Zouleikha ouvre les yeux – Gouzel Iakhina, par Julie Moulin

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« Pour qui a connu la révolution, la guerre, les camps de concentration, il n’y a pas de place pour le roman », écrit Varlam Chalamov dans De la prose.

Les Récits de la Kolyma témoignent de son expérience de l’enfer, sous la forme d’un texte qui ait « l’évidence d’un document ». L’enjeu pour les survivants des atrocités du XXème siècle est en effet de révéler, d’attester et de porter à la connaissance de tous les faits dont ils ont été les victimes. Avec les camps naît « l’ère des témoins » ; on écrit pour dire la vérité. « (…) le témoignage littéraire est une déposition devant l’Histoire reposant sur le serment que fait le témoin de dire  » la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. «  » [Frederik Detue et Charlotte Lacoste, Ce que le témoignage fait à la littérature, Revue Europe, 2016] Mais déjà d’autres survivants, toujours dans le souci de dire la réalité, empruntent le chemin de la fiction [Alexandre Soljenistyne, Une journée d’Ivan Denissovitch], quand celui-ci ne devient pas incontournable pour les auteurs qui, n’ayant pas vécu les évènements eux-mêmes, les reconstituent et les relatent par devoir de mémoire. « On sait aujourd’hui, mais on ne savait pas alors », écrit Valentine Goby dans Kinderzimmer. Le roman permet dès lors de « combler les trous. » [Une formule et une intention que l’on retrouve également sous la plume de Patrick Modiano]. À vouloir reconstituer le réel, il prend cependant le risque d’altérer les faits. Si la littérature ne peut plus se résumer à la fiction, cette dernière, avec ses stratégies narratives et sa capacité à produire des images, introduit une part de romanesque dans le témoignage, qui peut, au pire, atténuer l’horreur, au moins, interroger sa valeur probatoire. Le lecteur, avide de « vrai », ne sait plus qui prend le pas, de la fiction ou du réel. Dans son premier roman Zouleikha ouvre les yeux, publié en 2015, Gouzel Iakhina nous déplace au Tatarstan au début des années 1930, et nous invite à découvrir le sort d’une femme de koulak, ces paysans aisés et propriétaires terriens, que le régime soviétique souhaitait éradiquer en tant que classe. Déportée, enceinte, Zouleikha ouvre les yeux et semble voir pour la première fois. Mais que voit-elle ? Son époque, son pays ? Sa propre condition ? Est-elle le témoin de faits historiques ou une héroïne de roman ? Dans quelle mesure est-il possible et admis d’ouvrir les yeux et de naître grâce à la déportation ? Afin de répondre à ces questions, nous présenterons et résumerons dans une première partie le roman de Gouzel Iakhina en le situant dans son contexte historique avant d’en examiner dans une seconde partie la structure narrative : axé sur le regard, Zouleikha ouvre les yeux invite à nous interroger sur la place des témoins. Nous le comparerons dans une troisième partie à des œuvres antérieures sur les camps en nous demandant ce qu’apporte l’Histoire au roman. Enfin, nous nous intéresserons au thème central de la maternité, en proposant une lecture croisée de Zouleikha ouvre les yeux de Gouzel Iakhina et de Kinderzimmer de Valentine Goby.

I – Le contexte historique : la dékoulakisation des tatars.

A. Présentation

L’auteure, Gouzel Iakhina, est née en 1977 au Tatarstan. Après des études en langues à Kazan, elle a suivi des cours de cinéma à Moscou pour se spécialiser dans l’écriture de scénarios. Zouleikha ouvre les yeux est son premier roman. Il obtient un grand succès en Russie dès sa parution en 2015 et reçoit de grands prix littéraires, dont les prestigieux Bolchaïa Knigaet Iasnaïa Poliana 2015. Il bénéficie également d’une bonne réception à l’étranger. Zouleikha ouvre les yeux est traduit en français aux éditions Noir sur Blanc en 2017. Dans sa préface, Georges Nivat décrit l’œuvre de Gouzel Iakhina comme un « sang neuf » qui vient du « cosmos tatar », et qui « ranime (…) la littérature russe d’aujourd’hui enlisée dans le ludique et le sarcastique post-moderne ». Si nous ne partageons pas ce jugement sur la littérature post-moderne russe, et constatons par ailleurs qu’à l’instar de nombreux autres auteurs russes, Gouzel Iakhina s’intéresse au passé national, force est de constater que l’origine tatare de l’auteure offre un point de vue original sur l’histoire du pays. Cette « voix tatare qui parle russe » nous invite dans le Tatarstan des années trente au moment de la dékoulakisation, quand de nombreux paysans, propriétaires individuels, furent déportés en Sibérie sous l’ordre de Staline.

B. Résumé et structure du roman

Le roman se compose de quatre parties, très scénarisées, que nous résumerons brièvement. Chacune d’entre elles correspond, pour les personnages principaux, à un déplacement géographique et mental.

Dans la première partie intitulée « Poule Mouillée », Gouzel Iakhina nous transporte au Tatarstan, dans un monde paysan rigide et superstitieux. L’héroïne, Zouleikha, a été mariée à 15 ans à un riche propriétaire terrien dont elle est la servante, dans l’économie du ménage comme au lit. Soumise à un mari rustre et parfois brutal, elle doit également obéissance à sa belle-mère, « La Goule », une vieille femme au caractère impitoyable. Zouleikha, zélée mais épuisée, ignare et s’en remettant aux divers esprits régissant la vie du village et de ses environs, aide son mari à cacher leurs provisions pour éviter l’expropriation. Le bruit court, en effet, que « la horde rouge » est de retour. Le blé sera dissimulé entre les tombes de leurs quatre filles, mortes peu de temps après la naissance. C’est après avoir caché ses réserves que le couple tombe sur Ivan Ignatov, soldat soviétique dévoué à sa cause. Ignatov assassine le mari de Zouleikha, et elle-même est déportée en tant que femme de koulak. Alors qu’elle se tenait assise dos à son mari dans le traineau qui les ramenait du cimetière, la voici, dans la caravane des « déplacés », qui « tourne enfin la tête, regarde devant elle ».

