Trancher – Amélie Cordonnier

Trancher

De ces livres dont on a vaguement entendu parler à la rentrée littéraire, qui ne marqueront pas l’histoire mais auxquels on laisse une chance, et de la vague frustration de se dire qu’avec un peu plus de travail, qui sait, ils auraient trouvé leur place. Soit. Trancher, ai-je vraiment besoin de vous le préciser, parle d’une femme aux prises avec un mari aux faux airs de Dr Jekyll et Mr Hyde, tour à tour homme prévenant et affectueux puis monstre lapidaire qui claque, par ses mots, ceux qu’il balance à la tête de son épouse, si possible en présence des enfants. Sur la véracité d’un tel comportement surprenant (c’est assez épatant de traiter sa femme de salope en rentrant de son entrainement de sport, au lieu de commencer par un si banal et si classique bonsoir chérie), qui doit – c’est entendu – exister, ne nous attardons pas. Nous sommes au cœur d’une fiction et si celle-ci doit nous décrire une réalité, mais qu’elle n’y arrive pas vraiment, remettre en cause la réalité n’est pas de mise. Par contre se demander pourquoi la fiction peine à récréer, alors là…

Il règne un calme aussi joyeux que studieux, qui te réjouit. Tu as éteint la musique, une fois les pains au chocolat dévorés, histoire que ton lycéen de quinze ans puisse mieux se concentrer. Il a déjà assez de mal comme ça à tenir en place sans faire trembler sa cuisse ni tourner son Bic comme une toupie. Tu as toujours affectionné ces moments-là, où rien ne s’agite, où chacun cogite dans un silence entrecoupé de soupirs et parfois de râleries. Romane dessine un arbre avec un oiseau, Vadim cherche ses mots en croquant son stylo, toi tu as ouvert ton roman et tu aimes lire comme ça, même si tu n’avances pas. Tu tournes laborieusement la page 100 quand Vadim décrète que la maison de Josette ressemble pas mal à celle où vivent Silvère et sa grand-mère. De guerre lasse, tu refermes ton bouquin. Si tu ne lui donnes pas un coup de main pour sa dissert, on y sera encore demain. C’est à ce moment-là qu’Aurélien déboule dans la cuisine. Tu remarques l’air agacé qu’il affiche ostensiblement. Il allume la baffle et met la musique à fond. « Mais non, t’exclames-tu en baissant le son, on ne peut pas travailler dans ces conditions. » Alors ça sort, sans prévenir. Personne ne s’y attend. Ni toi ni les enfants, qui se figent instantanément. « Je suis chez moi, quand même, alors ferme ta gueule une bonne fois pour toutes, connasse, si tu veux pas que je la réduise en miettes. » Uppercut. Souffle coupé. Tu baisses la tête sous l’effet du coup. Quand tu la relèves, tu vois, sur la table, les miettes du petit-déjeuner que tu n’as pas encore débarrassé.

Partons du postulat de départ qu’il s’agissait d’un sujet porteur, la violence faite aux femmes, et un peu hors-normes, puisque nous n’assisterons pas aux déchainements de fureur habituelle, passant généralement par des coups. Amélie Cordonnier a donc une idée – d’où lui vient-elle, mystère – dont elle s’empare mais qui finit (très vite) par devenir encombrante. À part enchainer une série de « scènes » et accumuler des insultes de toutes sortes, comment creuser le sujet, quel angle (d’attaque) choisir ? Si le bourreau est tout trouvé, et finalement assez simple à décrire dans son paradoxe (binaire à l’extrême) (il est imprévisible de toute façon, puis il regrette, puis il recommence. Il n’existe que dans ses actes, d’ailleurs le seul moment où il est sommé de s’expliquer, il se contente de lever les mains au ciel en disant qu’il ne peut – veut ? – pas), penchons-nous sur la victime. La question sur le bandeau se demande pourquoi elle reste, la première qui vient à l’esprit est plutôt de s’interroger : pourquoi ne répond-elle pas ? Mais, encore une fois, si les comportements réels peuvent rester parfois incompréhensibles, il est passablement logique d’attendre de la fiction qu’elle nous aide à les comprendre. Ce qui, ici, n’est pas le cas – du moins pour moi, et peut-être aussi parce que mon tempérament fiévreux a du mal à imaginer cette totale absence de réaction (alors que tout un langage fleuri me vient immédiatement à l’esprit en guise de réponse) – pour la faire simple : des fois faut qu’on m’explique longuement avant que je ne tilte – et là je ne tilte pas, malgré ce « tu » (fantaisie littéraire que j’apprécie généralement au demeurant) qui pourrait provoquer la reconnaissance, le partage. Bah non, me sens pas concernée. Ce personnage féminin m’apparaît totalement creux et vide, déconstruite dans ses allers et retours, sa séparation temporaire, son retour suivi d’une trêve de sept ans (avant la rechute, c’était fatal, il n’y aurait pas de bouquin sinon) – à vrai dire totalement invraisemblable  (encore plus que le mari, oui, oui) (et n’allez pas me faire croire que c’est la preuve de sa destruction, ç’aurait été le cas, le livre aurait été bien plus dense).

