Les Sables Blancs – Virginie Ducay

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Paul a fui l’annonce, l’abandon de la femme qu’il aimait et qui l’aimait. Lisbonne. Sous ses pas claquent les pavés mais il n’entend rien, autour de lui s’agite le monde mais il ne voit rien, concentré sur lui-même, pris au piège d’une attente, d’un impossible retour, ce qu’il ne veut ou ne peut admettre, Paul continue de faire ce qu’il fait depuis des années : Paul attend Anna. Emprisonné dans une histoire où il ne peut régner que sur l’ombre, n’être qu’une ombre, patient, lui qui serre les dents pour ne pas laisser s’échapper la colère, lui qui ferme les yeux pour ne pas voir l’évidence, Paul s’enferme dans son fantasme, garde la force, le courage ou l’inconscience de consoler, en s’oubliant, accepte sans un mot les reculades, la culpabilité, les regrets – l’égoïsme – de la femme qu’il aime, de la femme mariée qu’il aime. Lisbonne mais alors, ici ou ailleurs, avant et maintenant, relégué, Paul. Mis entre parenthèses, incapable d’avancer, de s’écrire un futur, il tourne et retourne cette histoire en boucle, cherchant l’indice qui le rassurera, guettant le signe qui le revigorera, se souvenant des débuts comme d’une douceur, se rappelant leur folie, leur désir. Occupant son présent, son attente, en ressassant leur passé, Paul, même loin, reste près de son amour, le caresse, le chérit et s’y blesse.

Je n’ai pas compris. Et je ne comprends toujours pas ce que cela signifie. Arrêter. Comme si une histoire entre deux êtres qui s’aiment pouvait s’arrêter comme ça, du jour au lendemain, comme s’il était possible de passer de l’intime au rien du tout, de la complétude au néant sidéral, de l’adoration au silence, comme si des liens indéfectibles pouvaient souffrir de se voir soudain brisés, allez hop, je te quitte, on ne se voit plus ça simplifie tout, évidemment, et surtout on ne s’appelle plus on ne s’écrit plus on coupe les ponts ça ira mieux tu verras. On va y arriver, il le faut.

Je n’ai rien dit. Elle avait baissé la tête, ses cheveux cachaient son visage. Je la regardais, sidéré, incapable du moindre mot, du moindre geste. J’essayais d’intégrer sans y parvenir ce qu’elle venait de m’annoncer là, non pas les raisons qui l’avaient poussée à prendre une telle décision et que je connaissais par cœur tant elle m’avait rebattu les oreilles avec ça. Mais les conséquences, ce que cela impliquait pour nos vies respectives, et, très égoïstement, pour la mienne, de vie.

Car ma vie, depuis presque deux ans, c’est elle, Anna. Notre histoire. Nos rencontres. Les rares moments que nous partageons quand elle parvient à se libérer, le vent dans ses cheveux, sa voix au téléphone, les SMS à tout va pour un oui pour un non pour un rien, les rendez-vous clandestins, les cafés, la dune, nos promenades au bord de l’océan, les matins ouatés, ses sourires, ses excès… et puis ses doutes, ses trop longs silences, ses empêchements, ses trahisons, ses excuses bidon, ses mensonges, sa légèreté, ses négligences, ses peurs, ses angoisses insensées, ses remords, sa putain de culpabilité… Je me lève Anna, je me couche Anna, je dors Anna, je pense Anna nuit et jour, elle a pris corps en moi, elle m’habite de l’intérieur, me fabrique comme une seconde peau et c’est un bonheur que de la sentir là, si proche, complice, secrète, imprégnée dans chacun de mes pores, son âme soudée à la mienne quoi que je fasse, où que je sois, même si des semaines entières souvent s’écoulent sans qu’il nous soit possible de nous voir.

Anna regarde autour d’elle son monde s’effondrer et perd pied, prise en étau, tiraillée, rien ne lui apporte de réconfort, ni ce nouvel amour qui devrait la mettre en joie, ni celui qu’elle connaît depuis si longtemps, qui ne l’émeut plus, mais la détruit, de jour en jour, car elle aussi enfermée, ne voyant que l’impasse, tâtonnant dans le noir à la recherche d’une issue, se tournant vers Paul pour saisir une main, refusant de s’en emparer pourtant, Anna désemparée. Anna victime ou Anna coupable, de ne pas savoir choisir, de ne plus réussir à concilier ses anciens rêves et les nouveaux, se les avouer, se l’avouer – pourquoi trancher, pourquoi ne peut-elle pas se décider ? Le temps passe et s’étiole, la vie comme une vague qui pousse les amants l’un vers l’autre puis les sépare aussi brutalement. Le temps, s’il passe, ne peut se figer, et malgré les peurs d’Anna, malgré la douleur de Paul, adviendra ce qui adviendra.

