Christophe Lucquin Éditeur

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Amandine Glévarec – Cher Christophe, quel cursus as-tu suivi ?

Christophe Lucquin J’ai commencé en droit, que j’ai abandonné pour les langues et l’anthropologie. Ce n’est pas que le droit ne m’intéressait pas, mais au bout de quelques semaines de cours, je me suis posé la question « est-ce que tu te vois vraiment poursuivre dans ce domaine ? » et ma réponse a été « non ». Les langues, c’était par facilité, parce qu’après 35 heures de cours par semaine en droit, les 16 heures en langues c’étaient les vacances à côté. Je crois que je n’ai jamais étudié ce que j’aurais réellement aimé étudier. Enfin, j’ai délaissé l’anthropologie que je faisais en parallèle, car mes études de langues m’ont mené à Madrid (en réalité, c’est une histoire de cœur qui m’a fait partir), où je suis resté trois ans.

A. G. – Comment es-tu entré chez Métailié ?

C. L. – Quand je suis arrivé de Madrid, j’ai d’abord trouvé un poste de rédacteur dans un magazine spécialisé : Hot Vidéo. J’ai démissionné au bout de quatre mois. Au début, je pensais que ce serait une expérience un peu cocasse, puis j’ai commencé à éprouver beaucoup d’ennui, l’ambiance n’était pas terrible, les collègues un peu trop excités de base. Quatre mois c’est peu de temps, mais j’ai pu me rendre compte que le sexe brassait beaucoup d’argent. C’était aussi tellement une caricature : par exemple, le patron passait deux semaines par mois à Los Angeles. Dans les locaux du magazine, il était toujours en chemise hawaïenne et marchait pieds nus. Nous étions à la Plaine Saint-Denis, sur un grand boulevard, c’était très gris par là-bas, mais au dernier étage du petit immeuble neuf qui abritait le magazine, au-delà du fouillis des routes et de toute cette zone grise, il y avait une très belle vue sur le Sacré-Cœur. Ce n’était pas la vue à laquelle le touriste est habitué, c’était le Sacré-Cœur de dos. Ce fut la seule chose agréable de cette expérience.

Je me suis donc remis à chercher un job, parce que le RSA, contrairement à ce que certains pensent, n’est pas très confortable. Je n’avais pas droit au chômage, puisque j’avais démissionné. Je me souviens avoir envoyé une candidature spontanée aux éditions Métailié. Pourquoi ? je n’en sais rien, peut-être ai-je pensé tiens une maison spécialisée en littérature latino-américaine, il y a sûrement un peu de cela. Un jour, je reçois un appel des éditions Métailié, je suis convié à un entretien. J’arrive 5, rue de Savoie (l’ancienne adresse). Je vois cette jolie femme d’un certain âge, elle m’impressionne un peu, je dois dire, Anne-Marie Métailié, c’est un personnage, alors quand vous vous retrouvez en tête à tête avec elle, pour la première fois, c’est déstabilisant, surtout pour moi qui, même si je ne connaissais pas grand-chose au monde de l’édition, savais ce qu’elle représentait. Et donc, Anne-Marie Métailié me confie que c’est la lettre que je lui ai écrite qui a retenu son attention. Au bout de quelques minutes, on se dit au revoir, elle me dit qu’elle va me recontacter bientôt, ce qu’elle fait quelques jours plus tard. Au téléphone, elle me dit « vous vous rendez compte que j’ai vu des filles qui ont des cursus d’édition et que j’ai envie de parier sur vous ? » Je lui réponds que oui je m’en rends compte, et que je ferai de mon mieux. C’est ainsi que je deviens son assistant.

