Pique-nique – Camille Guichard

Pique-nique Camille Guichard

Petit Pierre, dans ses yeux, bien trop lourds, les secrets des adultes. Ça commence un dimanche, un dimanche comme les autres, Pique-nique dominical, le père et la maman, le couple d’amis, leurs enfants. En place tous les protagonistes du futur drame qui va s’agiter, s’étoffer, mal finir. Et petit Pierre, plus qu’un enfant, pas encore un grand, mais l’incandescence de l’enfance, partout les yeux, partout les oreilles, omniscient, omniprésent, omnipotent, s’envolant, voyant tout, entendant tout, à peine croit-on parfois qu’il existe, qu’il n’est pas qu’une âme, virevoltant de branches en branches, se matérialisant là où les liens se nouent et où la catastrophe se joue. Classique histoire d’adultère, on y comprend quoi quand on est encore innocent, que le père aime celle qui nous éblouit, car petit encore mais le cœur bouillonnant déjà. Drôle de roman, classique comme toujours au Mercure de France, mais princier, mais envolé, n’allez pas rire, croyez-moi, dans certaines scènes on se rejoue Shining les yeux fermés.

Et plus on se rapproche, plus mon père se met à chantonner, l’air guilleret. Toujours le même refrain : Quand le jazz est, quand le jazz est là, La java s’en, la java s’en va. Il ne connaît que quelques paroles de la chanson. Mais quand il la chante, il semble vraiment heureux. Tous ses soucis de la semaine s’évaporent. Fini les ouvertures fermetures des comptes d’épargne, fini les statistiques à rendre chaque vendredi soir à sa direction. Il a beaucoup de travail dans son agence. Ses clients sont nombreux, ils viennent, d’après lui, pas uniquement pour déposer ou retirer de l’argent, mais pour discuter, pour lui parler de leurs envies, de leurs ennuis aussi. Il les conseille, sur leurs placements et sur leurs choix de vie. Il est apprécié pour ça, pour sa facilité à se mettre à leur place, à écouter et à répondre à leurs attentes. Et surtout à leurs angoisses. Il dit que ses journées passent vite à cause de ça précisément. Et ses clients le remercient, en lui faisant de petits cadeaux. Il a reçu des légumes, des fruits frais, des fleurs. Un jour, il a eu droit à un steak de cheval. C’est moi qui ai dû le manger. Mon père m’a dit « Moi, à ton âge, j’en mangeais tous les mois. Mon père à moi me disait que ça rendait viril. » C’était tendre, mais la chair avait un goût très fort. Presque fumé. J’ai mis du temps à finir mon steak. Un peu dégoûté. Après, je lui ai demandé ce que voulait dire le mot « viril », il m’a répondu « Tu n’as qu’à chercher dans le dictionnaire. » J’ai cherché, je n’ai rien compris. Ça parlait de sexe, et je ne voyais pas le rapport avec le steak de cheval. Quand le jazz est, quand le jazz est là, La java s’en, la java s’en va, la voiture continue de s’enfoncer lentement dans la forêt.

Tout commence sous le soleil du dimanche et tout se termine à la nuit tombée, le repas engouffré, les bouteilles débouchées, l’œil de mire au milieu, trop belle la muse qui se rêve croquée par l’objectif de son amant et qui ne s’en cache pas, ou plus, feu aux poudres et chacun son rôle à tenir, et chacun son drame à subir, et les enfants au milieu qui se construisent un abri de fortune. Petit Pierre quant à lui, le discret, le timide, l’isolé, recherche la fuite dans les cimes des arbres mais à vouloir quitter la terre on prend parfois de drôles d’envolées. Bien sûr c’est un récit d’enfance, de sortie d’enfance, de celles brutales, un peu mortelles. Je redoute ces récits et m’en accommode ici car le ton n’est pas mièvre, difficile même de jauger l’âge du gamin, petit ange sexué qui s’oublie déjà, qui s’oppose déjà, qui comprend enfin. J’ai aimé ce huis clos en forêt, ces arbres protecteurs, j’ai aimé me perdre, me raccrocher à une histoire des plus simples, des plus familières, des plus sordides, bassement banale, et pourtant le dérapage, la violence, les yeux rendus fous, le voile rouge qui fait que l’on ne reconnaît plus les siens.

Mon père est un peu gêné, avec son verre dans une main et son appareil photo dans l’autre. Il adore tellement la photo qu’il n’arrive pas à se séparer de son Rolleiflex. Je crois que c’est plus qu’un hobby pour lui, il passe beaucoup de temps seul dans son labo, à révéler « le temps présent » comme il dit. J’ai du mal à comprendre ce qu’il veut dire par là. Même s’il nous répète souvent à ma mère et à moi que le présent n’existe pas, raison pour laquelle il faut le surprendre et surtout l’imprimer non seulement dans sa mémoire, mais surtout sur du papier photographique. Pour en avoir une trace intangible. C’est important pour lui de laisser une trace de son travail, de sa vision du monde. Sans cette activité, je crois que mon père ne serait pas ce qu’il est. Il lui manquerait quelque chose dans sa vie. Un équilibre. Une liberté.

Petit Pierre, petit roc, lui seul garde le cap quand un à un les adultes déraillent, quand son père se confie, s’égare, se perd, quand la belle Jeanne se veut désirée, exister peut-être seulement, femme des années passées cantonnée à la maison, sans horizon, même plus la mer de là-bas pour l’apaiser, quand la mère qui sait mais ne dit rien, ne maitrise rien, pas même les claques qu’elle donne, sans réfléchir, car parfois en panique le corps prend le pas, quand le mari trahi, trompé, délaissé, croyant trouver une faille s’y engouffre de toute sa force, de toute sa brusquerie, quitte à tout rompre, à tout casser. Petit Pierre au milieu, ne fuit pas, épie sans répit, ne peut lutter contre l’attente qui prend fin, malgré la catastrophe, hommage à Gracq. Du brio et une note de folie dans ce roman bleu qui cache bien son jeu, sage sous sa couverture sans image. Charme des histoires surannées, charme traditionnel des mots choisis qui campent, ma foi, un pique-nique dominical, un simple pique-nique dominical entre amis, en famille.

Mon père semble fasciné par le mouvement des branches qui bruissent autour de Monsieur Galas. À mon tour, je me laisse absorber par la houle des feuillages, le clignotement du soleil entre les branchages. Le vent me caresse le visage, la lumière imprime sur mes paupières fermées un fond uniforme orange sur lequel s’agitent des veinules noires, comme les paramécies que j’ai observées au microscope en travaux pratiques. J’ai l’impression de faire partie d’un monde étrange, surnaturel. Pourtant je n’ai pas peur, au contraire j’aime cette impression de flottement, d’errance dans les limbes d’un univers où je serais le seul rescapé d’une civilisation perdue. Les changements de luminosité dus au passage du soleil derrière des nuages ajoutent de nouvelles formes sur la peau translucide de mes paupières, des formes plus étirées, plus évanescentes. Je me force à ne pas ouvrir les yeux pour rester dans cet état hypnotique et de bien-être, mais des pas se rapprochent de moi.

Éditions Mercure de France – ISBN 9782715247048

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