Vivre ensemble – Émilie Frèche

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Loin de nous la pseudo-polémique de rentrée, encore vif le souvenir d’Un homme dangereux qui m’avait passablement interloquée, me revoilà aux prises avec Émilie Frèche. S’il est de bon ton de parler dans ces deux cas d’autofiction, avouons que l’auteure a le chic pour donner d’elle (de son alter-ego) une image pour le moins chagrine. La Parisienne type, qui m’amuse et me pique le sourire au coin des lèvres, à grands coups de phrases qui au (et sans) détour laissent échapper un comme disent les provinciaux ou précisent que la voiture empruntée par son compagnon à un ami est (forcément) toutes options (et une Audi, n’est-il pas), de ces tics qui la font lâcher quand un taxi – croit-elle – s’est trompé d’adresse un délicieux : « Ce n’est quand même pas à elle qu’on va apprendre Paris ! » J’adore. Détails. Passons. Passons tout aussi rapidement sur le style qui n’en est pas un, sur les dialogues dignes de Christine Angot, si tentatives de style il y a, j’avoue n’y avoir vu que grandiloquence parfois un peu trop marquée pour être totalement digeste, mais là encore la forme n’a que peu d’importance, creusons plutôt le fond (je vous vois venir).

Rien, dans les secondes qui précédaient, n’aurait pourtant pu annoncer une telle violence. Déborah se souvient même qu’une minute plus tôt Salomon riait à gorge déployée, et cette fureur soudaine lui avait paru si improbable chez un enfant de dix ans qu’elle et Léo en étaient restés paralysés. Ils n’avaient pas dit un mot, pas fait un geste. L’effort que cette scène leur réclamait pour y croire était abyssal et ils s’étaient consacrés entièrement à cela, à croire et craindre cette lame luisante qu’ils avaient sous le nez car elle aurait pu à tout instant leur perforer l’estomac, tels étaient les faits, il n’en existait pas d’autres, seulement, dans un monde normal, personne n’est préparé à mourir dans sa cuisine poignardé par l’enfant de son compagnon, si bien que ce jour-là Déborah n’a pas pris la mesure du cauchemar auquel elle et son fils ont échappé. Pierre ne lui en a peut-être pas laissé le temps non plus. Immédiatement, il a saisi le poignet de son fils pour le neutraliser et l’enfant a lâché prise. On aurait dit que c’était un geste qu’il avait l’habitude de faire, un acte routinier, et Déborah a pensé qu’il fallait cette dextérité-là pour tuer une guêpe avant qu’elle ne vous pique, sa peau contre la vôtre. Oui, une guêpe, un vulgaire petit insecte quasi inoffensif, voilà à quoi elle a comparé Salomon alors qu’il aurait pu mettre fin à leurs jours. Par la suite, elle s’est souvent demandé à quel moment elle avait pris conscience de cette réalité. Était-ce quelques mois plus tard, en vacances chez ses parents, lorsque l’enfant a eu un nouvel excès de colère au bord de la piscine et que, de toutes ses forces, il leur a balancé un vieux club de golf à la figure, manquant tous les éborgner ? Ou alors chez ce psy que Léo lui avait demandé d’aller voir, peu après sa rencontre avec Pierre, et qui lui avait dit, à la fin d’une séance : « Votre fils vous demande de le protéger » ? (Elle n’avait pas aimé ce mot. Elle ne l’avait pas compris.) À moins que ce fût, au contraire, durant cette période curieuse d’accalmie où, pour faire plaisir à son père, Salomon répétait, chaque fois qu’il la croisait dans l’appartement, de cette petite voix monocorde et très agaçante : « Bonjour-Déborah-comment-ça-va-aujourd’hui-tu-vas-bien ? » Elle ne sait plus. Tout se mélange dans sa tête, faute à l’angoisse, mais ce dont elle reste absolument certaine, c’est que la peur de ce que cet enfant était capable de faire ne lui est venue qu’après qu’ils eurent emménagé tous ensemble, Léo, Pierre, Salomon et elle.

Il était donc question d’une famille recomposée et d’un enfant monstre, aux dires des nombreuses critiques émises avant même la parution du livre. Il est effectivement question d’un couple qui décide rapidement de s’installer ensemble, bien que l’une – Déborah – et l’autre – Pierre – ait chacun par ailleurs et un fils et un.e ex. Ceux (l’ex et le fils, Driss et Léo) de l’une sont on ne peut plus délicieux, qui toujours attentionné malgré la rupture brutale, qui toujours facétieux malgré la séparation de ses parents. De l’autre côté, pauvre Pierre, une ex vraiment « excessive » au vu de la déferlante de SMS (et tout autant de reproches) envoyés chaque jour, et un enfant – Salomon – qui a « un vice caché » (sic). Le pauvre gosse est ainsi doté d’un QI énorme de 150, couplé à une sensibilité assez démonstrative. Est-ce étonnant un gamin de 10 ans qui cherche à accaparer l’attention de son père les mois suivant son installation avec des gens qu’il ne connaît pas, qui pleure quand les personnages de son livre se suicident, qui se tape une crise de nerfs quand il apprend qu’un prête a été égorgé, qui oscille entre agressivité et impertinence dans une cellule familiale guère plus épanouie que celle qu’il a à peine connue avec ses parents séparés depuis toujours, qui – c’est un fait – refuse de se séparer de son cartable-doudou, même le dimanche, même à la campagne ? Est-ce étonnant une femme qui refuse d’être sa mère – c’est légitime – mais qui refuse tout autant de se comporter en adulte – ça l’est moins – qui a des envies de l’étrangler rien qu’en le regardant boire un verre de lait ou qui boite des semaines durant à cause d’une lampe qui lui a frôlé l’orteil ? La lectrice n’étant pas là pour compter les points se contentera de pâles considérations sur la difficulté d’être belle-mère, sur celle d’être baladé de foyers en foyers quand on est trop jeune pour se prendre un appart’, et sur l’évidence que – entre adultes, entre enfants, ou entre adultes et enfants – il est possible, oui, que parfois l’on se déteste viscéralement, sans raison, et sans pouvoir y faire grand-chose. Voilà, voilà. Avec un peu de détachement (et des séances de psy pour les enfants, Déborah estime qu’elle va bien), rien de bien dramatique dans ce monde de fiction (autofiction semble quand même aller de soi quand on mesure à quel point l’auteure prend toujours le parti de sa protagoniste, essayant pourtant quelques fois de se mettre à la place des autres, tous les autres, sauf Salomon. La marche devant être trop haute.)

