Tout le bonheur du monde (tient dans la poche) – Frédéric Mars

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Il est toujours troublant de lire le livre d’un ami que l’on distingue toujours entre les lignes, c’est d’autant plus troublant quand cet ami souffre d’un syndrome bien étrange dont son livre souffre aussi. Qui devinerait sous les abords très gendre idéal de Frédéric Mars une personnalité qui n’est pas si sage, qui imaginerait que sous cette couverture rose bonbon qui arbore de plus un fier bonheur se cache l’un des livres les plus désespérés que je n’ai jamais lu ? Bien sûr, le sujet donnait le ton, dans cet Infinistère, sur cette terre de bout de monde, existe un spot bien trop connu, celui des suicidaires. Mais Mathile et Louise, et sans un mot, et en douceur, celle du grand âge, arrachent les futurs envolés au vol qui les amènerait tout en bas de la falaise. Et puis c’est la maison aux volets peints, le refuge où quelques-uns de ces non suicidés essayent de reprendre un peu de souffle. Certains y arriveront, et d’autres non, la vie est ainsi faite, la fiction tout autant.

Je suis resté là un bon moment. Je ne sais pas combien de temps. Mais assez pour ne plus sentir mes extrémités. Assez pour que mon nez se mette à couler, que mes orteils se figent et que mes doigts gourds finissent par relâcher leur emprise sur mon portable. Il avait sonné sans cesse au cours des heures précédentes, sans que je laisse me convaincre de répondre. Pour quoi faire ? Je n’ai même pas regardé le nom du correspondant. Élodie ? Fadila ? Peut-être l’assistante sociale qui avait placé les enfants. Ils n’étaient plus très nombreux à m’appeler encore.

Frédéric Mars a la classe et son écriture à son image, ça déroule sans souci, est-ce moi ou entends-je la plume qui crisse, qui s’énerve, qui s’agace de la vie qui grince, des équations insolubles, des abandons et de ceux que l’on abandonne. Est-ce moi ou sous les traits de notre narrateur – Fred-dit-Luc – mise au point, focale, je distingue un tel désespoir qu’il m’oblige parfois à éteindre plutôt que de poursuivre, plutôt que de sombrer à sa suite, évitons les larmes. Pourtant il reprend goût à la vie, Fred, ou tout au moins il vit, survit, s’excite des petits mystères de ses deux hôtesses qu’il s’amuse à élucider, s’entend avec ses colocataires, gardant une pensée pour chacun, une empathie pour tous, premier pas qui le fera tourner dos à la falaise. Tour à tour nous les découvrons toutes et tous, dans leur humanité, dans les grandes désespérances, dans leurs erreurs passées et à venir. Accrochez-vous, au cœur et au mouchoir, Tout le bonheur du monde tient peut-être dans la poche, mais y jeter un œil suffira à vous y plonger tout entier. Et il y fait noir.

Aux visages de ma mère et mes sœurs se substituaient parfois ceux de Leila et des enfants. Ces images faisaient plus mal encore. Le cliquetis de la pluie les accompagnait d’une musique trop douce et familière pour ne pas être insupportable. Les gouttes ne connaissaient qu’un style, détaché, pointilliste, pizzicato ou picking, note après note, plaisant supplice. La pluie est une comptine, un murmure, rarement une symphonie. Elle n’exalte, pas elle berce. Moi, je pleurais plutôt par vagues. Par giboulées. J’essayais en vain de me concentrer sur maintenant, sur autour, sur les bruits de cette étrange maison qui m’accueillait comme un ventre. Et qui bientôt m’éjecterait, je l’espérais. Peu d’éclats de voix. Seulement des tiroirs qui grincent, des bols qui s’entrechoquent, des chaises qu’on traine. Même les plus fainéants des pensionnaires finissaient par tomber du lit.

Et si j’ose le conseil, sans savoir si je m’adresse à Fred ou à Frédéric, et si j’ose le parallèle entre cet auteur et ce personnage qui ont bien plus en commun que le goût des tatouages ou celui des pseudonymes, et si j’admire, d’accord, cette écriture élégante, policée mais si polie, et ce goût de (se) raconter des histoires ou celui de s’intéresser à celles des autres, je me dis aussi, que la vie, oui, n’est ni sinécure, ni paradis, que nous ne sommes ni des anges, ni des surhommes, que parfois l’on se heurte, l’on se déçoit, l’on se désole, mais que de se retourner sur soi, non plus assumer mais s’assumer, non plus s’accrocher mais s’écorcher, pour ce que l’on est et ce que l’on vaut, est un voyage bien plus important que sa finalité. Alors si j’osais ce conseil à ces hommes qui se fuient, qui se cachent sous des carapaces bien trop lourdes à porter, sous des exigences qu’ils n’imposent pas aux autres, eux les empathiques, le paradoxe, et si j’osais cette psychologie ou cette philosophie de coin de bar, de coin de blog, je me dirais que sans doute oui, c’est certain, vous tenez entre vos mains un livre formidable et bouleversant, que sous sa gangue si douce vous verrez qu’il est fait de l’étoffe des grands drames, et peut-être, ou peut-être pas, vous aussi, comme moi, sentirez cette impatience d’attendre le prochain, celui où l’auteur, ou le personnage, s’autorisera, s’autoriseront, à être autre chose que ce qu’ils montrent, autre chose que ce que nous attendons d’eux.

Éditions French pulp – ISBN 9791025102534

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