. Rien. Elle ne reconnaissait aucun visage familier parmi les faciès impatients qui se présentaient à elle. Elle se retourna, mais il n’y avait plus personne pour l’aider. Les autres, accompagnants et futurs étudiants d’échange, se trouvaient en zone de transit. Elle avança donc bravement, tentant de se rassurer en se répétant que la ville étant immense – pas comme Genève et ses 200 000 habitants -, Bea et Bob devaient être en retard. Soudain une dame obèse et suintante lui fit de grands signes. Ses lèvres charnues, colorées de rose pâle comme un donut glacé, essayaient de lui transmettre un message. Emma regarda autour d’elle. Il n’y avait pas de doute, cette tentative de communication lui était bien destinée. Elle tendit l’oreille, s’en voulant déjà de ne pas avoir suivi des cours d’américain en sus des quelques leçons d’anglais qu’elle avait reçues à l’école. Le charabia de la dame ne ressemblait aucunement à l’accent d’Oxford auquel elle était habituée. Elle parvint tout de même à distinguer un Kieslowski dans ce discours qui aurait paru assez comique si son sort ne dépendait pas de la bonne volonté de cette femme dont l’épiderme exsudait la friture rance. Elle finit par comprendre que Beee et Baaab avaient dû se rendre en Floride, où il y avait beaucoup de palmiers, pour y effectuer quelque business familial. Elle n’avait pas d’autre choix que de suivre ce qui s’avéra être un couple, car, dissimulé derrière la silhouette éléphantesque, se trouvait un autre pachyderme gris et terne avec quelques cheveux sur le caillou qui s’appelait Baaab lui aussi, à croire qu’il n’existait qu’un seul prénom masculin aux États-Unis !

Charme accentué par l’écriture d’une Laure Mi Hyun Croset très en verve, qui marie son style parfaitement élaboré, longueur et colimaçons de phrases dignes d’un XIXè fort regretté, et concision des scènes totalement adaptée à ce format nouvelle. Je l’imagine, la belle, trempant sa plume dans un encrier gris acier ou tapotant à vive allure sur le clavier QWERTZ de son mac. Ça sent le vécu, aurait-on tendance à extrapoler, tant les donzelles peinturlurées qui déferlent dans les toilettes pour dames pour rafraichir leur frais minois, qui font montre – dès ce très jeune âge – d’une sexualité agressive en parfaite contradiction avec ce monde puritain où l’on passe deux heures au poste à se faire sermonner pour avoir fait tourner un malheureux joint, où la messe du dimanche prend des allures de show à l’américaine grâce au pasteur que l’on imagine volontiers blond platine et raie d’ange sage bien marquée sur la droite, nous emmènent ailleurs, un ailleurs dont on se gorge depuis toujours par le biais des séries TV et – c’est le plus aberrant – de notre fil d’actualité. L’art de la concision et l’art du détail qui fait mouche, l’art surtout du portrait en quelques traits, bien sentis, ironie mordante et effet (comique) immédiat.

Lorsqu’elle arriva sur le seuil de la maison des Kieslowski, l’ornementation extérieure lui parut être celle d’une enfant attardée ou d’un asile pour vieux – elle se souvint de la similitude de la décoration de l’EMS où elle avait rendu visite à sa grand-mère avec celle d’une garderie. Une oie en plâtre avec un chapeau jaune maintenu par un ruban bleu sous le bec et tenant un parapluie souhaitait la bienvenue aux visiteurs, tandis qu’un paillasson en forme de hérisson affichant sur son dos l’inscription Sweet home annonçait la couleur. On entrait ici au royaume de la béatitude. Ça tombait bien, c’était justement le prénom de l’hôtesse ! L’intérieur ressemblait pour sa part à une boutique Laura Ashley dans une version bon marché. Tout y était mignon, pastel, terriblement joyeux ! Bea, la mère d’accueil d’Emma, lui rappela, par son volume et son air candide, le mangeur de pierres de L’Histoire sans fin. Pour mettre son invitée à l’aise et lui montrer qu’elle faisait désormais partie de la famille, elle lui parla de ses enfants, Bob junior qui étudiait en Floride et Cindy, a total bitch, mais, que voulez-vous ?, Dieu l’avait faite ainsi ! D’ailleurs, sa fille ne lui rendait quasiment visite, sauf entre deux petits amis pour lui emprunter du fric qu’elle ne revoyait jamais.

Une lecture plaisante, trop courte c’est certain, à savourer comme un délicieux quatre-heures. Notre sweety Emma, si bien adaptée à ce nouvel environnement, oublie la poussière des vieux manuels de ses très sérieuses études genevoises au profit des bas de soie qui crissent sous ses doigts et électrisent ses fines gambettes, retourne sa veste avec une telle élégance, le charme si fou de sa jeunesse, qu’elle nous happe dans sa quête de l’homme, non pas à abattre, mais à coucher dans son lit. On y rêve des bals à l’américaine, cavalier charmant présenté aux parents, sourires timides de circonstances, et orgies décisives sur les larges banquettes de ces bagnoles aussi grosses que des paquebots. On se souvient surtout du goût de ces années-là, des préoccupations de nos jeunesses, où devenir femme (ou homme) passait encore par l’accomplissement (rapide) d’une formalité dont on imaginait tout sans en savoir rien. Une certaine tendresse pour une certaine naïveté, un appétit de vivre, une pulsion primale de dévorer, de se rassasier. La jolie nostalgie et la critique sociale en guise de grosse cerise juteuse, tout y est.

Éditions BSN Press – ISBN 9782940516674