Rencontre avec Laurence Verrey

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Pierre Fankhauser – Vous êtes arrivée bien en avance pour préparer, pourquoi être venue si vite en fait ?

Laurence Verrey Il fallait rencontrer la musicienne, savoir si des ambiances allaient pouvoir nous réunir. Je n’ai pas encore gouté à la musique d’Edmée Fleury mais je la connais d’avance alors il fallait se rencontrer de nouveau.

P. F. – C’est important pour vous que les choses soient bien préparées parce qu’on a échangé pas mal de mails, des détails, les textes qui allaient être lus. Il y a eu pas mal d’allers-retours. Vous êtes quelqu’un de minutieux ?

L. V. – Je pense (rires), c’est important.

P. F. – Je peux confirmer, j’ai eu l’occasion de travailler avec vous dans l’organisation de la promotion des Salves poétiques. C’est quoi les Salves poétiques en fait ?

L. V. – C’est une grande décharge poétique (rires). C’est un événement de trois jours, qui a eu lieu déjà deux fois, et qui réunit des poètes et des jeunes pour une aventure de création à Morges.

P. F. – C’est quoi une aventure de création ? Qu’est-ce qui se passe dans une aventure de création ?

L. V. – On écrit. Certains dans l’instant et pour d’autres, comme les jeunes, c’était une initiation à l’écriture, donc eux avaient travaillé en amont. Il y avait des poètes invités qui venaient de plusieurs endroits, de France et de Navarre, et qui écrivaient pendant les journées.

P. F. – C’était important pour vous car vous-même avez vécu ce genre de choses dans le Sud de la France si je me souviens bien. Qu’est-ce que ça vous avait apporté le fait d’écrire « ensemble » ? Ce temps limité, le fait de pouvoir créer comme ça en groupe, avec cette émulation, qu’est-ce que ça vous avait amené ce type de créations parce que le poète on l’imagine tout seul dans son chalet, dans sa chambre, dans son perchoir. D’ailleurs chez vous c’est assez haut, on est tout en haut de la maison, sous le toit, vous êtes un peu dans les hauteurs, donc qu’est-ce que ça changeait pour vous d’avoir cette création justement commune de la poésie ?

L. V. – C’est un peu ce que je rattache au mot utopie en fait parce que l’écriture collective, ce n’est pas nécessairement écrire ensemble un même poème, bien qu’il y ait eu ça aussi, mais c’est le fait de se lancer ensemble dans cet élan poétique et ça a quelque chose d’extrêmement stimulant. On a eu un très beau moment justement dans le Sud de la France, au pied du Mont Ventoux, et ça avait été un moment extraordinaire où, dans la nature, chacun avait proféré des paroles qui étaient en lien avec la montagne et le fait d’être ensemble. Ce sont des moments un peu de grâce mais l’écriture peut venir aussi après.

P. F. – Pour vous ce qui est important dans ces moments-là c’est d’écrire à la fois les mots de la poésie et à la fois le lieu ?

L. V. – Voilà, les mots, le lieu et un groupe, parce qu’on est trop souvent seul effectivement, donc le fait d’être avec plusieurs univers poétiques est quelque chose de fort.

P. F. – Mais vous savez bien vous entourer quand même, dans la présentation il a été dit que vous travaillez aussi avec des artistes plastiques, Louise Beetschen par exemple. Ce dialogue avec les arts est important pour vous dans la création ?

L. V. – C’est une part extrêmement importante de l’écriture qui résonne avec les images dans ce va-et-vient de la création partagée. Avec Louise Beetschen, il y a notre travail commun, qui n’est pas terminé, que l’on va poursuivre à notre rythme, mais ce qui était beau, c’était que l’on était toujours dans une lenteur propice. Il n’y avait pas besoin de se précipiter dans une urgence. Il y a eu en tous les cas certains de nos ouvrages qui ont pris quelques années à exister.

