Prends ma main Donald – Julien Péluchon

prends ma main Donald

Perplexe. Au début, je me dis, c’est Donald qui est barge ou le monde qui est fou ? Faut un peu de temps, faut pas s’en cacher, pour jalonner ce parcours qui nous amène à savoir à qui notre « héros » (le terme est mal choisi, on va lui rajouter un anti) va donner sa main. À qui ? alors là, peut-être à Dieu, peut-être à Julien Péluchon himself, allez savoir, faut pas toujours chercher à tout comprendre. Le lâcher-prise qu’ils disaient, là c’est la même, sauf qu’on la garde bien en main, la prise, qu’on s’accroche quelques dizaines de pages avant qu’enfin tout devienne limpide (enfin, presque…). Une fois la langue acceptée puis savourée, elle qui s’amuse de terminaisons en îtes et en îmes dont je ne me risquerais pas à nommer le temps, une fois accepté puis savouré cet univers délirant qui s’amuse des failles de notre présent, entre délires conspirationnistes et fous de religion, une fois accepté puis savouré ce Donald, ex-junkie, nouveau prêcheur, un peu furieux, un peu violent, carrément à l’ouest (l’auteur est Nantais, ses écrits s’en ressentent) croyez-moi sur parole : vous allez vous éclater.

Prends ma main, Donald Leblond. Prends ma main et laisse-toi guider sur le sentier du jardin aux rivières étincelantes. Prends ma main et viens, car elles t’y attendent, elles se trémoussent et gazouillent et s’égosillent de désir sur chaque rive des rivières étincelantes à la simple évocation de ton nom, Donald, brunes, blondes, rousses, châtain, des jeunes femmes de la plus grande beauté, vêtues de lingerie fine, aux formes délicates là où il faut et prospères là où Dieu le commande, à la peau de pain d’épices, d’ébène ou d’albâtre, en se brossant mutuellement les cheveux, et, tout excitées qu’elles sont de ta venue, elles échangent les propos les plus flatteurs à ton égard, et se chamaillent déjà à coups de brosse pour savoir laquelle aura le privilège de s’agenouiller la première devant toi.

Il faudra attendre l’entrée en scène d’une femme, Justine venue avec toute sa vertu, pour que ce roman prenne toute son ampleur et qu’on n’en puisse plus de se gausser devant la folie tout sauf douce mais pas sauvage non plus de ce cher Donald. Dans son monde où des lézards occupent notre sous-sol, gardent nos enfers, inspirent nos politique, dans ce monde où le véganisme n’est pas encore assez fort qu’il faut de plus s’astreindre à ne pas cuire les aliments (de peur de voir la surface se réchauffer et devenir bien trop clémente pour les reptiles), dans cet univers construit de main de maitre par Julien Péluchon qui, je l’espère, s’amuse autant que son lectorat, tout s’explique, tout se recolle, cohérence hallucinante de vivacité et d’intelligence. En bref, faisons court, nous suivrons les pas d’un prédicateur qui a manifestement abusé de certaines substances par le passé, mais qui tout à son délire est d’une force de conviction assez peu commune. C’est enlevé et empesé à la fois, admirable. Est-ce que j’ai un fond de culpabilité à rire alors que ce garçon a visiblement des problèmes ? En fait non, car il y croit lui, alors pourquoi pas nous. Et toc la réalité.

La semaine précédente, il était allé déjeuner à Quèvre-ville-la-Poterie, chez sa mère, Évelyne Leblond, pour lui demander de l’argent. Il avait besoin d’une aide pour le rachat de la librairie (Donald taisait le fait que, s’étant engagé dans une stratégie secrète visant à concurrencer Pape René, il s’était dit qu’un premier pas consisterait à posséder son propre local). De profession infirmière, sa mère s’était remariée fin 2013 avec Jacques, un psychiatre à la retraite. À la demande d’Évelyne, qui, après avoir eu des échos inquiétants de la part de son ex-mari, voulait se rapprocher de son fils, ils avaient quitté Béthune peu auparavant pour venir s’installer près de Rouen. Au cours du repas, Donald, vêtu de son habit traditionnel lagartiste, avait jugé suspecte l’intervention miraculeuse de jeunes Américains lors de l’attentat déjoué du Thalys, le 21 août. Pape René avait publié sur son blog un document confidentiel révélant que le véritable héros, qui avait maîtrisé le forcené, était un jeune lagartiste belge guidé par la main de Dieu, dont l’identité avait été tue à la suite de pressions politiques. On avait préféré mettre en avant des passagers américains, dont le rôle avait été très exagéré. Ils s’étaient disputés, Jacques avait quitté la table. « Comment peut-on être aussi demeuré ? s’était-il écrié. Et regarde-moi cet accoutrement… »

Il y a le risque que vous passiez à côté et ce serait fort dommage, d’abord parce que la collection Fiction&Cie peut impressionner par sa renommée, d’accord, ensuite parce qu’il y a des centaines de livres qui paraissent à chaque seconde (semaine, allez) et que vous avez peu de temps à consacrer à la lecture, je l’entends, mais néanmoins si vous avez envie de vous amuser tout en ayant envie de ressortir de ce roman en vous sentant un tout petit plus intelligent (la double lecture et les références font marcher les neurones aussi bien que les zygo), si vous avez la distance nécessaire qui vous permet de voir ce qui déraille complètement dans notre société, et de vous en amuser, si vous n’êtes pas contre un peu de sexe à poils, si enfin vous êtes du genre confiant et que vous aimez vous laisser embarquer en laissant les commandes au patron, alors tentez Prends ma main Donald, et ne le lâchez plus.

Éditions Seuil – ISBN 9782021390902