Grand frère – Mahir Guven

Grand frère Mahir Guven

Énième roman sur le djihad, sur la Syrie ? Non. Un beau roman sur la fraternité, oui. Il porte bien son nom le livre de Mahir Guven, il le porte haut et beau, aussi beau et haut qu’un amour entre deux frères. Partie la maman, reste le père qui mâchonne sa moustache, son chagrin et son mauvais français. Comment on se définit quand on est né ici, venu de là-bas, de Bretagne et d’ailleurs, un peu plus loin sur la carte, là où explosent aux infos les bombes et sous elles les mômes. Chacun son chemin, chacun sa galère. On ne se perd pas de vue, même si on franchit les frontières, à chacun sa guerre, à chacun ses blessures. À chacun son retour. Partir est une chose, revenir en est une autre. Mais on ne revient jamais tel que l’on était parti, jamais seul en tous les cas, il y a les fantômes qui hantent, les âmes qui se dédoublent et les menaces qui ne nous lâchent plus. Tout est question de temps. Le temps qui vient et le temps pour attendre, le temps d’avant et celui à venir. Unis les gamins, pourtant, frères de sang, presque jumeaux, et quand l’un part, l’autre attend, et quand l’un parle, l’autre écoute, les deux voix, deux polices, deux styles, le lecteur tour à tour suit des yeux un parcours double qui hésite, s’affirme, se plante, sauve sa peau, mais le reste…

La seule vérité, c’est la mort. Le reste n’est qu’une liste de détails. Quoi qu’il vous arrive dans la vie, toutes les routes mènent à la tombe. Une fois que le constat est fait, faut juste se trouver une raison de vivre. La vie ? J’ai appris à la tutoyer en m’approchant de la mort. Je flirte avec l’une en pensant à l’autre. Tout le temps, depuis que l’autre chien, mon sang, ma chair, mon frère, est parti loin, là-bas, sur la terre des fous et des cinglés. Là où, pour une cigarette grillée, on te sabre la tête. En Terre sainte. Dans le quartier, on dit « au Cham ». Beaucoup prononcent le mot avec crainte. D’autres – enfin quelques-uns – en parlent avec extase. Dans le monde des gens normaux, on dit « en Syrie », d’une voix étouffée et le regard grave, comme si on parlait de l’enfer.

Le petit est parti des rêves plein la tête, des rêves auxquels le grand ne croit pas, même s’il les avait peut-être partagés, le fusil à la main et non le scalpel, la différence, mais c’est sa tête qui y est restée. Le petit est donc parti, au Mali qu’il dit, en Syrie qu’il entend. Ce n’est qu’un des mensonges de bonne guerre entre un frère et son autre, des mensonges il y en aura d’autres, et des colères, et des larmes. On remonte le fil, de leur histoire commune et de leur histoire particulière, singulière, tout s’enchâsse. Tellement d’émotions dans ce roman que c’est une charge, contre ici, contre là-bas, contre eux et contre nous. Contre la vie qui sépare et qui réunit. Et les non-dits, les pudeurs, la fuite, la famille, un grand livre, je vous dis. Et dans tout ce bordel naviguent des taxis, anecdotique me direz-vous, pourtant là encore ne pas reprendre la plaque du père, s’uberniser, non par choix, par nécessité, parce que notre société, parce que les luttes, parce qu’on se comprend à peine entre frères, alors entre générations…

Tu sais, frérot, au fond je suis comme toi. J’ai deux moi. Y avait un moi dans l’hôpital qui charbonnait, sérieux, qui faisait pas de bruit, mais qui tournait en rond. Et y avait l’autre moi, celui qui voulait sauver la Terre. Parce que le monde m’appelait au secours. La nuit, j’entendais les pleurs des enfants palestiniens, maliens, soudanais, somaliens et syriens, et de tous les autres. Les bombes pleuvaient sur les innocents, et moi, impuissant, je devenais fou. Il paraît qu’on vivait dans le pays de la liberté, des droits de l’homme, mais rien que l’État sponsorisait des bombardements sur les innocents. Je me suis longtemps demandé pourquoi j’étais parti. La vie, c’est complexe. Les choix que l’on fait, les routes que l’on emprunte dépendent du boy caché au fond de notre cerveau. De la manière dont il se construit. Dont il s’enrichit jour après jour. Et de l’état d’esprit du moment. Y a des routes où tu peux faire demi-tour et d’autres où, quand tu y mets le pied, c’est fini. Et encore d’autres, où tu sais pas ce qu’il y aura au bout. La peur de rater quelque chose t’attire comme un aimant. Dans le doute, tu y vas.

Bien sûr c’est écrit au wesh, couleur locale même si elle est d’ici (vais-je réussir à placer que l’auteur est Nantais ?). Un peu lassant, admettons, mais certains passages si poétiques, si envolés, font oublier les redites, les lourdeurs.  Que sont les mots à part des remparts, des briques qui se posent là, qu’elles viennent d’ailleurs, ou pas, qu’elles pèsent le poids d’une appartenance feinte, d’un hommage non feint, les mots qui s’échangent et qui manquent. Les mots sont nous, pour nous, une offrande. Et Mahir Guven les manie à la perfection, outre l’impact sur le lecteur, outre la force de son récit, de la tension qui se créé suite à ce retour si désiré et pourtant si détesté, de ses détours qui nous prennent à revers, l’auteur en deux mots, en 264 pages, en deux frères, nous livre un sacré bon bouquin qui est en train d’amasser un joli paquet de prix amplement mérités. Alors oui, on y parle de guerre, et d’engagement, d’attentats bien sûr, de religion forcément, de politique, et d’amour, mais surtout d’amour. (Que ceux qui l’ont déjà lu remarquent que je squeeze complètement l’épilogue dont, malgré mes trois relectures, je me passe très bien. Avis à ceux qui ne l’ont pas lu.)

Éditions Philippe Rey – ISBN 9782848765778

Prix Goncourt du Premier roman 2018 !

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