Mais quel rapport y avait-il entre vivre vite et vivre ensemble ? Pierre éprouvait-il le réel désir de s’installer avec Déborah ? Et Déborah celui de partager le même toit que Pierre ? Si quelqu’un lui avait posé la question, il est peu probable qu’elle eût répondu oui. Elle aimait pourtant un tas de choses chez cet homme – sa voix, sa peau, ses idées, la manière dont il lui faisait l’amour et le regard bienveillant qu’il portait toujours sur Léo –, mais la violence de son fils l’inquiétait déjà, tout comme la figure de son ex-femme qu’elle sentait planer sur eux telle une ombre menaçante. Oui, elle avait peur de son ex-femme, de ce qu’elle pourrait charrier comme malheur, et chaque fois que son nom était prononcé ou qu’elle entendait sa voix de crécelle s’exciter à travers le portable de Pierre, une petite voix au fond d’elle lui disait : « Ne t’engage pas ! » Et puis il y avait Driss, bien sûr, le père de Léo… Déborah ne s’était séparée de lui qu’un an auparavant, quel besoin aurait-elle eu de lui imposer si vite de voir son fils vivre avec un autre ? En réalité, elle était très heureuse comme ça, seule avec son enfant ou seule avec son amant, et tous ceux qui seraient venus lui parler de famille recomposée auraient été bien reçus : elle ne croyait pas une seconde en ce modèle. Il ne la faisait rêver en rien. Elle y voyait un leurre, une farce grossière. Elle aurait été la dernière à vouloir y participer. Et pourtant, trois jours après les attentats, c’était elle seule, sur Internet, qui avait trouvé l’appartement.

L’idée première d’Émilie Frèche n’était sans doute pas de décrire uniquement ce climat familial instable (et plutôt fréquent) mais bien de l’englober dans un contexte plus général, mais son propos – déjà mis à mal par la condamnation pour atteinte à la vie privée – s’enlise, est dépourvu d’une construction satisfaisante (et souffre – comme le soulignait une journaliste – d’un effet de répétition malvenu qui lui fait perdre toute crédibilité. Se retrouver sur les lieux d’un attentat une fois, ça va, deux fois, stoppez les dégâts). La base n’était pourtant pas inintéressante, et un passage particulier, totalement politique, quand on revient sur les origines de ce « vivre-ensemble » (mais avec tiret), seul rempart érigé par une gauche vacillante contre un racisme galopant, est carrément passionnante. L’obligation donc de s’accepter, de s’entraider, de trouver de la place pour tout le monde, d’essayer même parfois de convaincre de rester, comme s’y attèlera Pierre dans la jungle de Calais qu’il côtoie comme avocat (et ces passages sont les plus réussis, aussi au niveau de la langue, étonnamment, l’auteure semblant reprendre un peu de maîtrise en échappant à ses propres difficultés). Notre protagoniste – Déborah – qui hésite à monter dans une rame de métro dans laquelle se trouve un jeune Noir portant un sac – nous sommes après les attentats, ne l’oublions pas – qui ressent un sentiment d’urgence à s’installer avec son compagnon, à « vivre vite » car elle a cru mourir et que d’autres sont morts, des dizaines d’autres qu’elle recherche sur internet pour écumer son chagrin et sa frayeur, cette protagoniste donc a certainement des choses à dire, mais son foyer même lui devient hostile et un enfant, un gamin de 10 ans, concentrera toutes ses angoisses, toutes ses colères. La lectrice, que je suis, se fout de cette vie de famille (dans laquelle elle n’aimerait pas dîner) et de ce couple (dont elle se serait bien passée d’assister aux ébats), mais aurait aimé en savoir plus sur cet état d’urgence, sur ce sentiment d’urgence, elle qui n’y était pas. Comme avec Un Homme dangereux, je n’arrive pas à trancher. Est-ce qu’Émilie Frèche fait exprès de focaliser sur les détails pour suggérer l’impact du primordial, ou raconte-t-elle ses petites histoires personnelles par goût de la vengeance (et en se moquant, ou en ne se rendant pas compte, de l’image qu’elle donne de son alter-ego) ? La fin – grossière, sans finesse, sans suspense, sans crédibilité – laisse penser que tout a été écrit pour en arriver là. Mais l’impact n’a pas lieu, les racines du mal ne sont pas déterrées. Lecture dubitative en forme d’interrogation.

Éditions Stock – ISBN 9782234081734