Fontaine – Teodoro Gilabert

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Fallait oser, être un peu fou, audacieux, provocateur, pour faire d’un urinoir une œuvre d’art, la signer, l’exposer. Fallait tenter, oser, avoir l’idée un peu folle d’écrire l’autobiographie du-dit objet, devenu sujet, fallait tenter et fallait réussir. Teodoro Gilabert a réussi. Drôle, de situation et d’entité, érudit, inventif, court et ramassé, un pur bonheur de lecture après avoir été un pur bonheur d’écoute, par la voix de Delphine Bretesché lors d’une belle soirée aux Bien-aimés. Qu’a-t-il à nous raconter, cet urinoir, THE urinoir, le vrai, l’original, l’oublié, le disparu ? Eh bien ça commence comme une banale vie d’objet manufacturé, sortie d’usine – THE usine : la J. L. Mott Iron Works Company, fret et exposition dans un grand hall où, sensible déjà, il sent bien qu’il attire moins la sympathie des visiteurs que sa voisine aux jolis pieds, la baignoire. Tout propre, jamais servi, pas le droit pourtant de goûter aux caresses des enfants, rappel à l’ordre des parents. Heureusement, l’amour qui se fait attendre finit par franchir le pas de la porte et par l’emmener dans ses bras, contre son cœur, qui bat, coup de folie ou coup de foudre, Marcel Duchamp achète, cash. Alors une nouvelle vie et de nouveaux voisins, et surtout les débauches du maître, père, propriétaire. Un souvenir ému dans la vie d’un urinoir, toutes ces belles femmes qui ne lui accordent pas même un regard mais qu’il convoiterait bien, si, si.

J’ai entendu un jour Marcel expliquer à ses amis qu’il avait définitivement renoncé à la peinture alors que, depuis le Nu descendant l’escalier, sa réputation était immense des deux côtés de l’Atlantique. Pour vivre, il donnait des cours de français, à deux dollars de l’heure. Son copain Picabia disait qu’il donnait des « leçons d’amour aux Américaines » puisque ses élèves, essentiellement des femmes de la bonne société, avaient une forte tendance à finir dans son lit. Je ne savais rien de mon identité sexuelle, mais les exploits de Marcel avaient cessé de me dégoûter ou de me rendre jaloux, j’avais fini par m’identifier à mon propriétaire et j’étais très fier de lui. Les désordres psychologiques que je connais aujourd’hui s’expliquent forcément par tout ce que j’ai vu et entendu dans cet appartement de la 67e rue. Je n’étais pas préparé à cela, mon innocence était totale dans le domaine de la sexualité. Même en fermant les yeux – impossible de me boucher les oreilles-, j’imaginais que je faisais moi aussi l’amour à toutes ces femmes. Marcel ne l’a jamais su, mais cela ne l’aurait sûrement pas gêné, car les free lovers new-yorkais étaient bien évidemment partageurs.

Et puis l’histoire que vous connaissez tous, ou pas, la grande, la culottée, participer à une exposition d’art contemporain après une seule touche, une signature, un bluff, un grand. Les cris du scandale, la mise au ban, pour nous l’histoire s’arrête là, pour l’urinoir elle continue. L’Histoire se fait fiction, la réalité se fait tragique. Recalé, mis au rebut, abandonné, esseulé. Dépositaire d’une certaine littérature, eux – les livres – la psycho – au moins se font réconfort, voilà notre objet personnifié qui s’interroge. Qui suis-je ? Mâle ou femelle ? C’est moins flagrant en anglais, la langue d’une neutralité, mais en adoptant celle de Marcel, ce n’est pas anodin de passer d’urinoir à fontaine. Qui aime-je ? Marcel, justement, père ou maître ? Œdipe à régler, quelques années pour y songer. Que vaux-je ? Quand on a connu l’éclat des regards, l’éclat des voix, été le centre des attentions, quand d’objet on est devenu sujet – de discussions, de prises de becs, avec des détracteurs et des protecteurs, quand on a enflammé les foules – quand pourtant on n’était tout de même qu’objet, car placé au centre des débats sans que ça soit ni de son fait, ni de sa volonté – ni aveugle, ni sourd, mais muet, mais paralysé – alors ? Quand on apprend que l’on est remplacé, peu à peu, par de pâles copies, dans les musées, quand on sait pourtant que l’on vaut de l’or, car le premier, l’original, le modèle, le signé, le racé, où trouver l’énergie – la foi – de la garder en soi ?

À ma grande surprise, j’ai suscité de violentes réactions. Le conseil d’administration de la Société des artistes indépendants n’avait jamais été bousculé par des débats aussi tendus. Walter en était un membre influent et a défendu le droit de ce Richard Mutt à exposer ce qui constituait une authentique œuvre d’art, puisque l’artiste en avait décidé ainsi. D’ailleurs, je n’étais plus un urinoir, mais Fountain, une authentique sculpture, et l’artiste avait exigé que l’on m’installe sur mon côté plat, me détournant ainsi clairement de mon usage initial – et pour éviter que des visiteurs irrespectueux se soulagent sur moi au milieu de l’exposition ? Ces arguments n’ont pas été reconnus par ses collègues du conseil d’administration. Personne ne pouvait théoriquement être refusé pour des raisons esthétiques, puisqu’il n’y avait pas de jury. Pourtant, Walter, s’était battu comme un diable afin de faire valoir l’harmonie de mes formes, mes courbures si féminines, sans évoquer certaines ressemblances troublantes avec le sexe d’une femme – une de ses discussions favorites avec Marcel, j’en rougissais intérieurement à chaque fois -, à l’origine du choix de mon nom de scène, Fountain. Malgré son plaidoyer en ma faveur, le vote du conseil fut défavorable, et Walter démissionna bruyamment. Ils avaient décrété que j’étais « immoral et vulgaire », relevant seulement de « l’art du plombier ».

Fontaine est une pirouette et une pirouette qui procure un certain vertige. Notre personnage, de faïence, son humanité, même un peu prétentieuse, parfois si touchante, en tous les cas toujours juste, les interrogations qu’il évoque sans les développer, le rapport à l’art – évident, le rapport à la gloire – évident, le rapport au genre – moins évident, le rapport à l’oubli – moins évident, le rapport à l’espoir, au renoncement, aux regrets, aux souvenirs, à l’ennui, à l’inutilité, tout ce qui est compris dans cette seconde partie de l’après, ouvre des portes de réflexions universelles. La dernière pirouette, finale, laisse en tête un dicton : Fontaine

Éditions L’Œil ébloui – 9782954143293

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