Témoin – Sophie G. Lucas

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La poésie, me dit Sophie, est panel, est partout. Et moi je ne lis pas de poésie. Alors j’achète la poésie de Sophie. Au tribunal la poésie, elle se trouve, aussi, gros – bloc – noir. Nantes. Micro-séquences, des mots, sur des maux, facile, évident, vrai. Témoignages et Sophie Témoin. Ça déferle. Répétitions. Alcool en premier. La poésie n’est pas que rimes, mais alcool rime avec alcool, histoires de trop-pleins qui débordent, débordements. Avec vol alcool rime, aussi. Et de vol à violence, assonance. Parfois viol tout court, oui. Doit en avoir marre le gros – bloc – noir de toujours, toujours, entendre les mêmes mots, les mêmes rimes, pauvres. Entre les vignette, la vie, Sophie, celle de son père, le peu qu’il a laissé derrière lui, avant de repartir, encore, faire des enfants, encore, tout quitter, toujours, pour aller où, finir où, mourir où. Mystère. Est-ce que les vignettes se collent pour compléter l’album de Sophie, est-ce que Sophie comble les trous avec les manques des autres, témoin, témoin, alors le jeu de mots là, il est facile. Mais tu es bien plus que ça, Sophie.

Je parle avec mes nerfs

Je vais te tuer. Je vais te crever. C’est depuis que je suis avec elle. Il a déjà été condamné. Les mêmes faits contre sa compagne. Elle était enceinte de leur enfant. Ils se sont séparés. Ils se sont remis ensemble. Il a recommencé. Il dit. C’est elle. Elle s’est fait passer pour une inconnue sur un site. Elle l’a piégé. Alors je me suis énervé. Elle aurait pas dû faire ça. C’est pas bien. Il frappe. Les murs. Les portes. Les volets. Avec ses poings. Avec un marteau. Il se défoule. Sur les objets. La télévision. Et il donne des coups de poing. Sa compagne. Il s’acharne. Je m’énerve vite. Je l’aime. Mais je la tape. J’ai jamais pensé vouloir la tuer. Je parle avec mes nerfs. Il y a l’alcool. Le cannabis. Condamné huit fois depuis trois ans. En attendant il vit chez son père. Il est peintre en bâtiment. Intérimaire. Je suis toujours amoureuse de lui. Mais je le reprendrai pas tant qu’il changera pas. Je veux rien pour les violences physiques. Je demande juste. Qu’il rembourse la télévision.

Ma poésie, bon c’est de la prose, elle est délicate, je comprends tout, je me porte bien, tout va bien. Dernier texte synthèse, là aussi poésie, et là aussi ça me parle. Toujours. Ravie. Bêtement ravie d’affronter mille vies brisées, mille cous brisés, mille coups envoyés. La poésie est partout, même au fond du trou et de l’écrou. Verrouillée. D’une traite. Reprendre sans doute, plus tard, encore. C’est précieux un témoignage, des fois on oublie dans quel monde on vit, alors ça rafraichit. Sophie, pour oublier, je le sens moins, ça doit défiler, les questions, les manques, les colères. Les mots auraient-ils valeur curative. Pour ceux à qui on les demande, qui doivent rendre mots autant que comptes, des explications fais pas le con, pour celle qui écoute, qui note, qui transmet. La poésie serait-elle onguent. Retenir une phrase, en faire un titre, de mille titres faire un poème, de mille personnes tenter, recréer un homme, le seul et vrai, l’absent. Parce que mort. Ça devait arriver un jour dit la mère. Ah bah oui, ça. Ça c’est dire pour ne rien dire, mais ça soulage, juste celle qui le dit, sans doute pas celle qui l’entend.

La longue peine (18)

Mon père est cet homme qui ment, mon père est cet enfant qui frappe, mon père est ce jeune homme perdu dans le box, mon père est cet homme qui tient une arme, mon père est cet homme alcoolique, mon père est celui qui abandonne ses enfants, mon père est ce voleur, mon père est ce chauffard, mon père est celui qui court sous les balles, mon père est ce petit caïd, mon père est celui qui se raconte des histoires, mon père est ce type qui traîne ses journées dans les bars, mon père est ce jeune homme qui ne s’en sort pas, mon père n’est pas quelqu’un de bien, mon père est celui qui ne se souvient de rien, mon père est cette jeune femme sur les nerfs, mon père est celui qui s’arrange de tout, mon père est l’homme de plus en plus ivre, mon père est un grand fleuve, mon père est cet homme seul, mon père est quelqu’un de bien, mon père est l’homme qui crie, mon père est l’homme qui a toujours raison, mon père est le type qui ne s’excuse de rien, mon père est cet homme malade, mon père n’est pas un ange, mon père est un homme nombreux, mon père n’a pas de loi.

Témoin. Je suis le témoin de celle qui est témoin. De celle qui assiste. Sans fin, langue française, double sens, à tous les étages, comment fait-on avec des mots qui changent de sens. Écriture constructive, si elle assiste c’est qu’elle n’agit pas, Sophie, si elle assiste c’est qu’elle veut aider, Sophie. Que dit-elle déjà ? Et toujours. La violence. En moi. Tout contre moi. Tout contre moi. En trois mots, fabuleux, juxtaposés les trois mots, sens sans fin. Contre pour dire près, ok, tout est à un s près. OK. Voilà c’est ça Témoin. Un règlement de comptes entre elle et lui, elle et elle, eux et eux. Mais eux et eux finalement, c’est un cadre, c’est utile un cadre mais ça ne fait pas le tableau. On se déplace un tout petit petit peu, le pas, le côté, et Sophie en plein, et l’absent au milieu. La vie est poésie, la vie est fiction, même si Sophie s’y refuse, à s’y essayer. Des faits, des faits, rien que des faits, des mots, des mots, rien que des mots. Et pourtant, mille fois mille fois mille plus. Parce que parlés, les mots. La poésie, me dit Sophie, est oralité. Alors je regarde, je m’écoute, je me lis. Et je vois, et les points, et les virgules, et ça ne sonne pas pareil, ni au début, ni à la fin. Il y a quelque chose dans les mots, il y a quelque chose entre les mots, et dans Témoin, il y a une poète, ma poète, la poésie.

Éditions La Contre-allée – ISBN 9782917817537

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