Qui a tué mon père – Édouard Louis

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Titre sans point, ni interrogation, ni exclamation, ni questionnement, ni revendication. Constat. Un simple constat qui frôle la cinématographie de la vie d’un père, car si le livre est dédié à Xavier Dolan, s’il commence par ces mots, si ce texte était un texte de théâtre, c’est qu’il est construit ainsi, comme un long monologue émaillé de scènes plus ou moins violentes, des cris et des larmes, des souvenirs qui remontent, en tâtonnant, sans autre ordre que des faits qui se posent là, têtus, pour enfin prendre sens dans une grande apothéose très politique, émaillée elle aussi de ces noms qui ont orné notre quotidien, ceux des politiques qui ont décidé pour nous, décrété pour nous, peut-être pas qui devait vivre ou mourir, mais qui pouvait vivre bien ou mourir vite. Entre les remontées, des notes et des pensées, de celles qui élèvent le débat, références aux philosophes ou aux écrivains, traces de voyages en train, d’Édouard Louis qui une fois encore nous livre en pâture non pas sa vie mais celle de son père, non pas pour rien mais pour répondre, comme il le dit, à la nécessité de l’urgence, à celle du feu. Où est l’urgence ? dans le fait de consigner ce qui déjà devient flou, où est le feu, dans ces braises qui demandent à être réunies, agencées, pour s’illuminer et éclairer, avant elles aussi de s’éteindre ? Qui se souviendra dans cent ans du nom de Myriam El Khomri, du nom de Manuel Valls, du nom de Martin Hirsch, du nom de Xavier Bertrand, de leurs fonctions au gouvernement et de leur impact sur la vie des petites gens dont les noms n’ont pour le coup aucune chance de marquer l’histoire ? Alors Édouard Louis veut les graver, les faire entrer dans l’histoire, je cite, par vengeance.

Si ce texte était un texte de théâtre, c’est avec ces mots-là qu’il faudrait commencer : Un père et un fils sont à quelques mètres l’un de l’autre dans un grand espace, vaste et vide. Cet espace pourrait être un champ de blé, une usine désaffectée et déserte, le gymnase plastifié d’une école. Peut-être qu’il neige. Peut-être que la neige les recouvre petit à petit jusqu’à les faire disparaître. Le père et le fils ne se regardent presque jamais. Seul le fils parle, les premières phrases qu’il dit sont lues sur une feuille de papier ou sur un écran, il essaye de s’adresser à son père mais on ne sait pas pourquoi c’est comme si le père ne pouvait pas l’entendre. Ils sont près l’un de l’autre mais ils ne se trouvent pas. Parfois leurs peaux se touchent, ils entrent en contact mais même-là, même dans ces moments-là ils restent absents l’un de l’autre. Le fait que seul le fils parle et seulement lui est une chose violente pour eux deux : le père est privé de la possibilité de raconter sa propre vie et le fils voudrait une réponse qu’il n’obtiendra jamais.

Mais je vais trop loin trop vite car déjà c’est de la conclusion dont je parle, de celle dont on ne fait que parler, alors que ce court texte avant d’en arriver à se conclure par ce fait qu’un état, que des décisions d’état peuvent tuer un homme, émet tout d’abord des hypothèses, avance aussi d’autres ruptures, d’autres exemples de cette vie qui ne s’est pas construite autour de ce qu’elle pouvait devenir mais autour de ce qu’elle ne pouvait pas devenir, et je trouve cette réalité aussi réaliste qu’elle est tragique. Il y a des vies qui se conjuguent au non. Non quand on a eu un père violent soi-même, nous ne pouvons pas devenir violent, non quand on est un homme et un vrai, on n’a ni le droit de pleurer, encore moins celui de s’attarder sur les bancs d’une école à s’user le fond de culotte, non un homme ne s’affirme ni par sa sensibilité ni par son savoir, il s’affirme par sa force de travail, par sa masculinité, non celui qui connaît son parcours ne pourra pas s’empêcher de le reproduire et le voilà lui aussi qui fait patienter sa femme de trop longues nuits, jusqu’à ce qu’elle n’attende plus de le mettre à la porte, non adopter les enfants de sa compagne n’en feront pas des gamins d’amour et de reconnaissance. Non, non, non. Et entre les lignes, la question d’un fils à son père, est-ce moi aussi qui t’ai donné la mort, en étant ce que tu ne voulais pas que je sois ?