P. F. – Pour vous c’est important de pouvoir prendre son temps, de laisser la parole et l’image venir et éclore ?

L. V. – Bien sûr. Je pense que la parole poétique s’élabore beaucoup dans la lenteur. Si on est à l’écoute de ses rythmes, on est porté.

P. F. – Je parlais tout à l’heure de votre maison tout en hauteur…

L. V. – La tour d’ivoire !

P. F. – Vous travaillez vraiment tout en haut, vous êtes en soupente, là est votre bureau. Est-ce toujours là que vous travaillez ou pas forcément ? C’est votre lieu de travail, votre table, ou vous pouvez travailler n’importe où ?

L. V. – Ce n’est pas seulement là, c’est aussi dans la nature, aussi en marchant. D’ailleurs je devrais écrire davantage en marchant parce que le rythme de la marche nous porte. Il y a plusieurs lieux divers.

P. F. – Comme Gustave Roud et ses petits carnets minuscules, son écriture dans tous les sens ?

L. V. – J’ai ça aussi, oui.

P. F. – Vous avez dirigé récemment un volume autour de Gustave Roud, c’est un poète qui est important pour vous ?

L. V. – Oui, il a été très important au début de ma trajectoire d’écriture. En 1975, j’ai découvert cet auteur avec Requiem, une de ses œuvres majeures, ça a été immédiatement un accord avec son monde. Ça a résonné très fort avec le côté charnel et pur à la fois de son écriture.

P. F. – Vous l’avez rencontré ?

L. V. – Non, malheureusement. Il est mort l’année d’après. Je n’ai pas eu l’occasion de le rencontrer.

P. F. – Quand vous avez préparé ce recueil autour de Roud, qu’est-ce que ça a changé pour vous dans votre regard sur sa poésie et la poésie en général de travailler autour de son œuvre ?

L. V. – En fait, c’est un ensemble de contributions de plusieurs auteurs. J’étais chargée de coordonner le numéro des auteurs suisses romands. Il y a des auteurs français qui ont aussi travaillé sous la direction d’un autre écrivain. Je cherchais une voie d’approche pour Requiem, puisque c’était justement là l’œuvre avec laquelle j’étais entrée en relation avec la poésie de Roud, je m’y suis plongée et j’ai trouvé tout à coup des pistes. C’est comme ça quand on creuse beaucoup un texte, tout d’un coup il y a des révélations, on peut le dire, qui apparaissent, des chemins. Alors j’ai travaillé sur les illuminations dans Requiem et sur la fraternité du bleu parce que c’est vraiment une couleur qui revient magnifiquement dans cette œuvre, et dans plusieurs d’ailleurs, et sur les correspondances qui pouvaient s’établir entre ces deux mondes, la lumière et le bleu.

P. F. – Dans le livre qui va nous intéresser aujourd’hui, La Beauté comme une trêve, prose parue à L’Aire, il y a quatre auteurs que vous citez en notes : Gustave Roud, Vassily Kandinsky, Arthur Rimbaud et Nicolas Bouvier. Il y a pires comme références (rires). On a parlé de Roud, quels sont vos liens avec les trois autres ? Vous venez de parler d’illuminations, alors parlons peut-être de Rimbaud ?

L. V. – Vous voulez que je parle de Rimbaud ? (rires) Au secours, non, ne me demandez pas ça à l’improviste comme ça (rires).

P. F. – Je vous demande de parler de votre Rimbaud.

L. V. – C’était d’une des découvertes d’un été, je pense après Gustave Roud, je m’étais promenée avec ses livres et j’essayais d’apprendre par cœur quelques-uns de ses poèmes. C’était plus par osmose avec la sensation de la nature.

P. F. – Et Bouvier ?

L. V. – Je l’ai beaucoup moins « pratiqué », je me souviens de son livre Le Dehors et le dedans, mais après je pense que je n’ai pas lu grand-chose de lui. On dit toujours que Bouvier est l’écrivain-voyageur, c’est un lien important.

