Miradie – Anne-Frédérique Rochat

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Dans l’univers baroque d’Anne-Frédérique Rochat, univers dans lequel chaque livre semble répondre aux précédents (comment ne pas songer ici à L’autre Egdar, en ayant l’impression forte d’avoir encore franchi une étape), où la galerie des sensibilités s’étoffent, gardant toutes en commun cette fêlure et cette grâce comme un air de famille sous lequel on aurait du mal à ne pas discerner la fraîcheur de notre belle auteure, dans cet univers donc, le septième se consacre à peindre le portrait d’une jeune femme à fleur de peau, tellement fine, cette peau, qu’elle s’effrite, s’étiole, au risque de laisser bientôt apparaître quelques organes secrets dont un cœur qui ne demande qu’à palpiter un peu plus fort, à sortir de la gangue de cette petite vie discrète, faite de petits riens discrets et de grands cris confiés aux nuits solitaires, aux bois silencieux. Peau de papier qui n’attend qu’une étincelle pour s’embraser. Cette troublante Miradie qui immédiatement éveille l’empathie semble disparaître au milieu d’un décor qui lui aussi s’écroule, tout comme dans les grands films, baroques eux-aussi, l’hôtel pour lequel elle travaille depuis si, depuis trop longtemps tombe en ruines et notre héroïne assiste au désastre derrière un sourire de façade qui risquerait bien de finir par craquer, lui-aussi. Milady au L amputé se laissera-t-elle dévorer ?

Sa peau, jour après jour, semblait s’affiner, et la chair de poule beaucoup plus facilement lui venait, c’était ce qu’elle avait remarqué. Elle caressa son ventre et fut surprise, encore une fois, par la douceur de son épiderme. De la soie. Ce qui n’était pas désagréable (bien au contraire), mais n’était-ce pas un peu inquiétant de perdre ainsi, très discrètement, nuit après nuit, des minuscules particules de chair, des petits bouts de soi ? Elle se leva, s’agenouilla au pied du lit et scruta les draps : rien, aucune trace de ce dénuement. Probablement que ce qu’elle perdait (laissait ?) était invisible à l’œil nu. Elle alla s’habiller et s’ordonna de prendre rendez-vous chez un médecin pour s’assurer que ce curieux phénomène n’était pas le symptôme d’une maladie grave, voire mortelle.

Miradie a une toute petite vie qui ne blesse pas, ne surprend pas mais ne nourrit pas. Souris qui s’excuse d’être là, peut-être parce que ses parents n’y sont plus, à l’étroit entre les jérémiades éternelles de sa vieille tante qui, elle, a la peau aussi dure que la dent, d’un ami d’enfance étrange jumeau asexué, et d’une horloge qui tic et qui tac au rythme des horaires, au rythme des retards de ceux qui s’offrent le luxe de ne pas être parfaits. Dans tout ce décor en désarroi, il est certain que ce qui surprend est l’absence des pulsions de vie, des pulsions de sexe, le flux qui engorge et rend la vie moins anecdotique. Cette mise entre parenthèses volontaire, cet effacement du monde involontaire, laisse tristesse derrière lui, et peine pour Miradie qui d’un rien se fera bientôt un monde. Car il faut avancer, et il faut à l’auteure donner matière pour actionner les fils, faire sauter les verrous. Et c’est avec sa douceur habituelle – sucrée d’une pointe de sadisme – et son charme fou qu’Anne-Frédérique Rochat s’y attelle.

Miradie faisait tout ce qu’elle avait à faire, répondre au téléphone, aux mails, aux mécontents, avec le sourire. Un sourire parfois forcé, il fallait bien l’avouer, mais personne ne s’en plaignait. C’était même la seule chose à laquelle les clients ne trouvaient rien à redire. Son sourire. Elle s’exerçait régulièrement devant son miroir ou celui des toilettes de l’hôtel, pour être sûre qu’elle n’avait pas pris un mauvais pli, perdu la fraîcheur des débuts. Et la journée s’écoulait ainsi, entre sourires, prises de réservations, enregistrements, facturations et excuses formulées platement avec toute la douceur du monde. Lorsqu’elle rentrait chez elle, elle avait souvent envie de crier. Et elle criait quelquefois, dans le grand parc. Si la nuit était tombée et que personne ne se baladait à proximité.

Il m’est toujours compliqué de parler des romans d’Anne-Frédérique Rochat, tout d’abord parce qu’ils me touchent, toujours, sans que je sache vraiment expliquer pourquoi, et encore moins comment, mais cette sensibilité et cette approche des situations qui d’un rien explosent, sans pourtant faire trop de bruit, font que chaque nouvelle lecture est un nouveau plaisir, comme un bonbon acidulé attendu, dont on ne sait quelle amertume, joie ou mélancolie, il nous laissera en bouche. Peut-être parce que l’auteure nous parle des solitudes mieux que personne, des anonymes qui en eux contiennent tant d’attentes, de rancœurs ou de folies. Surtout, parce que je ne veux pas déflorer des histoires tendres et entières, toujours cette crainte d’en dire trop ou trop mal. Mais l’envie de faire connaître cette douce auteure est bien trop forte pour qu’elle ne puisse m’empêcher de vous dire de veiller au grain, en ce futur 23 août.

Éditions Luce Wilquin – ISBN 9782882535481

 

 

 

 

 

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