Entretien avec Pierre Barrault

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Amandine Glévarec – Cher Pierre, dans ton premier roman, aux éditions de L’Arbre vengeur, tu nous parlais de drôles de petites bêtes…

Pierre Barrault – Les tardigrades, chère Amandine, les tardigrades… ou plutôt le Tardigrade. Car il s’agissait d’un tardigrade un peu particulier : six pattes au lieu de huit, parfois deux bras, parfois deux jambes, une tête ou deux têtes. Le Tardigrade, donc.

A. G. – Et il lui arrive quoi, à ce Tardigrade ?

P. B. – Beaucoup de choses. Il a des ennuis quotidiens, comme le dédoublement, la transformation perpétuelle de la matière ou le retrait du balcon, l’agressivité des voisins, l’altération des organes, la chute des corps ou des cheveux, ou encore la rancune d’une ancienne institutrice prête à tout pour le détruire. Tout cela est très pénible. Ce ne sont là que des exemples, on n’a de cesse de contrarier le Tardigrade, de quoi lui donner envie d’entrer couramment en cryptobiose.

Julie Moulin – Dans vos écrits, l’on assiste à de fantastiques métamorphoses. L’être humain devient objet, animal, bête imaginaire. L’humanité serait-elle en train de perdre son âme ? Ou lui offrez-vous une rédemption grâce au pouvoir de l’imagination ?

P. B. – Ah, vous êtes deux ! Bonjour Julie. C’est un plaisir de vous rencontrer ! En train de perdre son âme, dites-vous ? Je ne saurais dire, mais il est clair que l’humanité est foutue. Ah ! Ah ! Il est déjà trop tard pour tout. Ah ! Ah ! Cela n’empêche ni d’aimer ni de créer, fort heureusement, bien au contraire. Je vois d’ailleurs dans l’imagination une alternative nécessaire à la médiocrité qui nous est proposée. Une possibilité de rédemption, peut-être, aussi, mais minuscule alors.

A. G. – Aujourd’hui chez Louise Bottu tu nous parles de Clonck, une ville fantasque où rien ne semble tout à fait aller de soi. Peux-tu nous en dire plus ?

P. B. – Clonck est une ville qui dysfonctionne en permanence. Que dis-je ? c’est l’univers entier qui dysfonctionne, du moins l’univers superficiel ; on ne peut bien évidemment rien dire de l’univers informationnel puisque celui-ci nous demeure caché : peut-être fonctionne-t-il parfaitement bien, allez savoir. À mon avis, c’est plutôt en surface que les dysfonctionnements se font, quelque chose ne tourne pas rond dans la projection en trois dimensions de l’information. Aussi est-il préférable de ne pas trop se fier à ce que l’on voit. On pourrait dire de Clonck que c’est une machine détraquée, oui, en quelque sorte, projetant l’information de manière aléatoire. Tout peut donc se transformer, se superposer, brusquement apparaître ou disparaître, tout peut arriver, à tout moment. On ne peut rien prévoir. Il s’agit pourtant d’y mettre en place une intrigue, qui rapidement s’enlise, bien sûr, sinon ce n’est pas drôle.

A. G. – Aurais-tu un goût certain pour l’absurde ?

P. B. – Il y a là quelque chose de très relatif, me semble-t-il. Que qualifie-t-on d’absurde ? Ce qui échappe à la logique ? Ce qui est contraire au bon sens ? Mais de quelle logique parlons-nous ? De celle pour laquelle nous nous sommes mis d’accord ? Il n’y a rien d’absolu dans tout cela, je crois. On ne fait pas société sans un mensonge commun. Ce qui nous semble aller de soi n’a de sens que parce que nous avons décidé de nous entendre sur ce point. Et la plupart de nos actes ne sont pas moins absurdes que tout ce qu’on peut lire dans Tardigrade et dans Clonck et ses dysfonctionnements. En vérité, le récit de Clonck est moins dénué de logique qu’il ne peut le paraître. Il suit seulement une logique qui lui est propre.

J. M. – Je n’ai jamais lu description plus réaliste de notre société. Pourtant nombreux sont ceux qui n’y comprendront rien. Vous déconstruisez tout. L’absurde et le refus de faire sens sont-ils pour vous le moyen de révéler les choses telles qu’elles sont ?

