Microfilm – Emmanuel Villin

Microfilm Emmanuel Villin

Troublant que ce roman qui semble porter en lui les attentes de son personnage. Quand je dis attentes, c’est pour ne pas dire ambitions. Quand je parle d’ambitions, c’est pour ne pas souligner le manque de celles-ci. Éternel second rôle notre héros accepte tout, surtout de travailler dans un autre domaine histoire de travailler, car le cinéma, avouons-le semble pour nourrir son homme bien proche de la littérature et de sa femme. Le voilà donc l’objet d’une embauche aussi étonnante que spectaculairement rapide, ce qui à l’oreille aurait dû donner la puce (et ce qui a été le cas d’ailleurs, mais les erreurs persistent quand bien même on les identifie). Sur un malheureux hasard qui frôle le quiproquo, sa ligne de CV mentionnant Microfilm (la revue) entre donc en écho avec l’annonce stipulant ce même terme, un peu désuet avouons-le, mais à nouveau le titre porte en lui le roman qui porte en lui le personnage : microfilm = petit film, CQFD.

« Physique quelconque, visage commun. » Comme il remonte à hauteur de la place Joséphine-Baker le boulevard Edgar-Quinet, que l’ombre portée de la Tour Montparnasse – monolithe noir échoué dans la ville – recouvre de tout son long, slalomant entre les ouvriers chargés d’installer les structures métalliques des stands démontables qui accueilleront le lendemain les peintres du dimanche, il relit en boucle la mention lapidaire inscrite au bas de la fiche cartonnée qu’il a subtilisée une heure plus tôt à la directrice de casting. Celle-ci n’en aura plus l’usage, a-t-il jugé. Dernier candidat à passer l’audition, il a profité e ce que la jeune femme s’est absentée un instant pour mettre la main sur le bristol qui répertorie, en plus de son état civil et de ses mensurations, l’ensemble de ses apparitions sur le petit et le grand écran. Au verso, deux photographies – un portrait en pied et un plan poitrine – agrafées l’une sur l’autre. C’est en dessous d’elles que la directrice de casting a griffonné sa remarque : « Physique quelconque, visage commun. » Était-ce l’avis du réalisateur, qu’elle s’est ensuite contentée de reporter sur la fiche, ou s’agit-il de son appréciation personnelle ? Quoi qu’il en soit, la description n’a rien de flatteur, mais sa carrière cinématographique – inutile de nous pencher davantage sur celle-ci, dans la mesure où elle n’a jamais dépassé le stade de la figuration – ne repose-t-elle pas essentiellement sur cette silhouette passe-partout, a face in the crowd comme disent les Anglais ?

Le voici donc embauché à, on ne sait pas, il ne sait pas, on lui dit rien, dans une Fondation secrète et mystérieuse œuvrant pour une paix qui l’est tout autant. Placide et bonne pâte, il (a-t-il un nom seulement ? je l’ai recherché, sans succès) s’adapte plutôt vite et plutôt bien, tantôt à ne rien faire, tantôt à exécuter des ordre absurdes (s’assurer de la communication par exemple d’une Fondation et de son Président qui semblent ne pas exister l’une plus que l’autre), attendant jour après jour, jour de salaire après jour de salaire (confortable) (étonnement confortable d’ailleurs) (d’autant plus pour un intermittent du spectacle peu habitué à de telles sommes) que les microfilms susnommés dans l’annonce fassent leur apparition (ce qu’il faudra en faire ça, on ne sait pas, il ne sait pas, on lui dit rien). Les jours passent, passent, passent, comment me direz-vous arriver à 179 pages alors qu’il ne se passe rien ? Eh bien, il y aura des surprises tout de même, un voyage imprévu, des disputes et un grand final (j’aurais dû faire cartomancienne).

Las, il lâche son téléphone au sommet d’une pile de journaux constituée de la collection quasi complète d’une défunte revue de cinéma. S’extirpant de son transatlantique bleu rayé blanc qui lui sert de fauteuil (le canapé-lit est resté bloqué pour de bon dans la seconde position), il s’avance vers la fenêtre à travers laquelle son regard s’égare. Avec le temps, il était parvenu à ne plus vraiment y prêter attention. À cet instant, pourtant, les quatre lettres lui sautent aux yeux : le A et le E en majuscules bleu capri encadrant sur fond blanc le N et le P jaune colza. Le logo que l’Agence nationale pour l’emploi a utilisé de 1974 à 1989, avant plusieurs liftings sans conséquence notable sur le niveau de chômage du pays, orne toujours la largeur du pignon aveugle de l’immeuble qui fait face à son studio et en constitue pour ainsi dire le seul horizon, quel que soit l’angle de vue adopté. Depuis, ladite agence s’est mutée en pôle et dotée d’un numéro de téléphone à quatre chiffres aisément mémorisables qu’il se résout à composer.

Ceci étant dit, je vais me permettre un terme qui peut détruire la réputation d’un livre aussi vite qu’il est prononcé (quatre syllabes, à vos marques) : voici un roman DIVERTISSANT. Il y a eu un moment dans notre monde où les termes mélioratifs (tels que GENTIL qui reste mon exemple préféré) sont devenus péjoratifs. Je ne peux donc me contenter d’un simple adjectif sans lui accoler une explication de texte que, malgré notre époque qui est aussi celle du buzz, vous êtes priés de lire jusqu’au bout. Divertissant, de sa définition qui distrait en amusant, de son étymologie latine divertere (détourner), se veut donc être, mais oui, un compliment. Comme devant un bon film dont je n’attendrais rien, peut-être un peu de cette étrangeté qui provoque le rire (le rire = réaction nerveuse à une situation imprévue, ne jamais l’oublier) et qui du coup fait passer un moment léger, anodin, gracile, évaporé. L’auteur – Emmanuel Villin – cherchait-il la montée du stress en nous soumettant à un homme, un peu rêveur, soumis à une entreprise illogique sinon farfelue ? Je ne le crois pas, me trompe-je peut-être, il faudrait à vrai dire lui demander.

Éditions Asphalte – ISBN 9782918767756