Sept ans seulement. Quand Aurélien est parti conduire les enfants à l’école, tu as voulu compter, toi aussi. Sur la calculette du téléphone, tu as cherché, ça fait 2 555 jours, 61 320 heures, 3 679 200 minutes, 220 752 000 secondes.

Sept ans, c’est beaucoup. Mais ce n’est pas assez. Et toi qui croyais qu’il était guéri pour toujours ! C’est vraiment trop bête. Tellement dommage, surtout. Soudain la déception te coupe le souffle. Tu as le cœur lourd de tous ces rêves piétinés. Est-ce qu’il n’aurait pas mieux valu savoir que tout allait s’arrêter ? Et que sept ans plus tard tout recommencerait. Savoir d’entrée de jeu que ça ne durerait pas. Que le chagrin ne fait finalement toujours que se reposer ?

Quand on entre en prison, au moins, on sait. On sait combien on a pris et on prie pour obtenir une remise de peine. Soudain tu réalises que ta peine à toi, quelqu’un l’a remisée. Au fond de son jardin, dans son garage ou son hangar, va savoir. Pendant sept ans, quelqu’un a patiemment pris soin de ta peine, l’a nourrie et gardée bien au chaud, puis te l’a rendue en pleine forme alors que tu rêvais de t’en débarrasser définitivement. Tu voudrais tuer ta peine, la violence d’Aurélien et tous vos chagrins. Avant que ce ne soient eux qui finissent par vous faire la peau.

C’est bien beau de poser des questions sur la couverture, mais c’est une annonce, une promesse qui n’est pas tenue. L’auteure elle-même paraît s’enliser dans son sujet, tenter un peu de remplissage en nous citant telle chanson, tel poème, accentuant le côté faussement provoquant de la femme (s’entêtant à lui coller dans la bouche des mots crûs qui paraissent d’autant plus inadéquats – j’ose – dans sa bouche de bibliothécaire, s’offrant une aventure un peu sexe et un peu voyeuriste, difficile à assimiler à ses airs romantiques). Voilà, voilà. Nous ne sommes pas toujours cohérents, c’est un fait, mais un minimum de liant, une certaine tenue logique tout au long du roman permettrait de l’accepter. L’histoire – allez, ok… – mais la tension qui doit être créée subtilement pour maintenir l’intérêt du lecteur (et pas juste avec un simple décompte – l’épouse ayant décidé de prendre sa décision le jour de son anniversaire, l’ayant annoncé à tout le monde, mari compris, mais partira/partira pas, c’est quand même un peu mince comme accroche) ; mais le style, qui mérite d’être travaillé (tout du long, pas juste un peu au début et un peu à la fin), qui est aussi structure, structure qui consolide l’existence même de personnages de papier, les justifie en quelques sortes, les détricote, leur ajoute un minimum de profondeur ; mais la psychologie, la magie de créer l’empathie, de parler de l’universel en s’attardant sur le particulier. En conclusion, pourquoi reste-t-elle ? Pfff parce qu’elle y croit, parce que les enfants, parce que ce n’est pas « vrai », parce qu’elle n’existe pas, en fait.

Éditions Flammarion – ISBN 9782081439535