La deuxième partie du roman « Où ? » traite de la déportation des koulaks et du voyage de Zouleikha vers l’inconnu. À Kazan où les « déplacés » conduits par Ignatov font halte, Zouleika croupit dans une prison sale. Elle y fait la connaissance de « gens du passé », des intellectuels de Léningrad, déportés comme elle. Parmi ces « gens du passé », se trouve un chirurgien obstétricien autrefois renommé, Wolf Leibe, qui a perdu la raison avec la révolution et vit mentalement dans un monde révolu. S’ajoutent à ce groupe hétéroclite un prisonnier de droit commun, Gorelov, homme rustre et violent qui s’impose comme leur chef, et Ignatov, que son supérieur sauve des purges en le nommant commandant du convoi pour l’éloigner de Kazan. Le soldat fanatique a désormais pour mission de conduire les « salauds » à bon port. Il les sauvera, à son tour, plus d’une fois. Le convoi se dirige à coups de déplacements illogiques et d’arrêts interminables vers la Sibérie. Zouleikha découvre qu’elle est enceinte. Alors que les conditions de transport, en train puis en bateau, sont inhumaines, alors que la mort rôde, elle hésite devant le morceau de sucre empoisonné que son mari avait réservé à leur jument. Doit-elle les faire mourir, elle et le bébé ? Quelle peut-être leur destinée ?

Dans « Vivre », la troisième partie du roman, il est autant question de vie que de survie. Les déplacés conduits par un Ignatov, de plus en plus esseulé, sont envoyés par le responsable du district de Krasnoïark, l’affreux Kouznets, à 400 kilomètres de là, sur la rive du fleuve Andara : « un point sur la carte », dans « l’ourmane », cette forêt hantée que craint tant Zouleikha. Gens du passé, dékoulakisés et prisonniers de droits communs entreprennent de survivre et de bâtir une colonie pénitentiaire dans un environnement hostile. Ce qui deviendra leur « village », Simrouk, est commandé par Ignatov, chef autoritaire mais tout autant relégué, perdu et abandonné que les déplacés dont il a la charge et avec qui il partage une intimité de plus en plus grande dans la difficulté. Zouleikha met au monde un garçon, Youssouf ; il survit. Elle travaille à l’hôpital, sous la protection de Leibe, qui pour l’accoucher s’est fait la violence de revenir dans le présent. L’hiver, elle rejoint l’équipe de chasseurs. Zouleikha se révèle une tireuse hors pair. Youssouf grandit, entouré de sa mère et des « gens du passé ». Ikonnikov, le peintre, lui découvre un talent pour cet art. Enfin, une attirance réciproque germe et s’épanouit entre Zouleikha et Ignatov, entre la victime et son bourreau. Zouleikha d’abord en proie à l’hésitation et à la honte, finit par découvrir le plaisir dans le Goulag. « C’est ma vie », dit-elle au fantôme de sa belle-mère qui veut encore la faire culpabiliser.

La question du « Retour » est posée dans la dernière partie du roman. La guerre a éclaté, des hommes de la colonie sont mobilisés et repartent « sur le continent ». Ignatov et Zouleika ont vieilli, ils se surveillent de loin depuis qu’après leurs premiers ébats, Youssouf a failli mourir. Les anciens décèdent, la guerre se termine, Gorelov, l’ancien prisonnier de droit commun, devient colonel. Zouleika refait son balluchon : on l’autorise à partir, mais où ? Youssouf prépare en secret son « évasion ». La colonie, ce lieu qui n’existait pas, qui est devenu le village de ses bâtisseurs, est pour le jeune homme un endroit fermé et sans horizon. Zouleikha, qui a survécu à toutes les privations, pense ne jamais survivre au départ de son fils. Cependant, si « la douleur qui a inondé le monde n’est pas partie, (…) elle lui a accordé un peu de répit » en la personne d’Ignatov. Le commandant, qui a refusé de dénoncer en 1942 un pseudo-complot dans la colonie, sait qu’il va être démis de ses fonctions. Il lui reste encore le pouvoir de sauver Youssouf en le dotant d’un passeport et en lui donnant son nom. Il modifie son acte de naissance pour en faire son fils et non plus celui d’un koulak, lui donnant ainsi une chance pour l’avenir.

Le foisonnement des personnages et des destinées ainsi que le parcours de plusieurs milliers de kilomètres effectués par les déplacés du Tatarstan à la Sibérie contribuent à faire de Zouleikha ouvre les yeux une grande fresque historique et géographique de l’URSS stalinienne. Le roman est instructif tout en laissant une large part aux émotions. Une voix s’est toutefois élevée pour critiquer le travail de Gouzel Iakhina. Celle de la romancière pétersbourgeoise Elena Tchijova, auteure en 2014 du roman Le temps des femmes, également traduit aux éditions Noir sur BlancAttachée à dénoncer le joug totalitaire des années staliniennes, Elena Tchijova reproche à Gouzel Iakhina d’avoir introduit une histoire d’amour dans son roman. Sans la dékoulakisation et la déportation, Zouleika n’aurait jamais pu s’émanciper, devenir mère et trouver son grand amour en la personne du commandant Ignatov. [Anna Shcherbakova, colloque sur l’engagement dans la littérature russe contemporaine, Université de Grenoble, juin 2018.] À cause de cette fiction, Gouzel Iakhina atténuerait-elle l’horreur du Goulag ?