Un soir où j’étais seul parce que vous étiez partis manger chez amis et que je n’avais pas voulu vous accompagner – souvenir du poêle à bois qui diffusait dans toute la maison son odeur de cendre et sa lumière calmement orangée – j’avais trouvé dans un vieil album rongé par les mites et l’humidité des photos sur lesquelles tu étais déguisé en femme, en majorette. Depuis ma naissance je t’avais vu mépriser tous les signes de féminité chez un homme, je t’avais entendu dire qu’un homme ne devait jamais se comporter comme une femme, jamais. Tu semblais avoir à peu près trente ans sur les clichés, je pense que j’étais né déjà. J’ai observé jusqu’au bout de la nuit ces images de ton corps, de ton corps habillé d’une jupe, de la perruque sur ta tête, du rouge sur tes lèvres, de la poitrine artificielle sous ton T-shirt que tu avais dû bricoler avec du coton et un soutien-gorge. Le plus étonnant pour moi, c’est que tu avais l’air heureux. Tu souriais. J’ai volé une de ces photos et j’ai essayé de la déchiffrer ensuite, plusieurs fois par semaine, en la sortant du tiroir où je l’avais cachée. Je ne t’ai rien dit.

Alors bien sûr, c’est Édouard Louis, un des petits génies de notre littérature contemporaine qui nous a laissé un mémorable Eddy Bellegueule et un déjà quasi oublié Histoire de la violence. Alors bien sûr, c’est tout ce que l’on reproche à la littérature française tout en aimant nous y complaire entre nous, ce mélange de nombrilisme, d’auto fiction, de cri vaguement politisé à gauche. Alors bien sûr, c’est une construction des plus erratiques, qui se veut j’imagine comme cela, ça donne un ton, ça donne un la, ce n’est pas si désagréable à suivre même si peut-être, en fait, pour dire vrai, pour dire cash, on s’en fout. Lu deux fois, au cas où j’aurais raté quelque chose, lu deux fois avec le même œil ouvert et l’autre fermé, lu deux fois et déjà quasiment oublié. Un avis ? à peine. Il y a mieux et plus dense pour dire mieux, pour dire la vie en usine qui mange les chairs, pour dire l’alcool qui mange l’amour, pour dire les petites gens et les grands drames, pour dire l’injustice de ceux qui nous gouvernent de là-haut, en haut d’une pyramide dont ils ne voient pas qu’elle commence à s’effriter sérieusement, attaquée par les petites phrases qui creusent bien plus sûrement de grands fossés que des mesures à deux balles qui ne changeront rien à rien. Bien sûr il y a la colère, bien sûr il y a le cri du cœur, alors on va se dire que voilà, Qui a tué mon père est une petite pierre, une de plus, que vous pouvez ou ne pas choisir de jeter dans votre besace, de garder dans votre poche et de polir, que vous ne lancerez pas bien loin car elle n’est pas assez lourde, mais qu’il serait peut-être utile, ou drôle, ou vain, de placer dans le soulier d’un de ceux qui nous piétinent.

Chez ceux qui ont tout, je n’ai jamais vu de famille aller voir la mer pour fêter une décision politique, parce que pour eux la politique ne change presque rien. Je m’en suis rendu compte, quand je suis allé vivre à Paris, loin de toi : les dominants peuvent se plaindre d’un gouvernement de gauche, ils peuvent se plaindre d’un gouvernement de droite, mais un gouvernement ne leur cause jamais de problèmes de digestion, un gouvernement ne leur broie jamais le dos, un gouvernement ne les pousse jamais vers la mer. La politique ne change pas leur vie, ou si peu. Ça aussi c’est étrange, c’est eux qui font la politique alors que la politique n’a presque aucun effet sur leur vie. Pour les dominants, le plus souvent, la politique est une question esthétique : une manière de se penser, une manière de voir le monde, de construire sa personne. Pour nous, c’est vivre ou mourir.

Éditions Seuil – ISBN 9782021399431