Le Rouergue Noir

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Fondées en 1986 par Danielle Dastugue, les éditions du Rouergue font leur chemin avec plus de 600 titres d’un catalogue à la fois adulte et jeunesse, associé depuis 2004 à Actes Sud. En 2005 vient l’ouverture au polar. À la tête du Rouergue Noir, Nathalie Démoulin donne une belle direction à la collection.

Caroline de Benedetti – Comment s’est passée votre arrivée au Rouergue ?

Nathalie Démoulin – Je suis arrivée au Rouergue en 2008 pour m’occuper du catalogue général. Peter May est le premier auteur de polar que nous avons publié en 2005. Danielle Dastugue avait choisi de publier Meurtres à Pékin car elle a une passion pour la Chine, et cette série chinoise lui plaisait. Un jour, elle lui a demandé s’il avait des choses dans ses tiroirs, et il lui a parlé d’un livre qu’il n’arrivait pas à faire publier en Grande- Bretagne, c’est L’Île des chasseurs d’oiseaux. Peter avait renoncé, son texte avait été refusé partout, et Danielle a choisi de le publier et d’acquérir les droits monde, c’est nous qui l’avons vendu dans 26 langues. On a fait la même chose, néanmoins avec moins de succès, avec un roman de Dan Wadell, on a publié son premier roman Code 1879 et on a publié un autre roman de lui qui n’est jamais sorti en anglais. Pour le coup on a fait le travail d’éditeur avec lui, ce qu’on ne fait pas normalement quand on publie un texte en langue anglaise. C’est un changement de relation, on change d’axe de travail.

En 2011, Peter a vraiment rencontré un grand succès. Danielle était partie, et on a décidé de créer la collection noire et d’avoir une politique claire, c’est-à-dire publier essentiellement de la littérature de langue française, même si on a commencé avec un Anglo-Saxon qui reste un auteur important de notre catalogue, et qu’on le publie encore. Mais l’axe de développement, c’est clairement la littérature de langue française.

C. de B. – Comment avez-vous trouvé le manuscrit de Sauve-toi ! l’excellent roman de Kelly Braffet ? Qu’est-ce qui vous a plu dans ce texte ?

N. D. – Nous avons une PDG qui s’appelle Alzira Martins, qui est par ailleurs en charge de la littérature espagnole et portugaise aux éditions Actes Sud, à ce titre c’est l’éditrice de nombreux auteurs d’Actes Noirs comme Victor del Arbol. Elle a eu ce texte en mains, elle me l’a fait lire et j’ai trouvé que c’était un texte remarquable et on a décidé de le sortir. Malheureusement il n’a pas rencontré son public, c’est un livre superbe avec une très belle traduction qui était aussi un élément de choix, le travail qu’a fait Sophie Bastide-Foltz, avec beaucoup de finesse. On a beaucoup travaillé ensemble. C’est un texte très intéressant par la qualité de la narration, des personnages, la liberté aussi par rapport au domaine anglo-saxon qui est parfois prévisible, ce qui est regrettable dans le roman noir anglo-saxon, très normatif. Là il y a une liberté d’invention, des scènes d’une force incroyable, c’était un vrai coup de cœur partagé. C’était au début de la construction de Rouergue Noir. Il y a des textes comme ça qui circulent entre éditeurs.