A. G. – Qu’y apprends-tu du métier d’éditeur ?

C. L. – C’est aux éditions Métailié que j’ai appris les ficelles et les dessous de l’édition. J’ai compris que c’était une chaîne énorme et lourde, qui tourne, certes, mais avec des défaillances. J’ai appris qu’il y avait plusieurs acteurs dans cette chaîne, que beaucoup méconnaissent : il y a l’éditeur, mais il y a aussi l’importance toute première du diffuseur et de son équipe commerciale qui parcourt le territoire pour présenter les ouvrages de leurs éditeurs. J’ai compris ce que représentait un livre, le travail qu’il y a autour, le travail de l’éditeur, d’accompagnement qu’il fait et, surtout, j’ai compris que publier un livre, c’est comme jouer au jeu. C’est investir de l’argent, beaucoup d’argent, c’est prendre des risques pour des retombées limitées, voire nulles. Bien sûr, c’est investir de l’énergie, beaucoup d’énergie, et beaucoup de temps. J’ai fait la connaissance d’auteurs, c’était la première fois que je parlais à des auteurs. Avec certains, j’ai pu garder des liens. J’ai appris tout ce qui était derrière, tout ce qu’on ne sait pas forcément, et donc, j’ai compris que ce n’était pas facile et qu’une maison ne peut exister sans des gens passionnés.

Aussi, j’ai appris qu’une maison indépendante pouvait être achetée par un groupe : c’était l’époque où les éditions Métailié étaient secrètement en vente. J’ai appris qu’une maison d’édition c’était une entreprise.

A. G. – Fin 2010, tu lances ta propre maison d’édition, qui porte ton nom. Dans quelles circonstances as-tu décidé de te lancer ? Quel bagage (connaissance du milieu, assurances financières, compétences) avais-tu ? Cela engendre des questionnements, par exemple la distribution, le placement en librairie, et bien sûr la visibilité dans la presse…

C. L. – 2010, c’est l’année du changement. Je viens d’être licencié, je cherche du travail, je n’en trouve pas. Enfin, Anne Carrière me propose d’être lecteur, extérieur, mais ce n’est pas un job qui me fait vivre, je dois lire beaucoup pour arriver à des sommes assez ridicules, mais c’est comme ça, c’est le job. Je serai lecteur pour elle jusqu’à l’été 2014. Une très belle expérience celle de lecteur. J’ai lu des centaines de manuscrits, je me souviens d’en avoir beaucoup aimé une petite poignée, je crois que deux d’entre eux ont été édités par Anne, et il y en a un autre qui est spécial. Il s’agit de Chercher Proust de Michaël Uras, Anne avait appelé l’auteur après avoir lu ma fiche de lecteur, je pensais vraiment que c’était tout bon, que ce texte serait publié, puis je n’ai pas vraiment compris, Michaël non plus d’ailleurs, cela ne s’est pas fait. Je me souviens avoir lu ce texte en juillet 2011, la maison existait depuis janvier. Quelques semaines plus tard, l’auteur m’a contacté en me disant qu’Anne lui avait confié que j’avais beaucoup aimé son texte, qu’il savait que j’avais une maison d’édition et qu’il était partant pour que nous travaillions ensemble, c’est avec beaucoup d’enthousiasme que j’ai accepté. Son texte sortira début 2012, en papier. Les versions limitées numérotées, j’ai commencé à les proposer à la fin de 2011. Chercher Proust a été repris au Livre de poche en mai 2014. J’ai publié le même mois son deuxième roman qui lui aussi a été repris en poche. Puis Michaël est parti, il est allé grandir ailleurs, aux éditions Préludes, sorte de label grand-format du Livre de poche, si j’ai bien compris. Une belle histoire.