P. B. – Il n’est pas tant question, je crois, d’un refus de faire sens dans le récit que d’une volonté de trouver un sens qui lui soit propre. Le sens pour moi n’est pas « déjà là ». Il s’agit donc de le chercher et cela passe effectivement par une déconstruction totale. Je ne peux pas faire semblant de croire à ce qui m’est proposé. Ce serait pure esbroufe. Je suis obligé de déconstruire. Il m’est impossible de faire autrement. Je crois que l’aspect minimaliste et résolument fragmentaire de mon écriture est lié à cette idée. Plus on doute de tout, moins on a envie de bavarder. Je passe bien plus de temps à éviter d’écrire ce que je ne veux pas écrire qu’à écrire ce que je veux écrire. Je vois les choses ainsi : un mot de moins, c’est un mensonge ou une bêtise de moins. En réalité, ce que j’écris me semble moins absurde que ce que je n’écris pas. Quant à « révéler les choses telles qu’elles sont », je n’ai pas cette prétention, toute pensée étant partiellement fausse, comme toute représentation, toute observation, cela dit, c’est un peu l’idée, c’est vrai, d’accord, je l’avoue. Disons, au moins, un refus de présenter les choses comme on prétend qu’elles sont.

A. G. – En effet, j’ai beaucoup aimé Clonck, mais je ne suis pas certaine d’avoir tout compris. À côté de quoi suis-je passée ?

P. B. – C’est un peu compliqué, cette question, non ? Pour y répondre, il faudrait que tu me dises déjà ce que tu as compris de Clonck. As-tu compris l’histoire dans les grandes lignes ? Tiens, au cas où : Envoyés à Clonck par un groupe de scientifiques, deux agents ont pour mission de retrouver un troisième agent, lui-même envoyé à Clonck par un autre groupe de scientifiques.

A. G. – Oui, ça je l’avais compris.

P. B. – Disons, pour le reste, que les dysfonctionnements permanents de l’univers se manifestent également dans l’écriture, dans la syntaxe et dans la durée, dans la structure narrative et la cohérence de l’intrigue, dans l’identification aux personnages ; en somme, tout ce qui pourrait faire naître un récit à peu près acceptable est instantanément déconstruit, saboté, raté. Et tout ça pourquoi ? Pour voir, pour jouer, pour rire surtout. N’est-ce pas finalement la meilleure chose à faire ?

A. G. – Mais est-ce alors un roman drôle plus qu’un roman absurde ?

P. B. – Ce n’est pas absurde. Ah ! Ça suffit maintenant ! Mais oui, bien sûr, c’est drôle, très drôle !  Du moins tout cela m’amuse follement. D’ailleurs, il me faut l’avouer, je ne peux pas écrire sans m’amuser follement. Ce n’est pas sérieux, je sais.

A. G. – Est-ce que je te trahirais si je disais que tu es un écrivain qui rêve d’un lecteur idéal ? Quelqu’un qui te comprendrait au mot près ? Existe-t-il, à Clonck ou ici-bas ?

P. B. – Bien sûr, il existe. Je le connais.

A. G. – En quoi est-il idéal (sans dévoiler), en quoi a-t-il pu cerner ce sur quoi je ne sais pas poser de mots ? En quoi voit-il tes références et tes « œufs de Pâques » ?

P. B. – Il est bien délicat de te répondre sans risquer de trop en dévoiler… Disons simplement que François Matton (car c’est de lui qu’il s’agit) a lu Clonck et ses dysfonctionnements exactement comme j’espérais que quelqu’un le lise. Je me suis trouvé fort troublé d’avoir été si bien compris.

A. G. – Tu as un humour très particulier qui te fait glisser des références un peu partout, nous dévoilerais-tu les coulisses de ton inspiration ?

P. B. – La physique quantique est de loin ma première source d’inspiration. Les ravages qu’elle peut causer sur l’écriture, sur la manière de penser le roman, ou de penser tout court, c’est assez radical. C’est vrai pour Clonck et ses dysfonctionnements, ça l’était déjà pour Tardigrade, même si la zoologie des invertébrés m’intéresse également. On trouve, par ailleurs, effectivement, beaucoup de références dans mes livres, Philémon, Alice au pays des merveilles, La chasse au Snark, Sherlock Holmes, Tintin, par exemple.

A. G. – La physique quantique ? Le fait que quelque chose et son contraire sont possibles dans le même temps ? Tu n’as quand même pas joué les aventures de tes héros grâce à une loi de probabilité ou sur un coup de dés quand même ?

P. B. – Aucune loi des probabilités. Pas le moindre dé lancé, mais une mécanique très aléatoire, oui. Je n’ai décidé de rien. J’ai vécu à Clonck. Je me suis effacé. Je suis devenu Clonck et Clonck a décidé pour moi.

