Suicide – Édouard Levé

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Toujours un trouble, certain, quand la lecture hasard répond aux interrogations en place. Ces temps je me disais, pourquoi ne retenir que la fin des histoires, pourquoi réécrire ce qui fut à la lumière des derniers instants, pourquoi cet esprit, humain, s’acharne-t-il à faire prendre sens, à chercher des indices, des prémisses, de ce qui fut dans ce qui a été ? Et ces mots, sous d’autres mots, dans les pages de ce beau Suicide d’Édouard Levé. Édouard Levé ne ressuscite pas son ami mort, ne lui cherche ni raison, ni pardon, juste il grave, grave, ce qui fut et ce qui a été, une vie, cachée, planquée, une vie terminée à l’âge où elle commence à peine. 25 ans. Dans ces pages, dans ces lignes, dans ces mots, un dialogue continue, peut-être une conversation à laquelle nous n’avons pas à assister, et pourtant c’est si beau, si tendre, si unique et si universel, qu’il n’y a qu’une chose à faire : ne pas oublier Édouard Levé, relire Édouard Levé, le regarder à nouveau écrire ce qui devint, puisqu’il suivit son ami mort dans cette mort voulue, ses dernières réflexions, son testament. Ce qu’il dépose à nos pieds avant de partir à son tour n’est pas témoignage, n’est pas hommage, n’est pas volonté démesurée et absurde de faire vivre ou de prolonger la vie, la mémoire de cet ami mort.

Tu avais rarement tort puisque tu parlais peu. Tu parlais peu parce que tu sortais peu. Si tu sortais, tu écoutais et regardais. Tu seras toujours juste, puisque tu ne parles plus. À vrai dire tu parles encore, par ceux qui, comme moi, te font revivre et te questionnent. Nous entendons tes réponses, dont nous admirons la sagesse. Mais si les faits donnent tort à tes conseils, nous nous accusons de les avoir mal interprétés. À toi les vérités, à nous les erreurs.

Et puis le trouble, bien vite, de se dire qu’il dit trop, que ce dont il se souvient ne peut appartenir à un autre, même si cet autre avait parlé, décrit, précisé ce par quoi il était passé. Fourmillement de détails qui chatouillent, imagination exacerbée, fantasme ou transposition. Cet ami anonyme ne porterait-il pas le nom inscrit sur la couverture ? Quelle utilité de vouloir savoir ce qui appartient à l’un, ce qui appartient à l’autre, ce qui appartient à la réalité, ce qui appartient à la fiction. Futilité. Futilité mais trouble car cet homme raconté dans ses contradictions, dans ses affres et dans ses toutes petites choses, existe. Existe tant et tant que le cœur se serre à le regarder se découvrir, à le voir se déconstruire. Cœur mis à nu, vulnérable aux griffures, aux empathies, cœur troublé. Alors si Suicide est présent, s’interroger et se demander pourquoi il n’arbore pas le s final qui lui donnerait tout son sens. Dans ce singulier, un aveu ? Celui d’un Édouard Levé qui s’était prêté au jeu de l’Autoportrait au je et qui ici, ce n’est plus un jeu, se livre sous couvert du tu. Et bien sûr ce tu qui jamais n’est anodin en littérature puisqu’il englobe celui qui lit, faisant d’un objet extérieur à une histoire son sujet. Ce tu qui difficilement ne peut être considéré autrement que comme accusatif et qui pourtant ici, encore, aussi, a sens dans une douceur, une tendresse, un souci de l’autre quel qu’il soit. Un tu comme un essai de décrypter celui dont il est question, un tu affirmatif qui essaye aussi de devenir explication, théorie.

