La Ballade silencieuse de Jackson C. Frank – Thomas Giraud

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Tout commence par un feu, un affamé, un qui dévore, les enfants et la peau, qui laisse des traces, dans la tête, dans le corps. Jackson s’en sort, y perd un ami, s’en sort et s’en relève, mais boiteux, mais greffé, mais différent. Les années passent et que faire de ce gamin rapiécé, qui traine la patte et ses tonnes de mélancolie, sa timidité. La musique peut-être, comme voie de guérison, comme voix éraflée, comme ultime envie. Alors, il y a la rencontre qui confirme, même si elle infirmera plus tard, le King, le roi. Et puis il faut partir, non pas au soleil, quitter New York et rallier Londres, s’enfermer, se cacher derrière les paravents pour oser chanter. Et puis il faut revenir, de nouvelles déceptions dans le sac déjà lourd, se trainer, se figer devant le feu clignotant et regarder passer sa vie. Drôle de vie en l’occurrence que celle de Jackson C. Frank, ce qui est ignoré par Thomas Giraud est comblé, quand le il ne sait pas, le je s’impose, l’imagination aux commandes, roman doux, mais roman vrai.

Des premiers jours à l’hôpital, il a presque tout oublié. Il n’a plus en tête les regards effarés des médecins qui chuchotent Il ne passera pas la nuit ou pas la semaine ; il conserve des souvenirs éparpillés, en désordre, non chronologiques. Après la phase de choc, il y a des réactions inflammatoires généralisées, des douleurs qu’il faut calmer et qui transforment le temps. Il ne s’agit plus de jour ou de nuit mais des moments où l’on souffre et de ceux que les drogues apaisent. Si les médicaments lui imposent un repos nécessaire, ils lui font des sommeils mauvais, avec de l’agitation, plusieurs sueurs par nuit, la langue toujours sèche, un goût de sucre qui se mélange à celui du brûlé qu’il a en permanence dans la bouche. Au début, il pense que ce sont ses dents qui ont pris le goût du feu alors il les frotte tant qu’il peut, tant que sa fatigue ne l’empêche pas de le faire. Le goût revient et, au réveil, il a sur les lèvres un parfum de cendre. Le brûlé lui vient du dedans, chaque alvéole pulmonaire ayant constitué sa réserve de fumée et emplissant son souffle de ce feu froid.

Il faut lire Thomas Giraud et voir l’homme derrière les mots, en retenue, toujours, un reproche, peut-être, l’homme qui prend de la distance, se sort à grand peine de ses désirs, de ses attentes, l’artiste devenu personnage, greffe de la fiction sur la réalité. Il faut donc voir les hommes, et le créateur et la créature, et les je nombreux comme liens, comme points de ralliements, comme points de suspension, qui parle ? Roman charnel, incarné, on y revient toujours à ce bout de peau, qui n’est pas à sa place, qui n’a pas sa place, qui rappelle que l’un a survécu là où d’autres ont péri, qui marque la différence, qui devient honte, fardeau brûlant. Ce qui brûle ce n’est pas la voix, le blues se murmure, se marmonne, pas d’éclats, pas d’embrasement. Une voix qui vient d’ailleurs, du plus profond, qui doit sortir mais pour dire quoi, personne ne l’entendra, le succès ne sera pas au rendez-vous, Jackson avait-il de toute façon de quoi l’accueillir, lui qui se planque et lui qui se traine.

Il cherche sur quoi chanter. Comme Dylan, Johnny Cash, il voudrait s’emparer de ce que l’on ne formule pas d’habitude, de ce que l’on ne chante pas. Dire des peines profondes, sourdes, effroyables parfois, parler du feu dont Je sens les braises froides, de la peau déplacée. Il voudrait raconter même si ce n’est pas bien clair dans son esprit Cette noirceur, la mienne, si particulière, de la suie, celle qui me recouvre entier comme un mouchoir mouillé, qui pénètre et transit toute la peau, juste ce qu’il faut pour rendre les os presque coupants prêts à être transpercés. Mais il se constate un peu caricatural et larmoyant dans cette exposition de son passé. Je n’ai pas les mots, les phrases pour dire tout ça. Il ne se sent ni l’envie ni même les armes pour être provocateur dans ce qu’il chanterait ou dans la manière de le faire, Je ne cherche pas à me positionner répète- t-il, mais voudrait plutôt s’inspirer de cette vigueur qu’il devine dans certaines postures afin d’éviter de chanter des mots blanchis, rendus fades et sans intérêt. Rester sur quelque chose d’essentiel et tranchant. Il envie Roy Orbison avec cet art majestueux de faire une chanson dans la chanson, deux chansons en même temps, de bouger les mots, presque rien pour faire passer du rire aux larmes, être incroyable en miaulant, en hurlant. Il faudrait de la souplesse et Jackson est comme ces navires très lourds, aux moteurs gigantesques, au vrombissement atonal, qui ne peuvent faire des manœuvres que très lente- ment, si lentement qu’ils font déjà presque partie du paysage, de la vase et des eaux grises qu’ils agitent. Se donner un programme, des directions, ce n’est pas forcément le moyen d’y parvenir.

Le feu a mangé les enfants et a grignoté Jackson, il n’est plus entier, il est rapiécé, rétamé, et son histoire, racontée, volontairement tenue à distance, comme une voix que l’on ramène du royaume des morts mais tranquillement, sans attentes, sans fracas. Comme il est dit, dans le texte, je pioche, je paraphrase mais c’est juste : Il se perd dans le comment sans jamais parvenir au pourquoi. Thomas Giraud ne se perd pas, il avance par petites touches, comment il sait faire, pourquoi… pourquoi pas. Alors il y a l’élégance, du geste et du propos, mais il n’y aura pas de palpitations, pas de révélations, juste un portrait, en creux. C’est une atmosphère très particulière qui règne dans ces pages, et si je la goûte avec plaisir, je ne peux me retenir d’en éprouver un chagrin, celui d’une retenue exacerbée, d’un manque, de vie, mais comment aurait-il fallu raconter l’histoire d’un homme qui a bénéficié d’un surplus, de vie, et qui n’a pas réussi à en faire grand-chose, peut-être était-il déjà mort… Une lecture particulière qui se mérite, la relecture d’une vie qui mérite d’être faite.

Éditions La Contre allée – ISBN 9782917817728

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