Le livre cherche sa place, il m’arrive de refuser des textes que je ne trouve pas mauvais. Mais je ne sens pas suffisamment de conviction, de désir pour les défendre. On sait que publier un livre c’est une chose, mais il faut une énorme force de conviction pour arriver à convaincre à la fois son équipe commerciale et l’équipe de diffusion. Chacun doit relayer cet amour du texte. Il faut y croire, il faut vraiment aimer le livre pour pouvoir le défendre. Pour l’auteur, il faut aussi passer par des refus pour trouver un éditeur qui va s’en emparer, faire rayonner le texte et investir son énergie dans l’ouvrage. Ce cheminement a une part d’irrationnel. Parfois c’est la chance, le bon moment… Pour le Rouergue, cette histoire avec Peter May est vraiment très forte, il y a une grande histoire d’amitié entre Danielle et Peter, un lien qui s’est créé avec la maison. C’est un peu aussi notre part de chance, Peter. Il y a des auteurs qui ouvrent le champ des possibles pour une maison d’édition, et nous on s’est engouffrés dans cette porte qui s’ouvrait, avec l’ambition de développer une collection particulière, avec le fait qu’on ne publie pas beaucoup de livres. Les premiers textes qu’on a publiés, les gens nous écrivaient après avoir épuisé toutes les possibilités, aujourd’hui les textes nous arrivent depuis un niveau qui est bien plus haut. Ça change tout.

C. de B. – Qu’en est-il de ce changement de ligne graphique, vous y avez participé ? Vous avez mesuré son impact ?

N. D. – C’est mon choix. Quand je suis arrivée en 2008 il fallait recréer une image au catalogue général, le renouveler, le changer. Il n’y avait pas vraiment de ligne graphique et j’ai demandé à une graphiste, Odile Chambaut, de créer une ligne graphique pour la collection. On l’a d’abord déclinée avec des visuels en noir et blanc et on a décidé de basculer vers la couleur. L’idée était de mettre en avant le nom de l’auteur, d’avoir des dos qui soient beaux et repérables, et d’avoir une 5e couleur, donc la typographie du plat un et du dos est écrite avec une encre pantone pour avoir quelque chose de lumineux. C’était important de donner une identité visuelle, d’avoir ces livres un peu plus petits, ce format 14×25 est celui de toutes nos collections de littérature, on avait besoin de rationaliser les choses d’un point de vue économique, car il faut toujours penser que l’édition est aussi une industrie, il y a des contraintes matérielles très forte.

C. de B. – Vous semblez attachée à découvrir des auteurs français. Quel type d’auteurs cherchez-vous, quelle écriture ?

N. D. – À mon avis le domaine français est encore plus riche qu’il ne se voit. La littérature française est remarquablement vivante, il y a des voix différentes, c’est une littérature qui n’est pas encore formatée par le marketing et les ateliers d’écriture. Je le sais parce que c’est moi qui ouvre les manuscrits. C’est un travail qui est prenant et long mais important, parce que notre richesse ce sont nos auteurs, et l’avenir de la maison est dans le courrier qui arrive tous les jours.

Les critères, c’est l’écriture, le travail sur la langue, le fait de sortir du cliché. Évidemment dans une littérature de genre, le cliché est encore plus terrible. Il y a une partie des textes que je reçois qui sont totalement fabriqués. Combien de fois les manuscrits commencent par la même scène, par exemple avec quelqu’un qui se réveille détenu dans un endroit inconnu et horrible. Le cliché saute aux yeux, et je l’écarte. Je suis sensible d’abord à̀ la puissance de l’écriture, au rapport à la langue, et ensuite à la capacité de construire un personnage, une histoire.

Il y a aussi des auteurs naissants qui nous écrivent, avec lequel il y a ce travail à faire pour les aider à aller au bout de ce qu’ils sont capables de faire sur un texte. Il y a ce travail avec les primo-romanciers, qu’il faut prendre le temps de faire : lancer un auteur, l’aider dans ce travail de reconstruction, de mise à distance. La collection telle que je la vois dans plusieurs années, idéalement, ce serait une collection avec des auteurs qu’on aura publiés dès le premier roman, l’ambition c’est d’accompagner l’auteur, de suivre son épanouissement. On voit la marge de progression, à partir d’un premier roman, souvent elle est énorme.

C. de B. – Est-ce que vous vous posez la question des catégories et du genre, de la place d’un roman en littérature ou en « noir » ?