Ta façon de quitter la vie en a réécrit l’histoire sous forme négative. Ceux qui te connurent relisent chacun de tes gestes à la lumière du dernier. L’ombre de ce grand arbre noir cache désormais la forêt que fut ta vie. Quand on parle de toi, on commence par raconter ta mort, avant de remonter le temps pour l’expliquer. N’est-il pas singulier que ce geste ultime inverse ta biographie ? Je n’ai jamais entendu personne, depuis ta mort, raconter ta vie en commençant par le début. Ton suicide est devenu l’acte fondateur, et tes actes antérieurs, que tu croyais libérer du poids du sens par ce geste dont tu aimais l’absurdité, s’en trouvent au contraire aliénés. Ta dernière seconde a changé ta vie aux yeux des autres. Tu es comme cet acteur qui, à la fin de la pièce, révèle par un dernier mot qu’il fut un autre personnage que celui dont il tenait le rôle.

Souvenirs épars, prises de conscience soudaines, revirements brutaux, quelques abandons, découragements, l’impossibilité de se lier à l’autre, de communiquer, de se faire comprendre. Car même si nous sommes ici dans une simple transposition de souvenirs, réels ou inventés, même si ce n’est que déposition, se pose la question du choix de ce qui est rapporté. Comme une chasse au trésor morbide, se demander pourquoi cet ami n’a pas su vivre plus, pourquoi ses expérimentations quotidiennes, cette intelligence du test, presque ludique en un sens, souvent tragique néanmoins, lui a donné l’idée de se soumettre volontairement à une interruption de sa vie. Avait-il trop vécu ? A-t-il bien vécu ? A-t-il fait en 25 ans le tour de ce dont la plupart ne fera pas en 80, s’est-il posé la question dangereuse, celle du grand sens au grand tout, que nous ne saurons jamais résoudre. Plongeon dans l’abime, réaliser la vacuité qui perfore, qui annihile ? Cette tentative de définition de ce qui a été et de ce qui fut, d’un homme raconté par ses cheminements intérieurs, par quelques actes fondateurs, par ses petits riens, ses petits choix, ses drôles de visées, par une impossibilité d’être présent au monde et dans le même temps par un bouillonnement d’émotions, quelques fois tardives, qui lui prouve sans cesse qu’il a vécu ce qu’il a vécu mais que son curseur temporel peine parfois à le rendre au présent. Contradictions souvent et complexité d’ingérer ce texte, ce portrait, dans une globalité car le crayon rouge à la main il est d’office évident que nous ne pourrions pointer que des contradictions. L’homme dans sa complexité, sa vacuité, sa finitude.

Des regrets ? Tu en as eu pour la tristesse de ceux qui te pleureraient, pour l’amour qu’ils t’avaient porté, et que tu leur avais rendu. Tu en as eus pour la solitude dans laquelle tu laissais ta femme, et pour le vide qu’éprouveraient tes proches. Mais ces regrets, tu ne les ressentais que par anticipation. Ils disparaîtraient avec toi-même : tes survivants seraient les seuls à porter la douleur de ta mort. Cet égoïsme de ton suicide te déplaisait. Mais dans la balance, l’accalmie de ta mort l’emporta sur l’agitation douloureuse de ta vie.

Et ces larmes qui viennent devant l’inéluctabilité de cette mort ne peuvent que me ramener au Livre brisé de Doubrovsky. Cette même lecture, livre mille fois posé, laisser reposer, tendue devant ces pulsions, ce trop-plein, de vie et de mort mêlées que je peine à canaliser. Cette même écriture élégante, fine, libre, tendue comme l’est cette vie tragique, cette vie qui fut aussi celle d’un Guibert, d’un Fritz Zorn. Interrompue, brutalité, mort. Il serait essentiel de dire en quoi ces mots simples, ce courant d’écriture qu’on pourrait certainement placer comme un tout dans la case autofiction, sont poignants, fulgurants, enrageants aussi car aucune réponse ne peut être apportée. La douleur une fois encore d’une non communication, d’une voix lointaine qui s’étiole et qui a l’égoïsme de ne pas attendre de réponse. Les connaissez-vous ces larmes du petit matin quand, réveillé trop tôt, nuit encore, vous achevez en même temps que l’aube s’annonce le livre des morts ? Et la joie rageuse qui dans le même temps éclate, celle de se sentir vivant, de goûter le soleil qui se lève sur la peau. Lire les morts, les voir morts,  et vivre, vite.

Éditions Folio – ISBN 9782070398621