P. F. – La thématique de votre livre est la beauté. La première vue de la beauté : la campagne vaudoise et le lac…

L. V. – Je pense que c’est lié à des figures du père, et de la mère d’ailleurs. La beauté m’a longtemps paru être quelque chose de totalement inaccessible en même temps. Je ne savais plus que j’avais écrit que je ne pouvais pas la tutoyer. Dernièrement, j’en ai parlé à Miguel et je lui ai dit que la beauté est le mouvement. Je crois que c’est une bonne définition pour moi actuellement de la beauté. Peut-être qu’avant elle était plus figée ou inatteignable justement. Je pense que je la rattache à toute la vie, au fond, ces clins d’œil quotidiens, tout ce qui nous touche, qui nous atteint. En venant ici, je pensais à ces visages que je vois dans le train et j’aime regarder, j’aime m’imprégner de ce spectacle permanent du monde, et il est de plus en plus vivant je pense, pour moi.

P. F. – On parlait de cette beauté en mouvement, ça fait penser à votre travail sur les cryptogrammes, ce texte qui s’écrit par-dessus lui-même, qui disparaît en se faisant. Là aussi c’est de la beauté en mouvement, du poème qui s’écrit et qui se cache en s’écrivant. Parlez-nous un peu de ce projet.

L. V. – Je vais raconter un petit peu l’historique de cette démarche. C’est venu vraiment avec le geste, avec la main, dans un état de crise très profond que je ressentais vis-à-vis des mots, comme si le langage perdait son sens. Il y avait vraiment ce que j’appelais « le naufrage du sens » et c’était comme s’il y avait quelque chose qui ne collait plus entre les mots et moi, dû au poids du monde, aux images, à l’horreur, aussi aux nouvelles qui font que la parole est trahie. Les nouvelles d’actualité. J’avais l’impression que la parole était véritablement humiliée, ce n’est pas moi qui dis ce terme mais je trouve que parole humiliée résonne fort, c’est Jacques Ellul qui avait dit ça. Dans cet état-là, c’est venu comme ça, je me suis laissée guider en écrivant, de façon très sauvage et rapide, des textes et en les superposant avec une deuxième couche de mots, de sorte que je n’arrivais plus du tout à relire. C’était devenu effectivement une sorte de magma, un peu comme des pierres dans un pierrier, un amas de mots qui étaient illisibles. Dans l’élan, je prenais des encres et j’en faisais un mouvement.

P. F. – Ce sont de très beaux textes, mais dessins ou textes, on ne sait plus.

L. V. – Ce sont des dessins mais il y a aussi des mots qui apparaissent. C’était une volonté de dissimuler le sens, de l’enfouir et de casser les lois du poème. Depuis que j’écris, j’ai quand même cherché une certaine limpidité et là c’était le contraire, c’était l’opacité. Il fallait que les mots puissent échapper à l’emprise du regard et les dissimuler, que les mots retournent à l’encre matricielle. Parce que ces mots, qui sont notre expression humaine – on ne peut pas se passer du langage – sont comme un tout, alors les enfouir était la démarche. Le mot cryptogramme est venu tout à coup, je suis devenue une cryptomane (rires), j’ai eu une sorte de fascination pour un langage crypté que personne ne peut vraiment appréhender comme ça. Dans certains de ces dessins – j’en ai fait beaucoup à la suite – il y avait soit des mots recouverts par des mots, soit des encres toutes seules, des mots et des encres, il y avait plusieurs états de matière. Et puis il y avait cette notion d’évasion, c’est comme brouiller la piste des poursuivants, comme le ferait un nuage de poussière. Il y a toujours toute cette histoire de dissimuler. On peut évidemment se dire que c’est complètement absurde d’avoir un poème qui disparaît. C’est comme ça que la démarche s’est imposée à moi, en même temps ça faisait état de l’impuissance du langage, puisque, tout d’un coup, il n’y a plus de langage quelque part, ce qu’on ressent parfois quand on ne peut pas exprimer quelque chose, les mots des fois sont trop impuissants. Une de mes grandes hésitations était que j’avais l’impression d’usurper le langage des peintres. Ça a été difficile pour moi de passer par-dessus cette étape. J’étais encouragée par Louise Beetschen et Lucas qui m’ont dit que c’était intéressant. J’en ai montré à quelques personnes et voilà j’ai passé le cap de ces hésitations. J’ai eu le grand soutien de Jean-Renaud Dagon, au Cadratin, à Vevey, lui qui est encore l’un des derniers typographes dans notre sphère numérique. Ça donne des dessins où il y a des mots qui sont tous superposés, parfois certains mots se sont aussi évadés, on peut en lire quelques-uns.

