Les Buveurs de lumière – Jenni Fagan

buveurs.jpg

Une préface pour le moins obscure (qui mériterait de se lire en postface) puis Les Buveurs de lumière devient lumineux. Peut-on sourire de tout, des cendres, des départs, du trouble et de la fin du monde, si le texte est porté par des personnages aussi formidables que ceux du roman de Jenni Fagan, il se pourrait bien que oui. On entre dans ce texte comme on rentre en famille, on joint nos songes, nos peines, à ceux de Dylan, double héritier d’une mère et d’une grand-mère, qui, à défaut d’avoir pu conserver le cinéma familial, se retrouve en possession d’une mystérieuse caravane nichée dans les Clachan Fells. Les temps sont aux doutes,  une nouvelle période glaciaire est annoncée, mais avant de se prendre un iceberg en pleine face, notre héros aux cheveux longs risque de découvrir quelques secrets, de tomber en amour et de se trouver une petite sœur. Le tout avec tendresse, pudeur et un certain étonnement, avouons qu’ici les femmes ont un sacré tempérament, portent les bottes, et que les hommes ne peuvent que rester respectueux, bluffés. À raison. Si Gunn et Vivienne MacRae ne sont plus, leur ombre plane encore sur le destin de cette petite communauté hétérogène mais hétéroclite, aurores boréales qui illuminent un futur incontrôlable. Si la neige ne se décide pas à s’arrêter de tomber, la vraie vie est ici, maintenant, qu’importe, et pourquoi alors repousser le temps de s’aimer et celui d’exister. Une ode à la vie, un livre dans lequel il faut un peu se battre pour entrer mais dans lequel il fait si chaud, si doux, qu’on aimerait n’avoir jamais à le quitter. Un baiser sur les paupières.

Il y a trois soleils dans le ciel et c’est le dernier jour de l’automne – peut-être pour toujours. Chiens de soleil. Soleils fantômes. Parhélie. Ils marquent l’arrivée de l’hiver le plus rigoureux depuis deux cents ans. Les routes sont encombrées de gens qui tentent de faire des provisions de carburant, de nourriture, d’eau. Certains disent que c’est la fin des temps. Les calottes polaires fondent. Le taux de salinité de l’océan n’a jamais été aussi bas. La dérive nord atlantique ralentit.

Les scientifiques qui travaillent pour le gouvernement disent que le mot-clef est planète. Ils prennent soin de rappeler aux médias que les planètes sont, par nature, imprévisibles. À quoi nous attendions-nous ? Les stalactites atteindront la taille de défenses de narval, ou des longs doigts osseux de l’hiver en personne. Il y aura des cheveux de glace. Des pénitents. De la poudrerie. Des étendues blanches. Des tourbillons de neige. Des plaques de glace. Du givre. Quatre mois de chute continue des températures pour descendre jusqu’à – 40 ou même – 50 degrés. Même avec plusieurs couches de vêtements. Même comme ça. C’est déconseillé. On retrouvera des cadavres au regard fixé sur un maelström de neige. Une camionnette arrivera, ramassera les corps gelés, les emportera à la morgue municipale – il faut deux semaines pour décongeler un homme adulte. Les environnementalistes se rassemblent devant les ambassades pendant que les chefs religieux prétendent que leur propre Dieu est sur le point d’assouvir une vengeance légitime pour nos péchés – une prophétie annoncée.

La dérive nord atlantique refroidit, Dylan Mac Rae vient d’arriver au parc de caravanes de Clachan Fells et il y a trois soleils dans le soleil.

C’est comme ça que tout commence.