II. Narration : la question du regard

Comme le titre et la première phrase du roman l’indiquent, Zouleikha observe, découvre et renaît. Cependant le récit alterne les points de vue. Au regard de Zouleikha, s’ajoutent ceux d’Ignatov, de Leibe, de Youssouf et d’un narrateur extérieur qui situe régulièrement l’intrigue dans son contexte historique. Se pose dès lors la question de la place du témoin. Dans cette fresque historique, qui témoigne et de quoi ?

A. Zouleikha

L’héroïne donne son titre au roman. Son regard est celui d’une paysanne, peu instruite et soumise, prompte à croire aux forces des esprits. Davantage que de la dékoulakisation, son point de vue témoigne du monde paysan tatar, « islamisé en surface » [Georges Nivat, postface à la traduction française], où les villageois obéissent à des traditions et croyances ancestrales. C’est en sortant de ce monde clos, en bravant la forêt menaçante d’où personne ne revient vivant, que Zouleikha ouvre les yeux. Les esprits continuent de la visiter, de la hanter, de lui donner mauvaise conscience au cours de la déportation et dans la colonie, mais elle finit par les apprivoiser, comme elle s’émancipe de son mari, de sa belle-mère, du poids des traditions, de la peur, et qu’elle part chasser, seule, comme un homme, dans l’ourmane. Quant à Allah, qu’elle prie aussi, Zouleikha doit rapidement admettre qu’il n’est sans doute pas capable d’entendre les prières perdues si loin, au fond de la Sibérie. Comme l’écrit Georges Nivat, ce roman parle par une voix « que hante un cosmos autre que le russe », une voix qui égraine le texte de mots tatars dont les définitions nous sont proposées à la fin de l’ouvrage, un peuple fondu dans le grand ensemble soviétique sans avoir conscience de cette appartenance. Le « mode de vie socialiste » lui est complètement étranger. La première fois qu’elle voit une carte de l’URSS, Zouleikha croit discerner une grosse limace. Elle ne sait pas qui est Staline et pense, devant son portrait et son « air paternel », qu’il s’agit d’un dieu chrétien. Gouzel Iakhina nous montre, plus qu’elle ne décrit, comment la révolution bolchévique a violenté cette République, combien elle a été étrangère et imposée à ce peuple, à quel point elle a pu être éloignée de leurs préoccupations. Ainsi les soldats de l’armée rouge sont-ils perçus par les villageois comme une nouvelle horde sauvage. Avec la déportation, Zouleikha rencontre le peuple soviétique, dont elle partage la même destinée.

B. Ignatov

Gouzel Iakhina témoigne de l’horreur de la dékoulakisation et de l’arbitraire du système stalinien à travers le regard d’Ignatov, ce soldat rouge fanatique, qui assassine le mari de Zouleikha, puis se trouve contraint de commander le convoi de déplacés et enfin la colonie pénitentiaire de Simrouk. C’est de son point de vue que sont décrites les conditions abominables de transport et de confinement des déplacés, le traitement bestial des êtres humains et leur anéantissement. C’est lui, et non Zouleikha, qui raconte le naufrage du bateau qui les transporte dans « un endroit d’avant la géographie » [Charlotte Delbo décrit ainsi Auschwitz dans Auschwitz et après, tome II : Une connaissance inutile, 1970] que sera Simrouk, la noyade de milliers de déplacés enfermés dans les cales. Car s’il faut anéantir les koulaks en tant que classe, Ignatov sent toutefois de son devoir de sauver les êtres humains dont il a la charge. Il doit les conduire vivants vers une destination de plus en plus floue, une mission vaine quand on comprend que les déportés sont destinés à mourir. Ignatov, soldat consciencieux, tente d’accomplir sa mission correctement, alors que le système invite à l’arbitraire et à la mort. L’absurdité de sa mission, l’isolement, les ordres illogiques venant du continent le font progressivement sombrer dans l’alcool et la dépression.

« Je veux un travail plus simple, plus compréhensible : si ce sont des ennemis, les combattre sans pitié, et si ce sont des amis, les ménager. Mais qu’on ne me donne plus des ennemis qu’il faut ménager, et nourrir, et prendre en pitié, et soigner… Et puis – rentrer chez moi ! », dit-il page 206.

Autour d’Ignatov, Gouzel Iakhina introduit d’autres personnages comme Kouznets (« agent en chef des missions spéciales du Guépéou de Krasnoïarsk ») ou Gorelov (bagnard, prisonnier de droit commun), qui par effet de miroir, symbolisent l’opportunisme de parvenus, sans conscience révolutionnaire, pour qui l’intérêt collectif est subordonné à l’intérêt individuel, mais que le système promeut ; des représentants de la « banalité du mal » [nous reprenons le terme d’Hannah Arendt] qui, en comparaison, rendent Ignatov attachant et moralement supérieur. Si l’exploitation de la femme paysanne tatare par son propre peuple est racontée par le truchement du regard de Zouleikha, l’horreur du Goulag nous est ainsi décrite avec les yeux du commandant de la colonie. C’est un point de vue inattendu qui invite à la réflexion et fait, à nos yeux, un des intérêts du roman. Ignatov condamne le régime soviétique tout en le louant, il fait partie de cette première garde dévouée à la cause qui sera la victime des purges staliniennes. Tout commandant inflexible qu’il soit, il partage le sort de ses prisonniers. L’enfer lui ouvre finalement la porte du salut.

