Un Feu dans la plaine – Thomas Sands

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Lente descente aux enfers, lente montée en violence. Il y a l’os et il y a le fil. Thomas Sands a choisi le fil, le rasoir, tranche dans le lard. D’abord un pauvre p’tit gars, comme le chantait Mano, tout seul sur son trottoir. Le père barré, la mère virée, ça sombre. Ça vrille sec, les conneries qu’on enchaine, la colère déjà, la rage à suivre. Séjour au trou, sombre histoire de vol, pas des plus salvateurs le mitard qui isole, les dents qui se serrent, les poings qui se ferment. Liberté, se trouver une famille. Manif’ à l’usine, encore une qui ferme, dans les châteaux là-haut ça se gave et ça rigole, vont pas tarder à se prendre un parpaing dans la gueule. Et puis la pétasse qui arpente son plateau télé, ses talons rouges, ses talons hauts, l’œil trop maquillé, la langue trop pointue. Ça attise, ça gronde. On se bat, on envoie, c’est sûr que cette fois on l’aura notre révolution, en rouge et en noir, noir comme l’œil, rouge comme le sang. Mais ça dérape. Prise d’otage des techno, on s’en sort par le souterrain. Rien à faire, prise d’assaut, l’usine, où est la violence, qui tient le flingue ? On se battait pour un travail, on se battait parce qu’il fallait que ça sorte, même si ce travail on ne l’avait jamais eu, qu’on n’en voudrait jamais.

Il surgit de nulle part, des lisières indécises, des horizons restreints, il n’a pas vingt-trois ans. Il connaît les grands immeubles enchevêtrés, les défaites ordinaires, la vie méprisée, et la menace sourde d’un ciel empêché par les sommets tourmentés des barres et des tours. Il occupe des emplois que sa stature lui autorise, vigile, videur de salles de spectacle, de boîtes de nuit paumées à l’orée du périphérique, gardien d’obscures galeries marchandes, de supermarchés obscènes sous les néons. Voilà le prix de sa liberté. Il lui manque un clan, la certitude d’appartenir, d’être d’un bloc, fragment de la roche qui vous retient, vous absorbe, vous scelle. Il est comme ces pierres charriées par le fleuve dégueulasse, échouées aux berges parmi les seringues, les capotes, les canettes desperados, elles paraissent imperméables, inviolées. En les observant de plus près, on distingue une infime fêlure. L’eau s’y immisce lentement. Aux premiers grands froids, elles éclatent.

Mais l’usine ferme, barrez-vous, y a plus rien à voir. Alors le rien, le vide, l’abysse. Aussi vide que l’œil des copains qui se le tamponnent au bistrot du coin. Plus de famille, plus de combat. Le p’tit gars fait bloc à lui tout seul. Mâchoire contractée, rien à ajouter, prendre son sac, filer. De banlieues noires en banlieues noires, il invente pas le fiston, il assiste. On ne sait pas trop où le ranger, même les caïds se tiennent sur leurs gardes, c’est dire la tête qu’il doit avoir, on l’imagine rasée, des cicatrices qui lui barrent le front. Toujours pas un mot, mot de trop, toujours l’œil noir, toujours le poing fermé. Passé de l’autre côté. Ce n’est plus de la colère, déjà plus de la rage, la haine pure et simple, et avec elle l’envie – l’urgence – de se créer une loi, une justice, à défaut d’une famille, à défaut d’un combat. À défaut, sans doute, d’une tendresse. On devient – aussi – ce que l’on fait de nous. Dernière partie en apocalypse, chevalier le gamin, défendre l’orpheline, la même pas veuve, l’abandonnée aux chiens, la mal traitée, la mal aimée, la trop b…, rétablir l’équilibre de la société qui l’avait bousculé, malmené, fait tomber. Le mépris engendre la vengeance, ils vont payer, par qui commencer. Planquez les âmes sensibles, ça va saigner.

Il se forge là, parmi les immeubles, dans les halls dégradés, sur les parkings où rodent l’ennui, l’orgueil humilié plutôt que le danger. Il est maigre comme sont les chiens de combat, le visage marqué parfois, arcades fraîchement refermées, pommettes étoilées de sang séché, phalanges éclatées – ses yeux clairs, son sourire, sa candeur inaltérable. Lorsqu’il arrive quelque part, un kebab, un bar, une boutique de fringues soldées, il est accueilli comme jadis les janissaires, les croisés. Sa sauvagerie, une part barbare, indomptée, ce sillon profond en lui. Cette fierté sans limite, on la perçoit au premier regard. Surtout, il abrite ce mélange de douceur et de fragilité qui, lorsqu’ils ne l’acceptent pas, lorsque plutôt ils ne savent pas comment l’exprimer, mène certains hommes à la tristesse, la mélancolie. La violence.

Le fil sous-tend l’équilibre, dans une histoire mille fois entendue, dans un genre aussi éculé que celui du roman noir, faut creuser sec pour se faire son trou. Avouons qu’à ce jeu-là, le « Thomas Sands » ne s’en sort pas trop mal. Son texte est dur comme un poing fermé, assez court pour ne pas lasser, et si comme souvent quelques images sont de trop, trop explicites, trop mâchées, trop remâchées, avouons que l’ensemble tient sa cohérence et se laisse lire une fois, et puis deux. Pas à l’os car elle est charnue, cette histoire noire, bien noire, sans espoir. Au fond elle m’a allumé un feu, un petit feu au fond de l’œil, la petite secousse qui fait du bien quand parfois on lit de trop, toujours, toujours la même histoire. Faut la prendre pour ce qu’elle est, on va se la faire roman d’époque, prémonition, alerte. Faut la tourner comme elle l’est, avec un certain talent, un certain art des mots. Faut en tous les cas lui laisser sa chance, parce que du bien noir, on n’en refuse jamais une goutte.

Éditions Les Arènes – Collection EquinoX – ISBN 9782352047353

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