P. F. – Ça vous fait quoi d’entendre vos textes lus et mis en musique ?

L. V. – C’est une magnifique résonnance, je suis heureuse d’entendre ce que les mots ont pu éveiller chez Edmée, en tout cas, ça m’a touchée, il ne faut pas que je me laisse trop prendre par l’émotion de la musique sinon ça va être vite les grands flots (rires). Quand la voix est arrivée, c’est un bonheur.

P. F. – Mais vous chantez aussi, c’est quelque chose d’important le chant ?

L. V. – Oui, tout à fait. La voix, c’est une éternelle question pour moi. Je pense que ça commence à aller mieux mais la voix est longtemps restée dans la gorge, c’était tout un travail de libération.

P. F. – Et pour vous, de lire comme ça ?

L. V. – C’est devenu de plus en plus facile depuis des années. Quand je venais de publier, il ne fallait pas me le demander, je ne pouvais pas imaginer que je puisse lire en public mais maintenant j’aime beaucoup. J’ai vraiment l’impression que c’est un échange, c’est un don. Je pense toujours à notre fille qui joue du violon et qui, au moment où elle avait des auditions, disait : « je n’ai plus peur parce que je sais que je peux donner quelque chose ». Nos enfants sont nos maitres. La notion d’offrir quelque chose par la voix est une belle approche.

P. F. – Tous ces gens qui ont le plaisir de vous écouter, Edmée et vous, c’est un bonheur.

L. V. – Et Pierre, l’accoucheur (rires).

P. F. – Pierre, l’accoucheur, je note (rires).

L. V. – Vous avez un don de susciter le naturel chez l’interlocuteur, alors je pensais à Socrate, l’art d’accoucher les esprits.

P. F. – Je vous remercie (rires). Je vais donc essayer de continuer à vous faire dire de belles choses. Tout à l’heure vous avez lu la série des Nocturnes, c’était la nuit, les rêves, les souvenirs d’enfance, les jardins d’enfance, ce piano qui n’est pas refermé, le toucher maternel. Après la nuit, il y a le matin et là c’est le jour qui revient. Est-ce que vous écrivez plutôt la nuit ou le jour ?

L. V. – Je suis du matin mais des fois la nuit je me réveille, ou je ne dors pas, et j’écris aussi. Il y a deux états parfois. Peut-être que, le matin, c’est davantage le travail fin, et la nuit ce serait plutôt le flot. Oui, j’y pense maintenant, je crois que c’est bien ça, la nuit c’est vraiment le monde de l’inspiration qui est brute, qui n’est pas travaillée, et le matin plutôt le polissage.

P. F. – Concrètement, vous n’arrivez pas à dormir, vous montez dans votre petit perchoir, vous écrivez une heure ou deux et vous retournez vous coucher ?

L. V. – C’est ça, tout à fait.

P. F. – Et le matin, ça commence tôt ? Vous êtes du matin mais ça veut dire quoi le matin ?

L. V. – Si je ne me couchais pas si tard, j’écrirais toujours à partir de 6 heures le matin, mais là maintenant je n’y arrive plus. Ce sont des habitudes pas assez disciplinées mais je devrais pouvoir le faire beaucoup plus régulièrement (rires). C’est un dur sujet en ce moment (rires). J’ai quand même plutôt tendance à me laisser inspirer à des moments où ça coule de source, mais il faudrait que je sois plus ardue au travail, plus ardente au travail.