C. Les gens du passé et Youssouf (l’avenir ?)

La narration, essentiellement construite autour des regards de Zouleikha et Ignatov, est parfois menée par d’autres personnages, tels que les « gens du passé », ces intellectuels, « résidus » de Leningrad qui partagent le sort de Zouleikha à partir de Kazan. La maladie mentale du docteur Leibe nous est racontée par le biais de la métaphore de la coquille d’œuf qui le protège puis le coupe totalement de la réalité, exprimant le choc que fut la révolution bolchévique pour ces gens instruits, autrefois dotés de statuts privilégiés. Totalement inadaptés au nouveau système, ils sont manipulés par les nouveaux hommes forts (l’ancienne gouvernante de Leibe cherche à le faire interner pour récupérer son appartement), et représentent un monde révolu d’arbre mort, de poussière, de tableaux et de chapeaux à plumes. Pourtant, dans la déportation et l’exil, les « gens du passé » sauront faire preuve de solidarité, de partage et de fraternité, incarnant paradoxalement les valeurs que prône la révolution mais que ses sbires dévoient. Outre leur sort commun, on comprend ainsi pourquoi Ignatov, le puriste, s’attache progressivement à ces « salauds » de « parasites », à ces « résidus » de l’Histoire. Lui aussi finit par appartenir au passé. Quant à Leibe, la déportation exigera de lui aussi, qu’il ouvre les yeux pour sauver Zouleikha. Sauver, toujours. Ce sont enfin les « gens du passé » qui entourent Youssouf, le fils de Zouleikha, l’éduquent au français, à la médecine, à la peinture. Leur destinée est profondément romanesque, leur survie dans la déportation et l’exil parfois peu crédible. On se demande si Gouzel Iakhina ne souhaite pas symboliquement donner à l’intelligentsia une forme d’immortalité. Enfin, le quotidien de ces personnages nous fait parfois perdre de vue l’horreur de l’exil. Leur vie semble somme toute ordinaire, celle de villageois contraints de fournir en bois le continent afin de participer à l’effort d’industrialisation du pays. Youssouf, à qui l’auteure donne la parole dans la dernière partie du roman, qualifie ainsi leur enfermement de « paisible et douillet » tandis que lui, fomente le projet de s’évader vers « le monde vaste et brillant ». Gouzel Iakhina nous rappelle alors que Simrouk est une colonie pénitentiaire dont « personne ne peut décider tout seul de partir ». Le commandant conserve les papiers d’identité des prisonniers et les enfants nés dans le camp n’ont pas d’état civil.

D. Le narrateur extérieur et le regard de l’auteure

Un narrateur extérieur intervient ponctuellement pour situer le récit dans son contexte historique. Page 138, on nous indique que la déportation des koulaks de la province de Kazan vers la capitale débute fin 1928 pour enfler à l’hiver 1930. Ainsi Zouleikha et ses compagnons « passèrent tout un mois à la prison étape, jusqu’aux premiers jours de printemps 1930 », nous donnant l’impression que ces personnages fictifs ont réellement existé, qu’ils ont participé à « l’Histoire » que l’auteure évoque une page plus tard à propos d’Ignatov ramenant des caravanes de dékoulakisés à Kazan en février 1930 : « encore une mission salutaire menée à bien, encore un grain de sable lancé sur la balance de l’Histoire. » Le même procédé est utilisé page 126 pour situer Leibe. Les purges des années trente et le système du Goulag sont également évoqués à travers le destin d’Ignatov et de ses échanges avec Kouznets, son supérieur de Krasnoïarsk. Le système administratif du Goulag est évoqué à la page 297 dans un dialogue entre Kouznets et Ignatov :

« – (…) Autrefois, j’étais qui ? Rien, un préposé à la surveillance. Et toi ? Un préposé à l’accompagnement. Mais aujourd’hui, toi et moi, nous sommes des res-pon-sables. Toute la koulakerie nous appartient, mon biquet.

C’est ainsi qu’Ignatov a appris que, depuis 1931, toutes les colonies de travail créées pour l’accueil et la rééducation des dékoulakisés étaient passées sous le contrôle de l’OGPU et faisaient désormais partie d’un système qui n’existait que depuis six mois, mais avait déjà fait ses preuves, le Goulag. (…) »

Plus loin dans le récit, page 336, le narrateur extérieur nous indique que l’organisation de Simrouk en kolkhoze découle de l’ordonnance de janvier 1932 sur « Les semences pour les déplacés spéciaux », et, page 343, que l’organisation de brigades de pionniers, dont fera partie Youssouf, sont autorisées dès 1936 dans les colonies de déplacés spéciaux. La guerre est évoquée de manière factuelle page 418 : « Le 11 avril 1942, le Comité d’Etat de défense d’URSS édicta finalement un arrêté sur le recrutement des habitants des colonies de travail. Soixante mille anciens koulaks et leurs enfants rejoignirent les rangs de l’Armée rouge ». Zouleikha pense immédiatement à son fils. Bien que des dates et des ordonnances soient ainsi citées, les pistes sont brouillées entre le rappel des faits historiques, la fiction romanesque et l’opinion de l’auteure. En effet, Gouzel Iakhina ne pose pas un regard neutre sur cette période de l’Histoire. Son roman est une critique larvée du régime bolchévique puis stalinien qui a dévoyé les idéaux de la révolution et imposé son joug à de nombreuses populations, gommant par ailleurs les particularités nationales pour les fondre dans la nouvelle nation soviétique que domine la culture russe. Le roman n’épargne pas non plus la société tatare traditionnelle qui maltraitait ses femmes.