A. G. – Plus précisément, en parlant de lectures, toi qui as été libraire, quelles sont tes livres culte ? tes impératifs, tes obsessions ?

P. B. – Un certain Plume d’Henri Michaux, Merci de Pablo Katchadjian, Baga de Robert Pinget, La Princesse Printemps de César Aira, Motorman de David Ohle, Ubik de Philip K. Dick, Perdu dans un supermarché de Svetislav Basara, sans oublier les Exercices de poésie pratique de François Matton, mais la liste est longue encore.

J. M. – Que lisez-vous à Rose ? (Vous avez le droit de répondre sérieusement.)

P. B. – Rose aime beaucoup Le petit Roi d’Otto Soglow. C’est devenu un rituel, quelques pages tous les soirs à l’heure du coucher. Nous lui lisons aussi Patouch la mouche d’Antoon Krings, Un trou, c’est pour creuser de Ruth Krauss et Maurice Sendak, Marcel le rêveur d’Anthony Browne. Elle aime aussi Babar.

A. G. – Pourquoi avoir choisi d’illustrer Clonck et ses dysfonctionnements ? Comment s’est passée ta collaboration avec l’artiste Claire Morel ?

P. B. – Je n’ai pas vraiment choisi d’illustrer Clonck. C’est Podostrog, en tant qu’enquêteur, qui s’est mis de lui-même à dessiner dans son carnet. Je n’ai rien pu faire. Tu me crois, bien sûr ? En tout cas, Claire Morel s’est tout de suite identifiée à Podostrog. Elle a lu le texte et s’est aussitôt mise à dessiner à la place de Podostrog. C’était troublant. Je connaissais et aimais déjà son travail. Je n’avais aucun doute sur la compatibilité de nos deux univers. C’était une évidence.

A. G. – En tant qu’écrivain, as-tu eu des difficultés à trouver un puis deux éditeurs ?

P. B. – Pour Tardigrade comme pour Clonck, je n’ai contacté que très peu d’éditeurs, on les compte sur les doigts d’une main.

A. G. – Comment les as-tu sélectionnés ? C’est une démarche qui paraît mystérieuse pour bien des auteurs…

P. B. – Cinq ans d’expérience en librairie, cela permet d’avoir une bonne connaissance des différents catalogues, des nombreuses lignes éditoriales. On voit bien qu’il existe des visions incompatibles. J’ai su très vite avec qui j’avais envie de travailler, et surtout avec qui je n’avais pas envie de travailler. Louise Bottu est une maison comme il en existe peu. Elle va bien à Clonck et Clonck lui va bien.

J. M. – Clément Bénech a écrit que « Facebook ne serait pas Facebook sans Pierre Barrault », Facebook, cet espace où tout un chacun se construit un personnage, de nos photos de vacances au petit homme broyé par Pôle Emploi. Quel est votre rapport à ce réseau social sur lequel vos écrits sont publiés avant de sortir en librairie ?

P. B. – Merci, Clément Bénech ! Facebook est un laboratoire. Je teste, j’expérimente, un peu comme sur mon blog. J’aime par-dessus tout avoir la possibilité de donner à lire un roman en train de s’écrire, du premier jet à une version plus élaborée, on peut alors suivre l’aventure jour après jour, et les projets avortés, les ratages aussi, car ils ne sont pas moins dignes d’être lus que l’objet définitif. Et Facebook est un espace de rencontres, pas toujours si virtuelles que l’on a coutume de le dire. Il y a autant de raisons d’y rester que d’en partir : pour l’instant, je reste.

A. G. – Pour rebondir sur la question de Julie, est-ce que cela a gêné tes éditeurs que les textes aient d’abord fait l’objet d’une publication internet ? Ou est-ce au contraire un moyen de se faire connaître et donc une sécurité niveau promotion pour eux ?

P. B. – Il faudrait le leur demander.

A. G. – Tu es tout jeune encore, que puis-je te souhaiter pour ta longue carrière à venir ?

P. B. – J’aimerais avoir un peu plus de lecteurs. Crois-tu pouvoir faire quelque chose ?

A. G. – Tu es tout jeune mais bourré de talent et déjà vieux d’une bonne expérience, aurais-tu quelques conseils pour les écrivains en herbe qui te liront ?

P. B. – Non, je ne sais pas. Aucun conseil.

A. G. – Quelque chose à ajouter ?

P. B. – Oui.

A. G. – Un mot de la fin ?

P. B. – Clonck !

A. G. – La fin d’un mot ?

P. B. – ck

Le mot de la fin de Julie Moulin : Nicolas Gogol, sortez de ce corps !

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