P. F. – Ce n’est pas la même chose, les deux sont possibles (rires).

L. V. – Le travail rigoureux, c’est souvent quand je suis dans le processus d’un livre ou d’un travail suivi. Là, je suis vraiment dedans, pendant des semaines. Mais il y a de longs temps de maturation ou de silence, de désert peut-être, où je n’écris rien. L’inspiration vient par poussées volcaniques.

P. F. – On parlait des Salves poétiques, vous êtes aussi Présidente de l’association Poésie en mouvement, justement, et – vous parliez d’accoucheur tout à l’heure – là vous portez vraiment la voix des autres. Il y a ces lectures qui se feront le 23 avril sous le marronnier près de l’Hôtel de Ville à Morges toute l’après-midi, il y aura des rencontres poétiques. Vous évoquiez aussi les gymnasiens qui sont invités à participer aux salves poétiques, à créer des poèmes dans le même volume que les poètes invités. Il y a vraiment cette effervescence de porter la parole de l’autre, j’aimerais vous entendre là-dessus parce que j’ai l’impression que c’est quelque chose d’important pour vous.

L. V. – Dans la mesure où les jeunes ont un énorme potentiel de création d’écriture, j’ai aussi été beaucoup aidée par des enseignants de gymnase, surtout Yves Renaud, qui ont animé des ateliers d’écriture, et il en est sorti vraiment des magnifiques textes. C’est là que l’on voit qu’il y a un potentiel extraordinaire. Je pense que la poésie peut vraiment naitre chez chacun, mais, chez les jeunes, il y a des formes, de l’audace qui est extrêmement fertile. Il y a cette possibilité de mettre cette énergie avec celle d’auteurs plus renommés ou déjà connus. L’aventure justement des salves poétiques a existé deux fois, en 2015 et 2017, et aura de nouveau lieu en 2019.

P. F. – C’est confirmé ? 2019, Salves poétiques !

L. V. – Comme on est déjà en 2018, il faut se précipiter.

P. F. – … faire les dossiers de subventions (rires)

L. V. – Non, non, ça c’est un épouvantable travail qui est tellement difficile parce qu’il faut reprendre tout à zéro. Il se pourrait qu’il y ait une collaboration qui puisse s’établir avec le Printemps de la poésie pour l’année prochaine, on verra bien.

P. F. – Plein de scoops ce soir, c’est génial !

L. V. – Chaque printemps après l’autre (sourire).

P. F. – En vous lisant, parfois j’ai l’impression que la poésie est comme une sorte de refuge du monde, c’est-à-dire que l’on va dans les mots pour se mettre un peu à l’abri du monde, pour se mettre dans le monde des mots qui sont peut-être un peu moins coupants que le monde du dehors. Est-ce que vous avez l’impression que c’est un lieu où on ne peut pas se faire toucher, les enfants diraient crick-crack, on ne peut pas devenir le loup. C’est une impression d’un monde qui nous permet de s’abstraire, de se protéger, de la réalité. Comment voyez-vous ça dans votre création ?

L. V. – Je serais un peu triste s’il y avait ce repli. C’est le lecteur qui perçoit ces choses mais, pour moi, l’écriture est aussi une manière d’aller vers l’autre, d’ouvrir un peu le monde intérieur pour le partager, je crois. Un repli, je ne sais pas. Mais il y a des choses qui se font à l’abri, comment dire… on est obligé d’entrer dans sa propre bulle pour creuser le champ intérieur et savoir ce qui s’y joue. Ce n’est pas possible de tout de suite, peut-être, montrer ce que l’on a en soi, il faut d’abord l’avoir un peu exploré. Donc évidemment si, il y a cette part d’introversion, par la force des choses. Dès le moment que l’on publie son premier livre, on est à la vue des autres, on est exposé, c’est bien ce qui me faisait très peur, au début en tout cas. Là, je suis encore dans l’ambivalence parce qu’à la fin d’un livre, c’est rare que je sois vraiment sure. Poser le point final est quelque chose de terrible parce que j’ai toujours l’impression qu’il y a encore tout à dire. J’aime plutôt l’inachevé, ou l’absence de ponctuation comme peut l’offrir le poème. Dans la prose, non. Il y a des points, des points d’interrogation, des virgules.