Zouleikha ouvre les yeux alterne ainsi les points de vue et visite l’Histoire au travers de différents prismes, entre devoir de mémoire et récit fictionnel, document et fresque historique, faits et empathie, destins collectif et individuels. Loin du document, ce dispositif narratif nous invite à nous interroger sur le projet littéraire de Gouzel Iakhina.

III. Témoignage ou épopée ?

Le roman de Gouzel Iakhina, scénariste de formation, s’articule autour d’intrigues et d’images fortes, qui rappelle certains « films en costumes » dont la nature est d’être des fictions plutôt que des témoignages historiques. Lioudmila Oulitskaïa, dans sa préface à Zouleikha ouvre les yeux, écrit d’ailleurs que : les « aspects historiques et sociaux, non seulement (…) ne nuisent pas au récit, mais (…) constituent au contraire l’une des qualités du roman. » Faut-il alors voir dans le contexte historique, déjà éminemment romanesque, un simple décor ? Qu’apporte l’Histoire au roman ?

A. Héritage : la littérature des camps

Nous avons rapproché le roman de Gouzel Iakhina d’autres œuvres témoignant des camps de concentration soviétiques et nazis, telles qu’Une journée d’Ivan Denissovitch  d’Alexandre Soljenitsyne, Si c’est un homme de Primo Levi et Kinderzimmer de Valentine Goby. Force est de constater que l’approche, de prime abord, est différente. On trouve chez Alexandre Soljenitsyne et Primo Levi, témoins survivants des camps, pour qui le « besoin de raconter aux autres, (…) avait acquis (…) la violence d’une impulsion immédiate. Aussi impérieuse que les autres besoins élémentaires (…) » [Primo Levi, Si c’est un homme], et Valentine Goby, témoin reconstituant (la littérature sert à « combler les trous » [Kinderzimmer]), une volonté de décrire dans le détail l’horreur du camp. La faim, le froid, la maladie, la mort, le manque de sommeil, mais aussi l’entraide sont décrites avec précision. Ces œuvres témoignent de la réalité de l’univers concentrationnaire où la survie dépend de petites choses. Dans le roman de Gouzel Iakhina, les détails les plus terrifiants sont réservés à la description de la cellule familiale dans laquelle évolue Zouleikha avant la déportation. L’auteure ne nous épargne pas une description des conditions de détention et de transport des « déplacés », cependant elle n’est jamais insoutenable. Le sadisme des soldats, la décomposition du corps, les cadavres, les maladies comme la dysenterie, le pus, la pisse, les coliques, ne sont pas au cœur du récit comme dans les œuvres précitées. L’infirmerie de Leibe est un refuge agréable davantage qu’une antichambre de la mort. Quant à la description de la construction du village, de l’adaptation à la Sibérie, il semble très édulcoré comparée aux difficultés que l’on imagine. Simrouk, la colonie de travail devient progressivement un « village », un nouveau chez-soi pour les déportés et leur commandant, qui bon gré mal gré s’y établissent (« Bref, la vie s’organisait » page 302). Si le pouvoir soviétique ne s’intéresse pas aux destins individuels, si les déplacés sont considérés comme des bestiaux ou comme une classe à éradiquer, le but final n’est pas l’extermination des individus. Il s’agit plutôt de les rééduquer et de les faire participer au destin collectif, mais sans les ménager. De colonie, Simrouk se transforme en kolkhoze et approvisionne en bois le continent. Il est vrai que le système du Goulag recouvre différents types de camps. La colonie que décrit Gouzel Iakhina ne rivalise pas dans l’horreur avec le camp de travail où est détenu le zek Choukhov [Alexandre Soljenitsyne, Une journée d’Ivan Denissovitch], ni avec le camp d’extermination de Ravensbrück où la mort est le but ultime. Mais une autre différence tient, nous semble-t-il, au projet de l’auteure, qui s’attache moins à la description des souffrances physiques, qu’à l’évolution mentale des personnages dans leur nouvel environnement. Ainsi le roman de Gouzel Iakhina ne nous paraît pas être une écriture du camp ou de la déportation, bien qu’elle contribue à maintenir vivant ce passé malmené dans la mémoire collective russe, mais une écriture« de la misère et (de) l’espoir de l’être humain » [Georges Nivat, Postface à l’édition française] dans le camp. Sous cet angle, son roman s’inscrit dans la lignée d’Une journée d’Ivan Denissovitch d’Alexandre Soljenitsyne, de Kinderzimmer de Valentine Goby ou de Si c’est un homme de Primo Levi. Car dans l’enfer, il y a Zouleikha, Ignatov, Ivan, Mila, Primo [bien que Primo Levi n’individualise pas, dans le titre, son personnage]. Tous témoignent de la dignité humaine dans l’horreur. « Mais si même maintenant l’humain n’a pas été tué en l’homme, alors jamais le mal ne vaincra », écrivait dans la même veine Vassili Grossman dans Vie et Destin, cette incontournable fresque du XXème siècle.

