Morceaux – Sacha Després

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2015-2018, trois ans séparent les deux romans de Sacha Després, comme un air de famille, comme un art de la référence, si le soleil brille sur ses Morceaux, ne vous y trompez pas, il est vert, voilà qui annonce la couleur. Dans cette société carnassière où les hommes – sont-ce encore des hommes qui arborent un museau – sont élevés en bataille, en batterie, sur une île, nouvelle île, nouveau virus, dans un dessein, sanglant, manger ou être mangé, servir d’animal de compagnie ou d’étalon de reproduction, de partout dégoulinent les protéines, ingurgitées, régurgitées, et les transformations, mutations dégénérées, société incestueuse où manger ses morts, encore un tabou, encore une insulte, est une évidence. C’est dire. Et les combats dans l’arène, et les hormones données, c’est bien l’animal qui prime, dans sa bestialité, quand l’homme ne répond plus qu’à ses sombres penchants, il montre les dents et sort les griffes. Frère et sœur, Lucius Fauve et Idé Fauve, Lumière, Idée, innocences qui s’aiment dans ce triste charnier, malgré les numéros, à quoi bon s’encombrer d’un nom sauf s’il annonce l’espèce, malgré les sorts réservés, à quoi bon s’encombrer d’une espérance si elle n’a pas sa place, en eux peut-être autre chose qui saura surgir, le feu et les ailes. Peut-être.

Comme pour tous les autres zonards, des événements disparaissent de sa mémoire. Certains détails peuvent refaire surface au prix d’une douleur sournoise. Lorsque le mal se manifeste, le frère se fait une injection avec le matériel fourni par l’Organisation. Une fois le fardeau et son souvenir écrasés, le colosse se sent plus léger. Il se redresse fièrement, croyant subitement le bonheur proche et se cogne à nouveau au plafond de la baraque. Alors la petite dit au géant de se mettre à genoux. Retient son visage entre ses mains et le peint. Idé prend son temps — apprécie l’instant. Au bout de ses doigts, ni encre ni pigment. Seulement la pulpe des pinceaux de chair redessinant les cicatrices de son frère. La petite croque avec douceur. Esquisse des remèdes, panse les écorchures, les maux, les bosses. Et le Fauve, transi de reconnaissance, regarde sa sœur avec ses yeux charbon. Enfouit ses tendresses sous sa peau. Trésors dont il est le seul héritier.

Il faut la suivre Sacha Després, car ça va vite et si ce monde est le sien, sans doute un peu le nôtre, ce sont ses mots qui courent et qui galopent. Haletant, peu de temps au lecteur pour faire le point, comme une impression de sauter dans un train mené à un train d’enfer, je me brûle, un peu, je m’entaille, un peu, je m’accroche, pourtant. J’admire au passage le paysage de cette langue qui se tourne, et se rime, et se rythme et se scande, hommage muet à un autre écrivain aux phrases courtes, aux phrases qui percutent et qui heurtent et qui hantent. Peut-être. Avec Sacha, je suis comme ça, je projette, je crois reconnaître, l’influence, la conviction, les convictions. Hors des conventions c’est un fait, Morceaux est de ces livres qui n’ont pas leur pendant, entre science-fiction et dénonciation, jamais loin de moi l’idée que je ne partage pas forcément, mais que je connais pourtant, qu’un monde qui mange les siens n’ira pas bien loin. Irai-je jusqu’à évoquer, hors d’entre les lignes, le veganisme d’un roman qui pourrait s’afficher ainsi, non pas dans une solution mais dans cette horreur de tout ce sang qui coule, de toutes ces morsures, de toute cette sauvagerie. Sexe et sang, effrénés l’un et l’autre, post-apocalyptique qui, si l’on devient animal, n’a rien d’un fantasme, tout d’une réalité.

Le frère voudrait la garder le plus longtemps possible. Mais il se souvient qu’il devra s’en séparer car Idé est précommandée. La petite lui manquera mais de sa mémoire, un jour, elle disparaîtra. Grâce aux injections et à une bonne collaboration, Lucius vivra une existence de reproducteur certifié. On lui donnera de quoi s’accoupler. Pas un produit de seconde main comme on en trouve sur le marché mais une pondeuse, une vraie.

Peut-être que le frère oubliera les cils blancs de la petite Fauve. Il oubliera que ses paupières se ferment quand elle veut dire « je t’aime » et qu’elle préfère l’obscurité à la lumière — parce qu’elle prétend y voir plus clair. Lucius oubliera que, même s’il fait chaud, la petite a toujours froid quand il n’est pas là. Mais il se souviendra que dans ses cheveux, il y a des nœuds qui ne se défont pas. Il se rappellera leur jeu préféré. Lorsque le temps s’arrête pour les laisser peindre leurs visages dans l’eau noire des cratères. Lucius se souviendra peut-être du regard de sa mère qu’il croit parfois reconnaître dans la noirceur des yeux de sa sœur.

Je continue de tirer sur les fils, je vois Brel et Cormac Mc Carthy, et ceux que je ne vois pas mais que je pressens quand même. Frustration certaine de ne pas tout voir, de ne pas tout comprendre, certaine admiration aussi de ce texte touffu, bien foutu (j’ose), d’une auteure dont la créativité déborde jusque sur la couverture. Que dire, qu’en penser. C’est compliqué de parler de ce qui nous échappe, de l’œil concentré qui n’a pas réussi à voir les dessins, les desseins, les détails, les fils, narratifs cette fois, les personnages qui apparaissent, disparaissent, comme dans le plus lointain des cercles de l’enfer. Le fou, le porteur de mémoire, les jumelles maléfiques, la muette, on se croirait dans un jeu de tarot dont les cartes s’abattent une à une, aux ricanantes figures, à l’endroit, à l’envers. Si je ne devais en garder qu’une trace, ce ne serait pas en histoire, ce serait en images, tout comme la couverture, rouge, couleur du sang, couleur du feu, explosions et parcours miné, une petite bombe, voilà, une petite bombe.

Éditions L’Âge d’homme – ISBN 9782825147252

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