P. F. – Il y a parfois des espaces doubles, des espaces qui sont un peu plus grands, ça signifie quoi pour vous ? C’est peut-être la mise en page mais à certains endroits il y a des espaces avant certains mots.

L. V. – Dans Le Cantique du feu, j’avais travaillé sur les espacements parce qu’il y avait très peu de virgules et il fallait que l’œil puisse se dire que c’était séparé, mais dans La beauté comme une trêve je pense que ça ne doit pas être voulu.

P. F. – C’est peut-être la mise en page qui parfois tire un peu les lignes, mais c’est une question que je voulais vous poser parce que je me demandais si c’était un signe de ponctuation poétique.

L. V. – Ça peut arriver, mais là je ne crois pas, dans La Beauté comme une trêve.

P. F. – Comment est-ce que vous décidez du point final, de l’inachevé ? Quand est-ce que vous vous dites que c’est fini, que ça peut partir chez l’éditeur ? Comment vous savez, comment vous sentez ?

L. V. – Ce n’est jamais clair et il y a le doute, dès que le livre est là, de se dire que c’est raté, que ce n’est pas du tout ça, faites-en juste un exemplaire pour une personne (rires). Il y a un doute permanent.

P. F. – Vous disiez tout à l’heure que ça allait mieux, que vous aviez un peu plus d’assurance en tous les cas par rapport à la présence du public, quelles sont les autres choses aussi qui ont évolué dans votre place dans la poésie, parce que vous avez une grandeur maintenant, vous avez déjà beaucoup de livres publiés. Vous avez vraiment votre place dans les figures marquantes de la poésie romande. Qu’est-ce qui a évolué depuis le premier recueil, dans votre rapport aux mots ?

L. V. – Je pense qu’il y a certains poètes, comme Gustave Roud, qui ont une continuité d’écriture, dans les thèmes… il y a une véritable unité. Je ne suis absolument pas là-dedans. Il n’y a pas un livre qui ressemble à un autre parce que j’aime la diversité des formes, autant des poèmes très courts, des poèmes plus longs, la prose aussi. Il y a quelques années j’ai écrit un livre de prose, Une brève transe de cailloux, qui faisait intervenir beaucoup de personnages, et ça c’était une nouvelle approche. Ce sont un peu des méditations ou des réflexions poétiques sur divers thèmes avec aussi des personnages. Là j’avais vraiment beaucoup de bonheur à écrire, en quelques mois j’ai écrit tout un livre, mais c’est exceptionnel. D’autres ont pris beaucoup de mois voire des années. Je parlerais donc de la diversité des formes et des approches, le côté ludique me fait aussi très plaisir, mais je le montre assez peu au fond. J’ai fait des collages parfois, de mots pris dans des journaux, ce n’est pas très sérieux (rires).

P. F. – Comment ça, la poésie serait quelque chose de sérieux ? (rires)

P. F. – Dans votre recueil, il vous arrive de parler de la dynamique de l’écriture, vous écrivez sur l’écriture, sur le texte en train de se faire, sur le crayon, sur le geste. Pour vous ça fait aussi partie de votre langage poétique des mots, de la physique du texte ?

L. V. – Il ne faut pas que ce soit redondant n’est-ce pas ? (rires)

P. F. – Vous avez droit à un joker, on peut passer à la question suivante si vous voulez.

L. V. – Volontiers (rires)

P. F. – On parlait tout à l’heure des gestes par rapport à la calligraphie, des cryptogrammes qui se marchaient les uns sur les autres. Dans les extraits que vous avez lus, il y a la matérialité des lettres, les assonances que l’on peut avoir, toutes ces couleurs. C’est pour ça que j’ai l’impression que non seulement vous prenez les mots pour dire le monde mais vous prenez aussi le monde pour dire les mots, ça va dans les deux sens. Est-ce que c’est plus facile d’entrer par-là ?