B. Le bonheur dans la dékoulakisation ?

Bien que la découverte par Zouleikha de la liberté, de l’amour, du désir, et son émancipation grâce à la déportation ait posé question, ce n’est pas la première fois dans la littérature des camps que l’on traite du bonheur, aussi relatif soit-il. C’est parce qu’il existe des espaces de liberté que les prisonniers tiennent mentalement : par la prière (Aliocha dans Une journée d’Ivan Denissovitch), la peinture (Ikonnikov et Youssouf dans Zouleikha ouvre les yeux), les chansons d’anniversaire (les femmes dans Kinderzimmer), les poèmes… Comme l’écrit Imre Kertesz : « Puisque là-bas aussi, parmi les cheminées, dans les intervalles de la souffrance, il y avait quelque chose qui ressemblait au bonheur. (…) Oui, c’est de cela, du bonheur des camps de concentration, que je devrais parler (…) » [Imre Kertesz, Être sans destin]. Et Alexandre Soljenitsyne de conclure : « Une journée de passée. Sans seulement un nuage. Presque de bonheur. » [Une journée d’Ivan Denissovitch] Ce n’est pas grâce à la dékoulakisation que Zouleikha connaît l’amour, mais malgré cette épreuve, cet amour étonnant entre une victime et son bourreau va les sauver en leur restituant à chacun une part d’humanité. Imre Kertesz écrit également : « Je vais continuer à vivre ma vie invivable ». Gouzel Iakhina, sans le formuler aussi clairement (ce qui contribue peut-être à ouvrir le champ à la critique), traite, à nos yeux, précisément de cette résilience. La colonie pénitentiaire se mue en village aux fenêtres duquel sèche du linge, comme dans n’importe quel hameau d’URSS (« des maisons bariolées qui s’égaillent » page 429, où « les rideaux ondulent » et « le phonographe roucoule tendrement »). Zouleikha s’accomplit dans le travail auprès du docteur Leibe, comme Choukhov éprouve une jouissance dans la construction d’un muret. «  (…) c’est une chance, que le destin l’ait envoyée ici. Elle habite dans la petite chambre de l’hôpital, vit au milieu de gens qui n’appartiennent pas à sa famille, parle une langue qui n’est pas la sienne, chasse comme un homme, travaille comme trois, mais elle est bien. Pas heureuse, non. Mais : bien » (page 359). Ce n’est pas un bonheur facile, et Gouzel Iakhina ne tombe jamais dans un romantisme inapproprié. Zouleikha combat le désir qu’elle ressent pour celui qui a assassiné son mari, elle culpabilise d’aimer un homme avec qui elle n’est pas unie par les liens du mariage, pour finalement lui céder, et encore renoncer, cette fois par devoir maternel. Le désir, l’amour, sont pourtant inévitables, comme chez tout être humain. Dans sa préface, Lioudmila Oulitskaïa note : « L’auteur renoue avec (…) cet amour sans lequel même les plus talentueux des écrivains se transforment en rapporteurs glacés des maux d’une époque », affirmant le droit, voire le devoir, de la littérature à recourir aux émotions. Si nous ne partageons pas totalement ses vues – un rapport « glacé », non romancé, est aussi de la littérature à nos yeux – nous admettons que le roman de Gouzel Iakhina a pour qualité de s’intéresser non seulement à la personnalité des hommes et des femmes dans les camps, à poser la question de leur salut (face à l’adversité, une victime s’émancipe et un bourreau se purifie), mais également de décrire la complexité de l’âme humaine avec ses penchants contradictoires.

C. Niveaux stylistiques

Dès lors, la déportation se révèle un voyage initiatique, pendant lequel les personnages principaux affrontent adversaires et épreuves avant de rentrer chez eux transformés. Le roman de Gouzel Iakhina ne se résume ni à son enracinement historique ni à l’amour qui lie Zouleikha et Ignatov. C’est d’abord un roman empreint d’une grande poésie. Dans la première partie au Tatarstan, puis dans la troisième partie à Simrouk, l’auteure nous gratifie de magnifiques descriptions de la nature, de l’ourmane, du fleuve :

« Devant eux, entre les sapins couverts de givre, s’esquisse une éclaircie bleutée. Les bouleaux s’écartent, faisant tinter de minuscules glaçons au bout de leurs fines branches tombantes, et s’ouvrent sur une vaste clairière, couverte d’une épaisse couche de neige. Voici déjà le tilleul tordu au tronc creux, long et étroit comme une fissure, et à côté, un buisson transi de sorbier. Ils sont arrivés. » page 66.

« Depuis la falaise, l’Angara s’offrait au regard sur des kilomètres. L’opulente poitrine verte de la rive gauche montait haut, gonflée comme une pâte bien levée dans son baquet, et se reflétait doucement, avec des brillances d’émeraude, dans le miroir plombé de la rivière. L’eau lourde faisait des détours paresseux, déployait sa large toile jusqu’à l’horizon bleuté, jusqu’à l’Enisseï. Là où la vedette de Kouznets avait disparu. » page 221.

Ces pages ne sont pas sans rappeler les magnifiques descriptions de Varlam Chalamov d’une nature avec laquelle les déportés sont en contact permanent. [Récits de la Kolyma]

Le roman de Gouzel Iakhina emprunte en outre au genre fantastique. Zouleikha vit entourée d’esprits qui hantent la grange, le village, le cimetière, l’ourmane, des esprits à qui elle parle, comme elle parle au fantôme de la Goule, sa belle-mère, sorte de mauvaise conscience percluse d’injonctions commandées par la tradition. Zouleikha apprend progressivement à penser seule, tandis qu’Ignatov se distancie de sa foi en l’URSS. Esseulé et abandonné des siens, il porte secours à ses victimes, ces visages qui le hantent la nuit, des hommes derrière les chiffres qu’il barre au fur et à mesure des décès, sur le dossier en cuir qui l’accompagne depuis le début de leur déportation. À plusieurs reprises, c’est lui qui les sauve, de la noyade, de la fin, du froid. En retour, les déplacés l’empêchent de sombrer et lui apportent le salut. Simrouk veut dire « sept mains », en l’honneur des sept fondateurs du village, Ignatov compris. Le soldat, en partageant la destinée collective des déportés, se transforme et s’humanise. Ignatov se purifie quand les autres fonctionnaires perdent leur humanité en servant le régime. Zouleikha ouvre les yeux, combinant poésie, fantastique, voyage, épreuves, nous semble ainsi s’inscrire dans la tradition littéraire de l’épopée : un long récit poétique d’aventures héroïques où intervient le merveilleux.

