L’Homme sans feu – Florie Adda

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Mais quelle claque ! Si peu de pages, construire un monde, le détruire, le reconstruire. Le redétruire. La gueulante est passée, la Terre l’a poussée, éradiqués les hommes mangés par les flammes, lavés par les vagues. Une poignée il en reste, au fond de la grotte tapis. Apeurés, resserrés, transis. Retour dans la caverne, et ce n’est pas un mythe. Et les trois nouveaux dieux pour dicter les nouvelles lois, ne pas fuir est la première, droit de vie et droit de mort, l’union ne fait pas la force mais assure la survie, comme s’il restait quoi que ce soit à sauver. Au milieu des hommes, au milieu de l’amas, des jambes et des bras, des poitrines qui respirent de concert, l’homme n’oublie pas qu’il a été homme, homme et puis mari et puis père. Noyé l’enfant, brûlée la femme, l’homme n’oublie pas qu’il est homme. Un et indivisible. S’échapper, guetter l’ouverture, celle de la caverne qui si peu souvent voit le jour, celle des arbres et du sentier qui mène vers ailleurs, mais vers où, mais vers quoi ? Alors l’envie, l’instinct de fuite ou de survie, mais le courage pas encore, jusqu’à la main sur son poignet, jusqu’à la femme qui le tire à sa suite.

Mon isolement est voyant. Provocant. Je ne peux pas m’en empêcher, je sais que c’est dangereux pourtant. Je sais que je ne suis pas le premier. Que d’autres avant moi ont voulu marquer leur différence. Revendiquer leur distance. Deux ou trois comme moi qui ne supportaient pas de s’agglutiner au plus près du foyer tous ensemble pour s’aveugler. Pour entendre brûler nos derniers souvenirs, dévorés par d’autres histoires enflammées. Des histoires arrangées. Parce qu’on s’arrange bien comme on veut avec les mots. On s’arrange avec les morts. On se porte tous victimes volontaires d’un sort qui s’est abattu sur nous sans que nous n’ayons rien pu faire. Une tragédie dont nous sortons en héros de guerre parce que survivants. Parce que quand vous êtes traumatisés devant l’horreur, rien que le fait de respirer encore est un acte de bravoure. Du moins c’est l’idée encouragée tout autour de nous. Nous sommes des statues entretenues par nos mensonges collectifs. Nous sommes unis dans la douleur d’être vivants, unis par le même soupir de soulagement, par les mêmes bouffées de culpabilité de ne pas avoir péri comme les autres, ceux qu’on aimait mais qu’on a laissé crever parce qu’on a pas voulu se risquer à les aider. Nous étions le dernier groupe, la dernière chance de l’humanité. Les seuls de notre espèce à pouvoir peut-être la sauver. Alors courir vers eux, non. Leur tendre la main, les yeux, non. Mais se détourner, tirer un trait sur leurs visages, effacer leurs images, se dénier toute possibilité de se rappeler. C’est le sacrifice qu’on a fait. Qu’on nous a demandé. Le crime qu’on a exigé de nous. Et on a accepté, on l’a fait.

Pas connue, indifférenciée parmi les corps qui s’agitaient, peloton apeuré, dernier bastion de l’humanité, ses yeux pourtant, ses murmures. Suivre quand même, la vaillante, la volontaire, pas de mots, que dire. Se raconter les vies d’avant, à quoi bon il n’en reste rien. S’inventer un plan, à quoi bon il ne reste rien. Alors avancer, dévaler, affronter la neige et puis la lave, le cagnard et les cailloux, faire connaissance autrement, lovés dans le creux de la nuit, laisser les corps redevenir corps. Quand on a tout perdu, quand on a TOUT perdu, que restera-t-il de nous, nouveaux Adam et nouvelles Ève, rien. Nos pieds pour marcher, nos têtes pour ressasser, nos yeux pour pleurer. La sauvage, la farouche, ouvre la voie, quant à lui il la garde dans sa tête, la voix qui se souvient des temps déjà anciens, même pas confiants, indifférents plutôt à la Terre que l’on assassinait, que l’on provoquait, et les petits chagrins et les grandes failles, narcissisme stupide de l’homme stupide. Remâcher ce passé au goût amer, s’en absoudre et peut-être, dans l’œil éclairé par la flamme, par la femme, imaginer qu’encore, peut-être, on pourrait reconstruire, non pas le monde, comment faire il ne sait pas, tout a toujours été fait pour lui, à sa place, lui l’écrivait seulement l’écrivain, mais alors inventer, encore, une histoire, un amour, un feu de paille ou feu de braise.