N. D. – Gilles Sebhan, typiquement, est un auteur qui a une œuvre d’une grande cohérence, dans laquelle il y a des motifs récurrents qui font qu’on peut comprendre qu’il ait eu envie d’écrire un roman policier. Mais c’est vrai que Cirque mort est un livre qui échappe à la catégorisation. C’est un auteur avec une œuvre complexe et ce livre est une facette de l’œuvre. Je lis bien sûr les textes de nombreuses fois avant qu’ils sortent, et j’avoue qu’avec Gilles il y a des moments j’ai oublié que j’étais en train de travailler, tellement j’étais captée par le texte. Je me disais « reprends-toi, tu dois faire attention aux détails, n’oublie pas ton stylo rouge », mais c’était tellement envoûtant… J’aime énormément cet auteur. C’était une grande joie quand son manuscrit est arrivé, j’ai commencé à lire et… Waouh ! Parce qu’il y a des moments de découragement, lorsque l’on découvre les manuscrits. Il y a eu lui, et puis Valentine Imhof, alors là je faisais des bonds sur ma chaise tellement j’étais heureuse de la force, de la beauté de cette littérature. Quand on tombe sur des textes comme ça, quelle joie ! C’est la récompense de tous les moments où c’est dur.

Ensuite il y a des textes comme celui de Ronan Gouézec qu’on sort en avril (2018). Rade amère est un roman noir qui repose sur une belle écriture, des personnages qu’on a envie de sauver ; est-ce que ce livre sort du cadre ? Oui. Ce qui est important pour moi, c’est la littérature. Le genre est vaste et il a d’infinies variations. Je pense en particulier, dans le domaine français, pas seulement dans notre catalogue, à des auteurs comme Hervé le Corre, ou Pierre Lemaitre, des écritures qui ne se laissent pas enfermer. Il y a une porosité et je pense que le genre noir attire de plus en plus d’auteurs, les passerelles seront de plus en plus nombreuses, certains auteurs pourront naviguer d’un genre à l’autre en toute liberté. En tant qu’éditrice en tout cas je ne veux pas enfermer les gens dans un genre ou dans un plan de carrière. Je crois que la création ne fonctionne pas comme ça.

C. de B. – Et à l’étranger, après la mode des nordiques, vous voyez venir une nouvelle vague ? Vous avez une sensibilité particulière pour un coin du globe ou vous restez concentrée sur les Français ?

N. D. – Je reste concentrée sur les Français, mais ça m’amuse ce que vous me dites car à Francfort j’ai discuté avec un éditeur norvégien qui me disait que pour lui le polar nordique de demain c’est le polar français. Lui il voit un foisonnement, parce qu’on voit émerger des auteurs avec des voix différentes, et les étrangers le voient aussi. Je crois vraiment que la force de notre langue, de notre littérature, tient sans doute au fait qu’on a encore des librairies, et des éditeurs. Ça fait qu’il y a une liberté de création qu’on ne voit pas partout. Il y a une ambition littéraire très forte, et elle se perçoit j’en suis sûre. Je conçois que cet éditeur norvégien regarde notre catalogue avec attention. Il y a des auteurs reconnus, qui prennent leur place, c’est le cas de Colin Niel. Il y a des auteurs qui arrivent qui ont un grand avenir devant eux. Je crois qu’on peut mobiliser beaucoup d’intérêt.

C. de B. – Vous écrivez, vous aussi. Est-ce que cela complique ou facilite les choses dans votre travail d’éditrice ?

N. D. – L’élément positif c’est que je sais ce qu’est un chantier d’écriture. Certains auteurs m’envoient des versions en cours, le travail de l’éditeur c’est ça, lire des textes en cours, des choses en promesses, qui sont pleines de lacunes, de problèmes. Le fait d’écrire me donne une bonne perception de cet état d’écriture où les choses ne sont pas fixées. Mais je ne crois pas que ça interfère dans mon travail d’éditrice.

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Interview (et plein d’autres articles) à retrouver dans le numéro 32 de L’Indic, merci à Fondu au noir !

L'Indic 32
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