L. V. – Je pense que le monde est à la fois un miroir et un océan, dans le sens où on doit être capable de s’en faire un reflet, et puis l’écriture creuse tout ce qui nous interpelle. L’océan est la matrice profonde. On ne sait pas très bien où est la naissance des métaphores, comment elles participent à cet immense réseau de correspondances. Je pense que c’est de ça dont il s’agit beaucoup, ce sont des correspondances qui se mettent à exister entre le monde naturel, le monde intérieur, et ce qu’on va pouvoir en retransmettre.

P. F. – Tout à l’heure vous parliez du besoin d’être en soi, de sentir ce qui se passe en soi, de découvrir, d’être vraiment dans cet intérieur. Comment suivez-vous ces fils intérieurs ? Il y a des images qui viennent, vous notez des phrases éparses et petit à petit vous les rassemblez ? Ça se suit ou ce sont des mots, des dessins ? Comment explorez-vous ce monde-là ? On a le résultat, on voit ce que ça donne à la fin, mais quel est le chemin pour y arriver ?

L. V. – Il y a une très grande part de spontané, d’écriture brute qui tâtonne, qui se laisse complètement aller. Il y a de nouveau le geste de la main, là il y a un filon pour moi depuis le début en fait. Et puis ça m’arrive aussi parfois quand même de me trouver face à une image. Je me souviens de la rose, la rose des vents, la rose des sables. Tout à coup, il y a des liens qui se créent. Moi je pense beaucoup avec les associations libres, un peu à la manière surréaliste je pense, mais c’est un matériau de départ. Je révisais un texte que j’avais écrit où je voyais l’opposition entre Valéry, qui est un poète du travail à partir des mots mais qui se refusait à garder le matériau brut, et les surréalistes. Ce sont un peu les deux pôles entre la matière brute. Un flot que les surréalistes ont énormément exploré et qu’ils ont gardé comme des révélations, souvent. Nadja, Breton. Il y a pour moi cette exploration de départ mais qui ensuite justement est retravaillée.

P. F. – Pour illustrer cette rencontre qui se termine, j’ai choisi un poème dans lequel il y a l’idée de la mort jeune, jeune encore. J’ai trouvé que c’était une image fabuleuse parce qu’évidemment la mort est ce qui nous attend à la fin, mais là c’est la mort qui est jeune. J’ai compris une mort qui est déjà là et qui attend de devenir notre mort quelque part, mais ce n’est peut-être pas votre idée ?

L. V. – Il ne faut pas personnifier la mort, on la voit avec sa faux… Je me demande s’il n’y a pas un lien avec La jeune fille et la mort de Schubert. Je pense à ça maintenant. Je ne m’étais pas interrogée sur cet adjectif mais c’est peut-être « jeune » parce qu’elle va toujours nous surprendre. Je pense que ça doit être lié à ce quatuor de Schubert que mes parents m’avaient fait écouter quand j’étais enfant et qui m’avait tellement intriguée. Qui est où ? J’essayais d’entendre dans la musique la présence de la mort, la présence de la jeune fille. Voilà, c’est une possibilité.

P. F. – Et puis à la fin, il y a ce feu dans les veines, l’existence juvénile, cette énergie, parce que ce sont aussi comme vous le disiez dans un autre texte des mots de résistance, prendre la parole contre la mort, le Lebensgefahr, le « danger de vie ».

L. V. – Ce Lebensgefahr, c’est je crois sur les lignes électriques des trains et je trouvais ça très beau car nous, nous disons le « danger de mort ». Alors ça m’a parlé comme quelque chose de puissant et de vivant.

P. F. – Pour vous la poésie c’est prendre le risque de la vie ?

L. V. – Prendre la vie au mot, peut-être, oui.

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