J’étais dans mon bureau, ma bibliothèque, ma grotte sacrée d’alors. J’étais dans mon antre de création où s’entassaient mon travail, mes projets, mes livres de chevet, mes pires peurs démesurées et mes pensées les plus pensées. Les livres que j’avais lus cul sec ou que je n’avais jamais terminés. Ma nourriture étalée sur les murs, peintures et lithographies, cadeaux intellectuels et tableaux conceptuels réunis en un amas culturel ami qui constituait l’ambiance de mes séances de ratures. De mes combats d’écriture. J’étais dans ma belle prison que j’aimais. Dans ma maison de papier qui a brûlé aussi vite que s’enflamme une idée. Je la revois en détails, les étagères en bois clair et les livres ouverts en éventails autour de l’ordinateur en perpétuelle crise respiratoire. Et moi au milieu, anxieux maître des lieux à consumer les clopes dans l’indifférence de sa souffrance. À arpenter les contours de la pièce comme un indien en orbite autour d’un totem, cherchant dans la répétition la transe, le céleste dans le geste. La perte de contrôle qui transformerait ma raison en boulet de canon. La gravitation parfaite qui projetterait dans la vie de ma main les réflexions de ma tête, se délestant au passage de toute matière superflue comme les poussières perdues d’une comète. Je cherchais l’essentiel dans le ciel. Dans un ailleurs supérieur. Dans un nuage de vérités dispersées au-dessus de l’humanité, voie lacté de liberté au-delà de mon cerveau trop conscient, trop empêtré de questions pour être encore assez vibrant. Je plaçais ma croyance en la transcendance, remplaçant finalement Dieu par l’art, la philosophie ou même la science, tout ce qui poussait l’être humain à se dépasser. J’avais construit mon illusion de beauté comme on aménage une maison, sans trop se préoccuper de ce qui peut bien se passer à l’extérieur de ce sanctuaire artificiel et personnel. J’avais oublié le monde autrement que les arbres de mon quartier, les bruits de mes voisins, les fleurs de mon jardin. Je m’étais barricadé sans m’en rendre compte, porté par l’amour de cette sécurité qui consistait alors en une famille aimée, aimante, un travail prenant le reste du temps et de la place, un doux quotidien loin des glaces agonisantes du Groenland, loin de l’alarme qui sonnait comme la cloche dominicale d’une messe à laquelle on ne va jamais.

Projeter dans celle qui l’a pris avec elle, contre son sein, sans lui demander son avis, hors du corps agglutiné, déjà mort de ceux qui respiraient à peine. Mais l’Homme est ainsi, il ne connaît que les chemins qu’il emprunte, et réemprunte sans fin, n’invente pas, reproduit, ne construit rien, détruit. Alors la fin, si vite, si forte, si imprévue qu’elle percute de plein fouet, entouré l’italique autour des mots, charmeur et terrifiant, hypnotique second discours qui dit tant, tant et trop. Insoutenable vérité sous-entendue. Roman fulgurant, impeccable, la littérature à l’os. Et sur le champ des ruines virevolte la langue légère de Florie Adda. Le travail, sans nul doute, mais le talent qui camoufle les aspérités, les efforts. Reine des assonances qui s’associent, reine des images qui prennent à la gorge, envoutante en campant, peu de mots, fin du monde, rien que ça, ni ailleurs ni là-bas, portes ouvertes au lecteur qui s’engouffre et ne peut s’échapper. La langue toujours, déliés maitrisés, échos qui résonnent, chocs. Uppercuts. Rien à couper, rien à jeter.

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Je suis née en 1986 à Paris. Je vis et travaille à Montpellier. Après des études de cinéma, je suis entrée aux Beaux-arts d’Avignon en 2006 où j’ai principalement pratiqué la peinture et le dessin. Je me suis ensuite consacrée à l’écriture pendant un an, ce qui a donné le roman illustré États mixtes sur papier (Bleu pétrole éditions, Paris 2012). Le roman a ensuite donné lieu à une adaptation scénique, États mixtes sur plateau, que le danseur Bertrand Davy et moi-même avons co-créé et joué. Je poursuis aujourd’hui mon mon travail plastique et mon travail d’écriture de manière parallèle et entremêlée, et saute sur toutes les occasions qui me sont données d’explorer la création sous toutes ses formes et de continuer ainsi à constituer mon langage. Pour pouvoir dire tout ce qui existe, tout ce qui n’existe peut-être pas, et tout ce qui existe à moitié.

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