Ce que nous avons perdu dans le feu – Mariana Enriquez

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De ces recueils où l’on se piège, malgré soi, malgré les a priori, parce que cohérence, parce qu’univers, parce que chaque nouvelle semble répondre à l’autre, en rajouter, continuer d’ajouter pierre à pierre des murs à ce nouveau labyrinthe, sombre labyrinthe si tendu qu’il aspire, dévore, tout comme le feu, dans lequel on se jette. Mariana Enriquez, Argentine de 73, tient ferme sa ligne, directrice dans ces historiettes campées, dressées, explosées en à peine une quinzaine de pages, galerie de portraits étranges, oppressants, et toujours, souvent, au milieu trône une femme, témoin, sagesse, qui assiste déconfite, déconvenue, au monde qui se tortille, vrille dément. De cette Argentine miséreuse, violente et surtout envoûtante comme fascinante, magique et maudite, où les morts reviennent des eaux salies, les maisons happent les enfants qui les violent, les hommes s’enferment pour devenir autres, malsains peut-être, monstres invisibles qui rôdent et toquent. Il faut garder son cœur bien accroché, et savourer la délivrance de n’être enfermé que dans une nouvelle, soupir de soulagement quand la page noire arrive, aurions-nous supporté la tension d’une longueur qui s’étendrait au roman ? Alors ne vous y trompez pas, si la couverture se couvre de fleurs, des épines s’y planquent, et parmi elles un serpent.

J’entrai à mon tour. J’ai un souvenir horrible du moment où je franchis le portail rouillé. Pas à cause de ce qui se passa ensuite : je suis sûre de ce que je ressentis alors, à cet instant précis. Il faisait froid dans ce jardin. Et la pelouse paraissait brûlée. Dévastée. Elle était jaune et courte : pas la moindre touffe verte. Ni la moindre plante, d’ailleurs. Dans ce jardin, régnait une sécheresse infernale et en même temps c’était l’hiver. Et la maison bourdonnait, bourdonnait comme un vieux moustique, comme un gros moustique. Elle vibrait. Si je me retins de m’enfuir en courant, c’est parce que je ne voulais pas que mon frère et Adela se moquent de moi, mais j’avais envie de rentrer à toutes jambes jusqu’à chez moi jusqu’à ma mère, de lui dire oui, tu as raison, cette maison est maudite et ce ne sont pas des voleurs qui s’y cachent, c’est une bestiole qui tremble, quelque chose qui ne doit absolument pas sortir.

Là où Mariana Enriquez se montre hallucinante, la frondeuse, c’est qu’elle parsème cette déjà si triste réalité, où les gamins de 7 ans se prostituent, où les gamines de 16 ans portent leur bébé dans des corps amaigris ravagés par les drogues, où les bidonvilles côtoient l’inhumanité de la délirante, foisonnante, tentaculaire, mégalopole Buenos Aires, où l’on serre les dents sur le manque d’argent et où l’œil s’illumine quand on déclare qu’un peso vaut un dollar, la rigolade. De ce sombre univers, le sien sans nul doute, dans cette touffeur et ce manque d’oxygène, seraient-ce les hommes qui deviennent fous ou le fantastique qui se trouvant une niche, une brèche, s’explose à rendre tout cela encore plus dingue ? Les frontières s’amenuisent, s’embrument et disparaissent, le lecteur envoûté ne sait absolument plus à quel saint se vouer. Vous l’aurez compris, l’horreur n’est jamais très loin, et on redemande.

Elle dit des choses ainsi, relier à la vie, aller de l’avant, il faut être fort : c’est une femme stupide. Chaque fois je lui demande pourquoi elle pense que je serais capable de sortir Marco de sa réclusion. Elle me demande de frapper à sa porte, et supplie. Parfois je le fais et lui, le soir, quand on tchatte, écrit : « Ne sois pas bête, ne fais pas attention à elle. » Pourquoi crois-tu que je pourrais le faire sortir, je lui demande, et elle met tellement de lait dans son café qu’elle le noie, le transforme en crème brûlante. La dernière fois que je l’ai vu heureux, c’était quand vous étiez ensemble tous les deux, dit-elle, et elle baisse la tête. La teinture qu’elle utilise pour ses cheveux est de mauvaise qualité, elle a toujours les pointes trop claires et les racines blanches. Ce qu’elle croit n’est pas vrai, Marco et moi vivions dans le silence et l’impuissance, je lui demandais qu’est-ce que tu as et il répondait rien ou s’asseyait sur le lit et criait qu’il était une coquille vide ; c’est du cinéma, je lui disais quand il faisait ces crises qui se terminaient par des pleurs et des cuites. Peut-être disait-il à sa mère que nous étions heureux. Peut-être décida-t-elle tout simplement de le croire. Peut-être décida-t-il que sa tristesse allait m’accompagner pour toujours, selon son bon vouloir, parce que les gens tristes n’ont aucune pitié.

Ainsi je n’oublierai ni ces silhouettes adolescentes obsédées par leur camarade qui voit ce qui ne doit pas être vu, obéit aux ordres qui n’ont d’autres buts que de la détruire, la trancher, la saigner, je n’oublierai pas cet homme reclus qui refusant le monde se vautre dans le Dark web et toute cette fange à portée de clic, je n’oublierai pas la mère junkie qui vend ses enfants et de ses dents pourries en rit, je n’oublierai pas la femme qui dans un sursaut pour prouver que non elle n’est pas folle essaiera de sauver le gamin enchainé, et ses dents si pointues, et le sang sur les murs, ni ceux qui disparaissent dans les déserts, dans les maisons, ni ceux qui réapparaissent, corps noyés, maléfiques, ni cet homme qui devenu père s’absorbe dans la contemplation du fantôme d’un tueur adolescent, ni celle qui se laisse mourir de faim. Ni, c’est un fait, concluons en beauté, ces femmes qui se jettent dans le feu, la dernière nouvelle ayant un impact si politique qu’elle donne envie de revenir à la source de toutes ces terreurs, et de reprendre, encore, le chemin sur lequel nous guide, avec talent et fermeté, Mariana Enriquez.

Éditions du Sous-sol – ISBN 9782364681651 – Traduction (argentin) d’Anne Plantagenet