Le Meeting d’Essaouira – Ghislain Gagnon

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Maroc. Sous le règne du soleil règne le Roi Hassan II. Que les dés soient jetés, d’aucuns se disent que non, que les choses encore peuvent changer, quitte à tout brusquer, quitte à tout briser. Le Père aussi se fait violence, pour quitter son Québec et son grand froid, pour rejoindre son fils qui le prie, l’invite depuis des années. Si le Père tremble de voler, nul doute qu’il ne sait pas encore dans quoi il va mettre les pieds. C’est bien ça Le Meeting d’Essaouira, une rencontre, des rencontres, petite et grande histoire, grandes histoires des deux faces de l’Atlantique qui ne s’opposent pas totalement, qui se reflètent plutôt. Il y a des liens à renouer et d’autres à défaire, ne comptez pas sur Ghislain Gagnon pour s’inventer des nœuds, habitué qu’il est à créer en musique, le rythme il le trouve, le garde, l’assène.

Le Père lâcha un long soupir de soulagement. Puis il se releva en poussant sur les coudes, s’assit dans le lit et alluma une cigarette malgré la douleur vive qu’il ressentait à l’estomac. Sa main tremblait. Son cœur cognait fort dans la poitrine… Le Père était abasourdi. Quelle aberration ! Le manque de sommeil, la fatigue du voyage, le décalage horaire, l’énervement des événements de ces dernières heures lui avaient déjà scié le dos et voilà que cet incident insensé venait le troubler au sein même de ses pensées les plus intimes. Complètement dérouté, pour la première fois le Père prit conscience de son isolement. Lui qui vivait seul depuis de nombreuses années fut effrayé par cette solitude nouvelle. Il aperçut son visage dans l’imposant miroir sur pieds qui trônait dans un coin de la chambre. Cette image le figea sur place plusieurs secondes. Elle lui rappelait brutalement son âge, ses soixante-dix ans. Tout en soulignant sa détresse et l’absurdité de ce qu’il était en train de vivre.

Explication. La Beat generation a marqué de son empreinte le Maroc, le Québec, c’est un point commun, il y en a d’autres, la politique par exemple qui fait que le joug des Français fut long à lever par ici, celui des Anglais par là. Roman qui ne se prive donc pas de restituer une époque, un combat, qui s’invente une résistance, une envie de violence, certes. Roman qui surtout, peut-être, campe un homme dans un territoire qui n’est pas le sien, qu’il a rejoint par hasard, par dépit, dépit du fils d’abord qui ayant perdu une certaine notoriété sous ses neiges a décidé de se perdre au soleil, dépit du Père qui l’y rejoint bien après, fuyant sa solitude, cherchant lui aussi un refuge, pour ses vieux os. Invitation qui ne sera pas pour l’heure suivie d’une rencontre car le fils n’est pas là à attendre le Père, à sa place une beauté noire accueille et cueille de sa bouche les dernières appréhensions. Se laisser vivre, laisser vivre et se battre autour de soi. Le Père donc s’habitue à l’idée, qu’il est tombé entre les mains (pas si mauvaises) de combattants. Trop tard pour reculer, trop vieux pour s’encombrer d’un jugement, et puis peut-être, sa jeunesse, celle qu’il ne s’est pas accordée, ses combats, ceux qu’ils n’a pas menés, ses deuils, ceux qu’il va revivre, alors vivre et laisser vivre autour de lui la jeunesse qui s’enflamme. Pourquoi se poser trop de questions, homme de paille il veut bien, finalement, et son fils, même enlevé, il le sait en sécurité, là-bas, dans les montagnes.

Comme pour un plant qu’on arrose religieusement et qu’on enchausse de terre bien meuble, plusieurs faits accumulés au cours des années étaient venus soutenir puis fortifier, le dressant toujours davantage vers le haut pour qu’il pointât bien la tête en direction du ciel, vers la lumière… le sentiment profond de haine que Jihane vouait à son roi. Des histoires qu’on lui avait racontées tout au long de sa jeunesse, des récits dont elle était friande, même s’ils lui nouaient les tripes, des histoires qui toujours parlaient d’emprisonnements iniques, de torture et d’assassinats, les anecdotes parfois terrifiantes de barbarie que colportaient les opposants au régime, et aussi certaines lectures de dissidence qu’on se passait sous la table avec émotion et qui nourrissaient la révolte sans jamais la rassasier, pas plus que la morsure soulage le ventre de la bête affamée…

Roman court et roman long, temps court et temps long, inutile de s’encombrer de trop de mots, d’aligner les pages ou les explications, Ghislain Gagnon ratiboise au maximum ce qui peut l’être, intervient lui aussi dans cette histoire qui sans doute lui ressemble, il faut garder ses mystères. Roman en tous les cas qui s’avale comme s’avalent les kilomètres sur les routes escarpées d’un Maroc lumineux, avec ses bosses et ses paysages, la pédale à fond de cale. Et de ces personnages qui s’affirment et s’étoffent, qui interagissent les uns avec les autres, qui ne cachent pas leur envie de vivre, d’en découdre, nait une histoire qui existe et existera longtemps. Car l’auteur est ainsi, il ne nous laisse ni doutes, ni méfiance, nous le suivons en accélérant, jusqu’à l’envolée finale, qui dans la bouche nous laissera un goût de souffre. Roman solaire qui brûle, et qui brûle et qui brûle.

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Originaire du Québec, Ghislain Gagnon vit à Carouge près de Genève. Auteur-compositeur, ayant plus de cent titres à son actif (SOCAN), producteur indépendant pour deux albums (SUISA), il est l’auteur d’un récit Dans la nuit bleue de l’âme et d’un roman Le Fou des bornes. Son dernier texte, Le Meeting d’Essaouira, est à la recherche d’un éditeur. Vous pourrez en apprendre plus sur Ghislain Gagnon, et le contacter, sur son site internet