Numbers – John Rechy

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À Laurence Viallet, je dois la découverte lointaine, jamais oubliée, de David Wojnarowicz, autant dire que je ne pouvais que me laisser tenter par son nouveau poulain, John Rechy. Ça commence rude, heurtée, non par le fond mais par la forme, les brisures, les cassures des deux points qui entrent de force là où, de prime abord, on s’en passerait bien, les parenthèses qui pénètrent dans la tête, à l’image finalement d’un narrateur lui-même parasité par les mille pensées qui l’assaillent en permanence. C’est que Johnny, Johnny Rio, a bien du mal à savoir à quel saint se vouer, à quel sein se raccrocher, alors il compte, se floute, s’abuse, s’invente des règles d’un jeu qu’il maîtrise de moins en moins, peine à se définir autrement que par le désir qu’il suscite chez les autres, essaye de prendre et de ne surtout rien donner. Le miroir, notre Narcisse, n’est pas de bon conseil, qu’il aime ce qu’il y voit, corps parfait doré à point, mais quand dans les yeux il se regarde, et tout flanche, fatigue, peur des années à venir, peur d’être vu et de se voir, il est comme ça notre Johnny, Johnny Rio, en perdition.

Et il était Ailleurs, en effet.

« Ailleurs » signifie Laredo, au Texas, sa ville natale, dans le magnifique sud-ouest violet, bleu et doré : Laredo – qui, d’un côté – vers la frontière – est encore très mexicaine, aussi colorée qu’un poncho déployé ; et, de l’autre, vers la route qui s’éloigne de la ville, n’est que motels aux couleurs arc-en-ciel. Bien que Laredo lui rappelle de mauvais souvenirs (une enfance sinistre de Mexicain catholique, sans père : des années misérables, misérables et des petits boulots après l’école dans une laverie qui faisait aussi bureau téléphonique, dans la réserve d’un grand magasin, et comme grouillot dans un journal), Johnny y a vécu trois ans depuis le jour où, désabusé, il a fui Los Angeles ; y a vécu seul dans un appartement (à part quelques semaines avec sa mère, chez elle, juste après son retour). Il aurait aussi pu connaître une certaine effervescence à Laredo, bien sûr – dans des proportions moindres qu’à Los Angeles, toutefois ; mais il était aussi possible de s’isoler, ce qu’il a fait : il a travaillé dur (pour le frère de son père, le soir), mis tout son argent de côté ; pendant ses moments de loisirs, il a soulevé ses haltères d’arrache-pied ou écouté de la musique dans les ténèbres de sa chambre ; à l’écart du monde (sauf sa mère et quelques autres personnes qui ne lui rappelaient pas la vie qu’il avait laissée derrière lui) ; et, souvent, il prenait des médicaments pour trouver le sommeil, pour étouffer une peur terrible de l’obscurité dévorante.

Pourtant trois ans au loin, pour se parfaire une santé, se refaire une virginité, loin du tapin, loin de la cité des anges. Trois ans de solitude, d’asexualité, aussi. Qu’avait-il donc fui, il nous dit les michetons, les biftons, il nous dit les yeux dans le miroir, la corruption, la dépravation, il nous dit à peine Tom, celui qui le traitait comme un prince, celui qui l’aimait comme un prince, celui qui lui proposait une autre vie, il ne nous dit pas mais c’est chez lui qu’il retourne, premier contact avec ce Los Angeles à qui il revient, tout aussi brutalement, pour dix jours, dix jours seulement. Retrouvailles qui le font chavirer, s’il n’est plus prince en son domaine, il en fréquentera d’autres, d’abord tenter de retrouver ses marques, mais tout a été bouleversé, la Municipalité veille, la Police rôde, il n’est pas bon être homosexuel en ces époques. Alors les cinémas, et puis les parcs, Le Park, vous n’avez pas peur du sexe, du un petit peu glauque, Numbers ne vous chagrinera donc pas, les silhouettes sans nom et la chasse, les attentes démesurées, les contacts furtifs, monde d’anonymes, chacun cherche son réconfort, son orgasme, son oubli. Et Johnny, Johnny Rio, compte.

Dès lors, la question pourrait se poser : Johnny Rio se considère-t-il comme hétérosexuel ? Il y répondrait de la manière suivante, comme s’il présentait les choses devant un jury afin que celui-ci en tire ses propres conclusions : premièrement, je n’ai jamais désiré aucun homme, la seule chose qui m’excite, ce sont les actes d’un homme – pas sa personne ; deuxièmement, il n’y a jamais eu de réciprocité sexuelle entre un homme et moi – pas plus que je n’ai laissé un homme me toucher autrement qu’avec la bouche – et les mains bien sûr ; et troisièmement, je l’ai fait pour l’argent… Johnny lui-même s’accordera à dire que cela participe du Mythe de la Rue (surtout celui du tapin masculin) : un mythe étrange selon lequel un homme peut coucher avec des hommes, encore et encore – surtout pour se faire de l’argent – et avoir autant de partenaires qu’il le désire – tout en restant « normal » (c’est-à-dire hétérosexuel) tant qu’il n’est pas question de réciprocité sexuelle. Que tout cela soit vrai ou non – la lucidité n’étant pas l’une des premières qualités de Johnny, celui-ci se félicite de ne pas écorner le Mythe.

Johnny hésiterait donc sûrement à l’admettre ; il se pourrait même qu’il en rajoute : mais le fait est qu’il n’a couché qu’avec une poignée de femmes (même si elles sont beaucoup plus nombreuses à l’avoir désiré) – quand il s’est tapé un nombre considérable d’hommes.

Au-delà du sexe, vous l’aurez vite compris, et de l’érotisme, érotisation, roman d’une solitude, d’un jeune homme qui croit maitriser, ne pas se laisser aller, et qui s’emberlificote dans ses contradictions. À l’abandon, lui qui compte ses abandons, et multiplie ses petites morts pour ne pas penser à la grande, on pense indubitablement à Shame – revers, dessous des failles jamais comblées, de l’amour propre qui se fait sale pour ne pas laisser le moindre doute, embrasser, jamais, rendre la réciprocité, jamais, aimer, jamais, être adulé pour mieux exister, toujours. Oui il agace notre Johnny, Johnny Rio, par ses tournures, par sa mauvaise foi, par sa superficialité, oui il touche, Johnny, Johnny Rio, par son empathie, ses inquiétudes, sa volonté malgré tout d’être un gentil garçon, par sa faculté à penser, parfois, à l’autre, pour l’autre, de colmater les brèches qu’il ouvre sans le vouloir, oui il inquiète Johnny, Johnny Rio, parce qu’on a la distance, heureux lecteur, et qu’on se doute que s’arrêter de compter ne sera pas gagné. Très loin du voyeurisme de façade, Numbers est une entrée dans un univers secret, celui de l’homosexualité tarifée, tapinée, tapissée de larmes. Être un homme, ici, là-bas, ailleurs, la dure affaire.

Éditions Laurence Viallet – ISBN 9782918034018 – Traduction (américain) de Norbert Naigeon