Il est désormais possible d’accepter dans le récit une part de légende, on ne craint plus un faux-témoignage, l’œuvre est littéraire avant d’avoir vocation à instruire. Zouleikha ouvre les yeux n’est ni le reflet glacé d’une période historique ni une tentative d’explication du réel. [Dans L’histoire est une littérature contemporaine, Ivan Jablonka utilise le terme de « littérature du réel » pour définir, entre autres, les œuvres d’Alexandre Soljenitsyne, Varlam Chalamov et Primo Levi.] Comme le souligne Georges Nivat : « ce roman magnifique semble apporter une sorte de catharsis à l’incroyable aventure stalinienne, où le pays s’est détruit, construit, a survécu. » [Postface à l’édition française de Zouleikha ouvre les yeux]

IV. La question de la maternité. Lecture croisée avec Kinderzimmer de Valentine Goby.

L’histoire de Zouleikha est une mise au monde, de soi et de l’enfant, dans une société concentrationnaire. Sa destinée devient la parabole d’une nation qui a survécu. Que l’héroïne comme l’auteure soient des femmes est suffisamment singulier dans le paysage littéraire contemporain, et dans la littérature des camps en particulier, pour le souligner. Ce roman, et celui de Valentine Goby, comblent un trou dans le récit de l’univers totalitaire. Il y a encore ce ventre, qui n’appartient qu’à elles.

A. Le portrait d’une femme et de son émancipation.

Zouleika ouvre les yeux et prend petit à petit de « l’assurance » dans l’ourmane, cette forêt profonde, dont on ne revient pas (page 307). Elle se libère des lois ancestrales qui régissaient dans la société traditionnelle tatare les rapports entre hommes et femmes. Quand Zouleikha décide de rejoindre Ignatov dans son lit, Gouzel Iakhina écrit : « Il n’y avait plus qu’aujourd’hui, maintenant. (…) Elle n’avait pas honte. Tout ce qu’elle avait appris, ce qu’elle savait depuis son enfance, avait pâli, disparu. (…) « L’épouse est un champ dans lequel l’époux plante les graines de sa descendance, lui avait appris sa mère avant de l’envoyer dans la maison de Mourtaza. Le laboureur vient au champ quand il le désire, et le laboure autant qu’il en a la force. Il ne convient pas au champ de contredire son laboureur. » Elle ne le contredisait pas : serrant les dents, retenant sa respiration, elle supportait. Combien d’années avait-elle vécu sans savoir qu’il pouvait en être autrement ? Elle savait, à présent. » (pages 396-397). Le thème de la sexualité, longtemps resté une zone grise dans la littérature des camps, est central dans le roman de Gouzel Iakhina. Dès le début du récit, Ignatov est décrit comme un homme misogyne, à la sexualité active, que le désir pour une des soldats du régime égare. Zouleikha, quant à elle, n’a pas de sexualité, depuis ses 15 ans, elle est régulièrement et bestialement violée par son mari, et vit sa grossesse, visible aux yeux de tous en déportation, comme une honte. « Le montrer était obscène », la grossesse est la preuve d’un acte sexuel qui dans la société traditionnelle tatare est un péché. On comprend alors quels tiraillements agitent sa conscience lorsqu’elle commence à rêver d’Ignatov, son geôlier, avec qui elle finira par découvrir le plaisir de la chair. Ignatov, en retour, connaît la rédemption auprès de cette petite femme maigre aux grands yeux verts ; un apaisement qu’il ne connaissait ni dans l’alcool ni dans les bras des prostituées du camp, personnifiées par la figure d’Aglaé. Aglaé, belle femme tombée dans la déchéance, cadeau offert aux chefs et finalement à Gorelov, le prisonnier de droit commun devenu officier, et qui terminera abandonnée. Gouzel Iakhina, tout comme Valentine Goby, lèvent le tabou, des écrivaines s’emparent de la question de la sexualité dans les camps, que les témoins masculins avaient tue. Elles parlent du corps des femmes, de ce ventre que Valentine Goby compare au camps : « un territoire neuf » et un champ « d’ignorance » pour Mila, à qui personne n’avait encore expliqué le fonctionnement de ses organes sexuels et reproductifs ; mais qui ne concernent qu’elles, qui n’est pas le lieu de la mort mais celui de la vie, le seul espace qui leur appartienne encore.