Pour en revenir à ta question, un jour, je crois en août 2010, un ami du Québec, lui-même éditeur à Montréal, me lance dans un courriel « et si tu lançais ta maison ? ». Je n’ai pas réfléchi longtemps, je crois que j’avais besoin d’un petit coup de pouce, l’idée était un peu folle et il a suffi de peu pour réveiller ma petite folie. Je lui ai dit « c’est vrai ça, je pourrai lancer ma maison ». Et donc, je passe mille détails, je fonde une maison mais pure player, comme on dit, qui s’appelle d’abord LC éditions et qui ne propose que des éditions numériques de ses livres. Je n’avais pas de moyens à part une petite somme que j’avais réussi à négocier suite à mon licenciement. Je voulais y aller doucement, tâter le terrain. J’ouvrais un nouveau chapitre de ma vie. Le gros problème c’est que je n’avais jamais créé de fichier numérique, d’ePub, de PDF numérique. Mon ami québécois m’a formé à distance. Il m’a appris à me servir d’inDesign, notamment. L’un des premiers textes à sortir est le roman de Felipe Becerra Calderón, Chiens féraux. Un livre que j’avais repéré pour Anne-Marie Métailié, mais qu’elle n’a jamais voulu lire. À l’époque Stephen Carrière me demande si je n’ai pas un livre à lui proposer, je lui envoie le PDF du roman de Felipe, il adore et c’est donc chez Anne Carrière que sortira la version papier en août 2011. Ce livre-là est très important dans mon parcours. Au bout de quelques mois, fin 2011 comme je l’ai dit plus haut, l’envie de papier qui avait toujours été là, mais qui n’était pas dans mes moyens, a vraiment commencé à devenir trop forte, et je me suis mis à sortir des éditions papier limitées et numérotées de titres sortis en numérique, que j’allais essayer de placer en librairie. Ce n’était pas facile du tout. Peu de libraires acceptaient de faire du dépôt, en plus c’est une économie beaucoup trop fragile, même si quelques libraires ont bien voulu tenter le coup, je n’allais pas bien loin, mais les ventes dépassaient largement celles des livres numériques. Et c’est aussi toute une organisation, et c’est chronophage. Il faut facturer, relancer, relancer, perdre beaucoup de temps pour pas grand-chose. C’est plus de la désillusion qu’autre chose je trouve, même si c’est bon d’avoir connu cette étape, moi j’en garde un souvenir assez mauvais. J’ai alors commencé à démarcher les diffuseurs et j’ai vite compris que la diffusion n’allait pas être pour demain. Je n’avais pas les garanties financières nécessaires pour rassurer les diffuseurs. Ils m’ont souvent sorti qu’il fallait en gros un minimum de 100 000 euros de capital pour espérer être pris en diffusion. J’en étais très loin. Alors j’ai pris mon bâton de pèlerin et j’ai enrichi mon catalogue. Une personne qui croyait en ce que je faisais m’a donné une somme d’argent pour que je puisse faire imprimer tous les titres sortis en numérique. Début 2012, Pollen diffusion me propose de me prendre en distribution, je refuse car moi ce qui m’intéresse c’est qu’on me diffuse. Quelques mois plus tard, en fin d’année, ils me prennent en diffusion distribution. Cela marque un pas supplémentaire, dorénavant, la maison fait du papier, délaissant même le numérique que nous reprendrons seulement courant 2014, ponctuellement.

La diffusion Pollen me permet de dire que je suis diffusé, mais je me rends vite compte qu’une très mauvaise image colle à ce diffuseur. Je suis confronté à des situations un peu embarrassantes : il arrive que des libraires soient intéressés par quelques titres du catalogue et me demandent qui est mon diffuseur… et quand je leur réponds, ils me disent « ah, bien non, on ne veut plus travailler avec eux, trop d’ennuis. » Au niveau de la diffusion, c’est vrai que ce n’est pas top, mais bon j’ai un diffuseur, d’autres n’en ont pas. Je me dis qu’il faut que je sois patient, que bientôt j’aurai mieux. Le temps passe, les choses n’avancent pas, la diffusion est très médiocre, et Pollen n’est décidément pas beaucoup apprécié, je commence à solliciter des rendez-vous avec les patrons d’autres diffusions, toujours on me sort la même chose : je n’ai pas assez de moyens. Finalement, fin 2013, je rencontre le nouveau président des éditions de La Différence ainsi que son éditrice et son secrétaire général. Tout se passe plutôt bien, même si je suis particulièrement angoissé, il me faut trouver un diffuseur, sans quoi la maison risque fort de rester enfermée dans un tunnel sans fin. Le lendemain matin, au téléphone, je suis fixé, la structure ambitieuse (trop) de diffusion de La Différence nous diffusera, pendant que la distribution sera assurée par Volumen, suite à l’accord négocié par le président de La Différence quand il a quitté la diffusion Volumen.

