Ariane – Myriam Leroy

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La madeleine, la biscotte, le sucre et la glace, nos 13 ans, ça craque, ça croque, ça commence bien. Retour en zone trouble, celle qui fait passer de l’enfance à l’adolescence le corps des jeunes filles en fleur, mal fagotée, coupe impossible, lunettes qui bouffent le visage VS habits de marque, lissage savant, discrètes lentilles. Métamorphose. On s’affirme, on se teste, on se valide comme le souligne Myriam Leroy, l’âge (pas) tendre de la difficile définition de soi-même. Description d’une petite ville de Belgique qui vaut tous les voyages, on imagine sans peine, on hésitera à y réserver un hôtel. Les parents se fantasment bourgeois, ploucs est la réalité qu’assène leur fille, elle s’en détache mais se dirige tout de même vers leur idéal : devenir la meilleure amie d’une très chic fille, tennis et piscine, famille aux habitudes un peu malsaines, mais du fric, la classe. Sacrée amitié, excessive, exclusive, nous avons dû connaître ça. Enthousiasme devant les souvenirs, la parole facile, et le beau plantage de décor, temporel, générationnel, qui paraît tout de suite familier. Amitié de filles donc, vous croyez voir deux gamines, vous avez oublié la méchanceté tout sauf innocente, les provocations, les mises en danger qui a posteriori font frémir, l’arrogance de cette jeunesse qui a besoin de croire qu’elle a déjà tout compris avant d’avoir commencé à apprendre. Et surtout cet amour, fusionnel, jeu de miroirs, se rêver dans les yeux de l’autre. Ajoutons un peu de littérature et évoquons le mythe du Doppelgänger. Si Ariane est fascinante, elle est aussi diabolique, voilà l’accroche, plutôt réussie.

Je voudrais me rappeler avec précision les premières paroles échangées avec Ariane, la manière dont on s’est rapprochées, elle et moi, comment j’ai abandonné mon statut de péquenaude ainsi que Tomas et Lisa, mes deux coreligionnaires de quarantaine, mais je ne m’en souviens pas. Il y eut pourtant un avant et un après : son personnage éclipsa tous les autres, qui se muèrent en figurants silencieux et flous. Je beau me creuser la tête et retourner dans tous les sens mes douze, treize et quatorze ans, avant que les choses tournent à l’aigre entre Ariane et moi, j’y trouve à peine mes parents en version silhouettes et quelques gêneurs, vagues obstacles à notre idylle.

Ce qui aurait pu être une agréable lecture de week-end, légèrement palpitante, m’a tout de même été gâchée par deux procédés un peu dommageables que nous pouvons sans doute mettre sur le compte des défauts bien compréhensibles d’un premier roman. Le premier est l’effet d’annonce. Si très vite il y a la promesse, ou la menace, que cela finira mal, avouons que la seconde partie du livre n’est guère à la hauteur de l’attente, malgré quelques anecdotes bien salées qui peinent pourtant à relever ces passages aussi plats que le plat pays. Le second, dispensable, est l’intervention de la narratrice, ou de l’auteure, qui essaye de nous mettre un doute sur le fait qu’il s’agit d’un récit et non d’un roman, ou l’inverse, allez savoir. Qu’elle nous avoue ainsi que peut-être elle rajoute, ou élude, ou invente, ou mente, qu’elle insiste surtout sur le fait que cette sombre amitié adolescente lui coûte encore 80 euros hebdomadaires chez son psy et, très paradoxalement, la pensée assez basse me vient qu’en l’occurrence c’est bien moi qui ai payé pour la lire ainsi se répandre sur son sort (finalement banal). Outre ce nombrilisme, celle qui parle, quelle qu’elle soit, fait preuve envers elle-même d’un tel manque de complaisance que d’affirmation d’une vraie franchise (honorable) il en devient suspect. Peut-être que d’un coup l’intrigue a semblé trop mince à Myriam Leroy pour qu’elle se sente obligée d’en rajouter, mais finalement élaguer, ne pas surcharger, aurait donné un texte tout à fait satisfaisant. Ceci étant, et si pour conclure je ne peux m’empêcher de rapprocher ce livre de celui de Delphine de Vigan, D’après une histoire vraie, en une version plus jeune (à tous les niveaux), j’avoue que la lecture en est aisée et qu’elle a le mérite de nous replonger dans les vieilles pages de nos histoires si communes, mais si personnelles.

Alors tout bascula. Bascula dans le sens où s’il y avait encore une tour, un roi ou une reine debout chez moi, ils furent alors définitivement couchés, conquis, rendus. Ariane fit tomber les derniers résidus de crainte hérités de douze années d’éducation fondée sur le mantra préféré de mes parents : « Se méfier de tout et tout le monde, ne jamais rien attendre de personne. »

Ariane prouva qu’ils avaient tort, et, outre l’attachement à vocation éternelle que l’événement scella entre nous, il me dépouilla de l’inquiétude sourde qu’en chaque être humain qui m’entourait sommeillait un prédateur qui n’attendait que l’occasion pour devenir le larron. C’était une conclusion pour le moins paradoxale, parce que, si j’analysais plus sérieusement la séquence, elle me montrait en effet que les gens étaient profondément nuisibles dans leur ensemble, et que l’exception à cette règle ne constituait qu’un contre-exemple anecdotique. Mais l’exception existait, Ariane existait, et cela me suffisait.

Éditions Don Quichotte – ISBN 9782359496758

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