B. La vie s’accomplit, même dans l’enfer.

Peut-on mettre au monde dans l’enfer ? est une question essentielle que Valentine Goby pose dès le début de Kinderzimmer. Zouleikha et Mila accouchent et élèvent leurs enfants en captivité. Ces vies dans l’univers concentrationnaire symbolisent non seulement l’espoir dans la déportation mais aussi la possibilité d’une renaissance. Elle est d’autant plus forte dans le roman de Gouzel Iakhina que Zouleikha a déjà donné naissance à quatre filles, mortes chacune peu de temps après avoir vu le jour. Le seul enfant qui survive est Youssouf porté et né dans des conditions effroyables. Zouleikha hésite à se suicider pour empêcher cet enfant de naître. Le sucre empoisonné qu’elle a conservé sur elle après l’assassinat de son mari semble être un gage de liberté ultime. Avec ce sucre, elle a le choix de vivre ou de mourir, de faire vivre ou de faire mourir. Quand Youssouf souffrira de malnutrition, de retards de croissance, et de convulsions, Zouleikha regrettera de ne pas avoir eu le courage de l’empêcher de naître. Pourtant en choisissant de vivre, avec cet enfant dans ses entrailles, elle a ressuscité le docteur Leibe, contraint de revenir dans le réel pour l’accoucher, et a donné une raison de survivre aux gens du passé. Une solidarité se noue autour de l’enfant que le groupe éduque aux arts d’autrefois ; il sera le passeur, l’héritier de l’intelligentsia. Enfin Youssouf oblige Zouleikha à ne pas céder au désespoir. Dans Zouleikha ouvre les yeux comme dans Kinderzimmer, les femmes, qu’elles soient ou non les mères biologiques, investissent leurs dernières forces au service de la maternité. Maintenir l’enfant en vie est un enjeu plus grand que leur propre survie (« vivre est une œuvre collective » écrit Valentine Goby). Pourtant une grossesse n’est pas « productive », elle devrait donc condamner la femme enceinte devenue inapte au travail. C’est « un potentiel de mort » [Valentine Goby, Kinderzimmer]. Or il existe, aussi incroyable cela soit-il, une nurserie à Ravensbrück, « un pan du monde où la vie s’accomplit comme ailleurs » (page 118). Certes les bébés n’y survivent pas plus de trois mois, mais pendant ce temps, des femmes s’entraident et les allaitent. Sans ces bébés qui ressemblent pourtant à des vieillards, il n’y aurait plus aucun espoir. Quand son enfant biologique meurt, Mila adopte le bébé d’une femme russe que la maladie a emportée. Finalement, le plus grand malheur de Zouleikha ne sera pas issu des privations subies tout au long d’une vie de prisonnière mais proviendra du départ de Youssouf de la colonie (« Si elle pouvait fermer les yeux, ne plus rien voir, ne rien sentir, mais… » page 454). Celle qui s’est émancipée pense mourir à la perte de son enfant. C’est pourtant après avoir « pleuré toutes les larmes qu’elle avait refoulées pendant des années» qu’elle se rend compte que le spectre de sa belle-mère qui la hante depuis toujours et qu’elle étreignait n’est « qu’un vieux tronc tordu de mélèze ». Zouleikha est définitivement libérée.

Bien que s’emparant de faits historiques, Gouzel Iakhina ne cherche pas seulement à instruire son lectorat. Zouleikha ouvre les yeux n’est pas une œuvre neutre, dont la part de fiction servirait juste à montrer ce qui est méconnu (la société tatare) ou qui aurait tendance à être oublié (les horreurs du Stalinisme). Son roman, engagé, raconte non seulement une époque mais traite aussi de la condition des femmes. Au terme d’un voyage initiatique, Zouleikha s’émancipe dans un contexte d’atrocités, par la force des choses, et sauve un homme, en lui offrant une forme de rédemption. À ce titre, l’œuvre de Gouzel Iakhina nous semble avant tout témoigner de la dignité humaine et de la possibilité du salut. « La littérature russe tente-t-elle à nouveau de nous mener au salut par la pitié, la compassion, la soumission, aussi ? », se demande ainsi Georges Nivat dans la postface à l’édition française de Zouleikha ouvre les yeux. Faut-il pour cela en passer par le roman historique ? « (…) le paroxysme tragique du XXème siècle, la Seconde Guerre mondiale, la Shoah, leurs tenants et leurs aboutissants. Comme si une prise de conscience à retardement nous obligeait à revenir sur ces évènements pour les inscrire autrement dans notre idée de nous-mêmes », lit-on dans la présentation par Gallimard du numéro de la revue Le débat consacré au thème de « L’histoire saisie par la fiction » (mai-août 2011). Toutefois, n’est-il pas temps de témoigner aussi de l’époque contemporaine, à travers le regard singulier de l’artiste, qui n’est pas encore celui de l’historien, ni celui du journaliste ? Puisque la fiction permet de dire et de comprendre le monde, pourquoi ne pas s’attaquer à celui qui nous entoure ? Le récit historique, aujourd’hui en vogue aussi bien en France qu’en Russie, tend à supplanter, avec l’autofiction, les autres formes de littérature. Dans une tribune publiée dans le journal Le Monde du 5 novembre 2018 [« Pour dire notre époque monstrueuse, il faut des romans monstrueux», Aurélien Delsaux, Sophie Divry et Denis Michelis], plusieurs jeunes auteurs français s’érigent contre la toute-puissance de l’autofiction, des exofictions et des romans en costumes qui phagocytent le paysage littéraire. Selon eux, les « romans en costumes (qui) répondent de manière simpliste et passéiste à notre besoin de fiction en se bornant à une Histoire déjà comprise, sans regarder celle qui est, celle qui vient (…) ». On voudrait, en France, comme en Russie, lire davantage de témoignages de l’époque contemporaine, de ce XXIème siècle houleux et incertain.

Éditions Noir sur Blanc – ISBN 9782882504708 – Traduction (russe) de Maud Mabillard

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Dossier rédigé par Julie Moulin dans le cadre du séminaire de Catherine Géry :

Littératures européenne et russe – Témoignage et mémoire

INALCO – Décembre 2018