C’est absurde d’attendre quelqu’un dont on sait qu’il ne vous donnera pas de nouvelles, ne vous téléphonera pas, ne vous écrira pas, ne cherchera en aucune façon à vous joindre, à savoir comment vous allez, ce que vous faites, si vous pensez à elle. À croire que l’attente remplace le vide qu’elle a laissé, le rend plus ou moins supportable en même temps qu’elle donne corps au fantôme, à cette partie de soi disparue avec l’être aimé. Anna a tout emporté et je ne sais rien faire d’autre qu’attendre qu’elle me revienne. Parce que je ne sais plus comment habiter ce corps désir, empreint d’elle, de cette énergie qui va vers elle, l’appelle, la ressent tout entière, même loin. Malgré moi. Je pourrais la livrer en pâture à d’autres mains, d’autres bouches, d’autres sexes, cette carcasse affamée, fatiguée de toute une vie de leurres, de désillusions, d’abdications, et tenter d’effacer la trace qu’elle y a laissée, tuer ce feu indomptable. À plusieurs reprises j’y ai songé, mais j’en suis incapable. Alors j’ai renoncé à me battre contre moi-même, j’ai déposé les armes, je laisse faire. Je l’attends. Des semaines que je l’attends. Vingt-quatre jours précisément. Oui, je compte les jours, je ne peux pas m’en empêcher et me dire que chaque minute qui passe me rapproche du moment où nous nous retrouverons, où elle décidera que le temps est venu pour elle de revenir, parce que je lui manquerai trop, qu’elle aura réfléchi, qu’elle aura compris que ce n’est pas possible décidément de passer à côté d’un bonheur pareil, qu’elle vaut bien cela, que la vie est brève et qu’elle l’a bien mérité ce trésor que nous avons trouvé elle et moi, bordel de merde.

Il faut du talent pour réécrire une histoire aussi vieille que l’amour est vieux, de l’audace pour se jouer des rebours, pour oser une construction qui fera commencer par une fin, par une mort, de la finesse pour décrire des sentiments, des personnages si humains qu’ils sont tout et son contraire, et une grande sensibilité pour donner voix, donner la voix aux uns et aux autres, changer de focale, s’ajuster, que chacun raconte sa vérité sans qu’elle ne soit ni mensonge ni trahison. Virginie Ducay possède justesse de forme et justesse de fond. Le lecteur secoué par ce ressac, ces remous, sort des Sables Blancs lessivé, ayant lui aussi perdu l’horizon des yeux, bousculé dans ses certitudes, chamboulé par le voyage qu’il vient de faire. Est-ce si simple de se dire que la vie se plie aux principes, qu’elle doit accepter la morale, que la raison devrait l’emporter sur la passion ? À écouter Paul, à écouter Anna, se dit-il encore que tout est question de choix, qu’il faut savoir, se montrer raisonnable ? Est-ce possible de leur donner raison à tous deux, à tous trois, d’accepter le vertige des réalités multiples ? Grâce à Virginie Ducay, et à son premier roman, oui, il le faut, et accepter aussi que la fiction parfois donne les clefs de la réalité. Une vraie réussite, littérairement et émotionnellement parlant.

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Virginie Ducay vit dans la forêt, loin des foules et des multitudes. Lecture, écriture, silence, musique, des amis, les chats… Les Sables Blancs est son premier roman.

« J’ai essayé de dépeindre chaque personnage au plus près de sa vérité, sans parti pris ni jugement de valeur, avec une exigence de réalisme, de façon à ce que le lecteur puisse y trouver un écho, les interroger à son tour et, peut-être, élaborer une réponse à ses propres problématiques et questionnements. Si réponse il y a. Ce dont je doute.

L’histoire de Paul, Anna et François, c’est celle des hommes et des femmes d’aujourd’hui dans leur simple humanité, leur solitude, leurs difficultés à communiquer et à se comprendre, leur fragilité, leurs faiblesses. »

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Virginie Ducay cherche un éditeur pour son manuscrit Les Sables Blancs. Vous pouvez la contacter par mail ou sur sa page Facebook.