Mais au-delà de Dylan, c’est sur Stella, Estelle, l’étoile, que le lecteur garde un œil bienveillant. La jeune fille, née garçon, vit sa métamorphose. Douloureuse et troublante, car s’affirmer dans ses yeux, ne plus se reconnaître dans ceux des anciens amis, car faire naitre le trouble et l’éprouver soi-même. Se battre, aussi, pour être, simplement. Se battre contre les railleries, les perfidies, celles des gosses et des adultes, se battre contre son corps, contre la voix qui mue et les poils qui se dessinent, se battre contre le corps médical, se battre, même, contre cette foutue neige qui n’en finit plus de tomber, et qui isole encore plus, un peu trop. Heureusement il y a la mère, Constance, elle qui se fout des convenances, qui s’en fout des racontars, habituée qu’elle est à ne jamais avoir été conventionnelle, toujours prête à serrer les poings et à ouvrir ses bras. Savoureux dialogues offerts par cette relation mère-fille, savoureuse gamine au bagout impertinent. Sujet délicat s’il en est, et d’actualité tout autant que les problèmes écologiques dont il est aussi question, mais Jenni Fagan mène son monde avec talent, jamais excessive, jamais caricaturale, en douceur, en saveurs, en nuances.

Ils sont parfaitement clairs sur le sujet. Ils emploient des phrases déclaratives courtes. Des majuscules. De l’encre rouge. Certains points sont soulignés. En somme : ils veulent tout. C’est la fin. Dylan utilise des ciseaux à ongles pour tailler les poils rebelles qui dépassent de sa barbe, il se penche au-dessus d’une rangée de lavabos dans les toilettes pour dames et s’asperge le visage. Il a joué de nombreux rôles devant ces miroirs : Jedi, Goonie, zombie, ado télékinésique vengeur – un gamin de Soho ayant grandi dans un cinéma d’art et d’essai : il se couchait sur la scène en pyjama pour regarder les étoiles glisser sur le plafond pendant des heures. Sa grand-mère disait qu’ils étaient les gardiens d’un conclave, un endroit où les gens venaient pour se sentir un moment en sécurité, pour se rappeler qui ils avaient été autrefois – une chose si souvent ignorée (à l’extérieur) mais ici à l’intérieur : lumières, caméra, action !

Dylan enfile son pull et se dirige vers le foyer désert. Le guichet de la billetterie sent le renfermé. Une traînée de verres de gin vides mène jusqu’à sa cabine de projection. Il se rappelle brièvement avoir trinqué à Tom et Jerry, Man Ray, Herzog et Lynch, Besson et Bergman, aux filles du peep-show d’à côté, à Hansel, Gretel et tous leurs amis. Il prend à nouveau la lettre. Même si elle le lui avaitdit, il n’aurait rien pu faire. Le compte est vide. Il y a moins que rien. Le déficit affiche tellement de chiffres qu’il cesse de compter. Un tas de factures impayées est soigneusement rangé dans la boite à couture d’époque de Vivienne et en rentrant du crématorium il a trouvé une enveloppe contenant un acte de propriété pour une caravane parquée à 930,6 kilomètres de là, avec un post-it rose et ses pattes de mouche : Payée en espèces – aucune trace dans nos livres de comptes. Bises. Maman.

Les Buveurs de lumière s’offre comme un moment tendre et comme un moment fort, sans être spécialement de ces grands livres qui marqueront à jamais, il présente néanmoins la possibilité des rencontres, l’art d’étoffer et de donner chair, peau, cœur. Comme une chronique de nos temps incertains, où tout ce qui paraissait certitudes se dissout dans nos inquiétudes, dans la recherche d’un autre possible, et surtout dans l’insignifiance de ce que nous sommes, affirmés mais minuscules, confrontés à ce qui est et qui nous dépasse. Peu de place à la mélancolie pourtant, l’humeur est gouailleuse, l’esprit est à la rigolade, un art certain de la légèreté qui se précise quand l’homme affronte ce qui le plombe. Un style auquel il faut s’accorder avant d’en gouter la musicalité, s’accorder le moment de tempête avant de gouter au calme. En un mot comme en cent, Jenni Fagan sait faire frissonner, de bonheur.

Éditions Points – ISBN 9782757871638 – Traduction (écossais) de Céline Schwaller