L’autre Edgar – Anne-Frédérique Rochat

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Encore une fois Anne-Frédérique Rochat nous sifflote, l’air enfantin, et le regard bleu acier, sa petite mélodie, de celles qui vous mettent en confiance avant de vous glacer les sangs. C’est ce que j’aime chez cette auteure, je l’ai déjà dit, j’aime à me glisser entre ses pages, confiante, en elle, confiante aussi dans le fait que tôt ou tard je le serai un peu moins, voire plus du tout, car même si on y rit, souvent, avouons qu’on ressort toujours de ses bouquins un petit peu chamboulés, un petit peu moins à l’aise. Ce n’est pas dans l’écriture que réside le talent d’Anne-Frédérique Rochat, les mots sont classiques et ne servent qu’à servir l’histoire, et surtout ses personnages, toujours atypiques, toujours décalés, parfois drôles, souvent flippants. Ce n’est pas dans l’écriture, c’est dans l’ambiance, sa petite magie, sa petite cuisine, la même sans doute qui fait d’elle une autre femme quand elle pose le pied sur scène. Artiste et comédienne, aux mille airs, aux mille visages, Anne-Frédérique Rochat sous son grand sourire ne manque pas de mordant, sous ses doigts fins ne manque pas de poigne.

Edgar profita de ces longues heures de solitude pour réfléchir à la situation et essayer de donner un sens aux réactions de sa mère, à l’arrivée du visage souriant de son père sur le buffet (parallèlement à sa disparition de la maison) et à la présence, à ses côtés, dans son joli cadre en bois, du gamin au teint blanc. Il pressentait que tout cela était lié. Mais par quoi, et comment ? L’explication la plus logique était que son père et l’enfant parcouraient le monde l’un et l’autre (l’un avec l’autre même, probablement) et que sa maman était malheureuse parce qu’ils ne l’avaient pas emmenée avec eux, pour la raison, supposa-t-il, qu’elle ne marchait pas assez vite et risquait de les ralentir. Ou alors parce qu’ils comptaient visiter des grottes très sombres, pleines d’araignées, et qu’elle pourrait avoir peur. Une pointe de jalousie s’empara de son cœur. Pourquoi son papa avait-il décidé de rejoindre le bambin aux yeux ronds ; était-il plus gentil, plus aimable que lui ? et pourquoi sa maman regrettait-elle tellement de ne pas être auprès d’eux ? Pourquoi ne se contentait-elle pas de son fils chéri ?

Le sujet de L’autre Edgar est donc Edgar, non pas le premier, mais le second, son jeune frère, et son ainé pourtant, mort brutalement, les parents – la maman surtout, nous y reviendrons – manquaient peut-être d’imagination, ou peut-être pas, ou peut-être voulaient-ils colmater une brèche, un abîme, celui créé par la mort de leur premier-né. Évidemment être le second peut vite devenir l’histoire d’une vie, un éternel recommencement, c’est que les années – en outre – passent vite, des premières où Edgar second s’interroge sur qui est ce petit garçon là sur la photo là sur le buffet, vite rejoint par un autre portrait, celui du père, qui lui aussi s’absente pour ne pas revenir, mais il n’y aura pas de second papa, juste maman, la mère. Quand on perd les deux hommes de sa vie de façon si rapprochée, j’imagine que cela fait un choc, un de ceux qui rendent un petit peu paniquée, un petit peu excessive, un petit peu trop proche du survivant, de l’unique survivant. Alors la maman s’accroche, le serre fort dans ses bras, l’Edgar, histoire qu’il ne s’échappe pas, qu’il ne meure pas et que si possible il ne grandisse pas trop non plus. Et les années passent, à grands coups de dizaines.

Il neigeait. De gros flocons tombaient délicatement, régulièrement, sans temps morts, avec une précision de métronome, comme s’il s’agissait d’un cortège, d’un spectacle extrêmement bien orchestré. Chacun sachant ce qu’il devait faire, où était sa place et où aller. Ils chutaient avec grâce et légèreté, sans aucune gravité, malgré l’imminence de leur dissolution dans la masse froide et blanche qui était au sol. Ils laissaient s’accomplir leur destin, leur vie de quelques secondes, quelques minutes même peut-être, depuis leur naissance, là-haut, tout là-haut dans le ciel. Edgar les regardait, debout derrière la fenêtre de sa chambre, et réalisa qu’il aurait aimé être l’un d’entre eux. Ils étaient si nombreux, sûrement qu’ils ne se sentaient jamais seuls ou désemparés ; suivre le mouvement, c’était tout ce qui leur était demandé.

C’est là que l’on s’amuse un petit moins et qu’on commence à trouver l’ambiance franchement pesante. Si les murs restent à peu près à leur place, si Edgar n’en bouge pas, les voisins eux voient leur vie avancer et puis s’éteindre, l’amitié de la vieille voisine vite remplacée par la fougue d’un jeune couple, qui prend ses aises, surtout le mari. La femme, elle, image d’Épinal pour le (plus si) jeune Edgar qui bien qu’emprisonné entre les bras de sa maman, répondant sans y penser à ses baisers à la Russe, n’en est pas moins devenu un homme, qui coule des regards en lousdé sur la nouvelle arrivée. Anne-Frédérique Rochat voit-elle l’histoire s’écrire au fur et à mesure qu’elle s’y aventure ? Ses personnages de papier en tous les cas gagnent en chair, et en émotions, en frustration tout particulièrement, après quelques chemins de traverse, qui ne nous égarent pas mais nous font poursuivre un chemin des plus sympathiques, des plus agréables à lire, et la fin s’annonce déjà, trop vite, cuisante. Un grand talent que celui de notre comédienne écrivain qui pas à pas dresse son œuvre tout en cohérence. Révérence, mademoiselle.

Éditions Luce Wilquin – ISBN 9782882535238

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