Je suis obligé d’attendre mai 2014 pour être diffusé par La Différence, même si Pollen ne me diffuse plus depuis janvier. J’ai d’ailleurs quelques soucis avec eux, mais on me fait savoir que c’est toujours pareil. Je prends mon mal en patience et négocie avec eux. En 2014, les choses prennent une tout autre tournure : les livres arrivent vraiment en librairie et des libraires commencent à tendre l’oreille, il y en a même qui lisent nos livres et qui les aiment, cela me transporte, j’ai tendance à parler de cette période comme de la vraie naissance de la maison. Les choses prennent du sens, mon travail prend du sens. Malheureusement, ce début d’éclaircie durera peu, puisque le président de La Différence annonce la fin de la structure de diffusion à compter du premier janvier 2015, puis revirement, il décide de garder deux représentants, sur les neuf initiaux, qui se partageront le territoire. Autant dire que c’est très, très délicat, la surface de chacun est énorme et nous les éditeurs nous rendons vite compte qu’il n’y a qu’un seul représentant qui fournit un effort conséquent, l’autre a bel et bien abandonné.

Ainsi l’année 2015 se présente mal, et c’est effectivement mal qu’elle va se passer et se terminer, puisque La Différence met définitivement fin à son activité de diffusion au 31 décembre 2015. Je reprends donc contact avec les diffuseurs, il n’y en a pas des milliers, CDE, Volumen, Harmonia Mundi, Interforum, je les vois tous. J’obtiens un entretien avec la directrice commerciale d’Harmonia Mundi en octobre 2015, j’en sors avec un accord, là alors je me dis waouh ! Mais bon, l’avenir me dira que c’est quand on pense pouvoir souffler que vient le moment où l’on doit être très endurant, car la course, en plus d’être rude, est semée d’embûches.

Une maison sans diffuseur ne peut tout simplement pas vivre, ou du moins, ne doit pas espérer des choses merveilleuses, mais une maison petite avec de faibles moyens financiers peut aussi subir les mauvais côtés d’une diffusion par un diffuseur qui a déjà pas mal d’éditeurs dans son catalogue. Les diffuseurs hiérarchisent leurs éditeurs, en fonction de ce qu’ils représentent économiquement parlant. C’est un fait. C’est du commerce. C’est comme ça.

Quant à la visibilité, elle passe par deux postes importants : La relation presse et la relation libraire, mais c’est onéreux, je ne peux me permettre de payer quelqu’un pour la faire. Une relation presse en freelance c’est en moyenne 2000 euros H.T. pour un livre, et à cela il faut ajouter une relation libraire qui grosso modo coûte la même chose, cela fait donc très cher pour un résultat qui n’est pas du tout garanti.

Je suis donc obligé de tout faire moi-même. Pour la presse, c’est très difficile quand on ne connaît pas des amis qui connaissent un tel. Les journalistes, en outre, parlent en priorité des livres dont il faut parler. Plusieurs fois j’ai été confronté à « oh mais cet éditeur je ne connais pas, l’auteur non plus, donc non » ou « oh j’ai beaucoup aimé ce livre, mais je ne pourrai pas en parler dans les pages du journal, parce qu’on ne vous connaît pas », etc.

Je me concentre sur la relation libraire, car ce sont les libraires qui vendent les livres, s’ils s’en emparent, il peut se passer de belles choses, nous avons pu le vérifier avec L’Homme de miel qui a bénéficié d’une jolie petite visibilité, grâce à une relation libraire très importante, qui nous a permis de dépasser la mise en place. En moins d’un mois, nous l’avions doublée. À ce jour, nous en sommes à 1000 exemplaires vendus. Un livre a très peu de temps pour avoir une chance de vivre. La production est énorme, on est dans l’air du livre jetable, toute l’économie du livre repose sur une production effrénée, et les petites maisons ne peuvent que se perdre au milieu de cette terreur. C’est très agressif. Peut-être qu’un jour ceux qui ont le pouvoir décideront de se pencher un peu sur le problème. Ce n’est pas normal qu’aujourd’hui, pour faire des livres, il faille être millionnaire. Cette tendance à l’homogénéisation du milieu du livre n’est pas rassurante. Mais la passion a un pouvoir surhumain.

A. G. – Quelle ligne éditoriale veux-tu suivre ? Quelle place laisses-tu aux romans étrangers, toi qui es par ailleurs traducteur ?

C. L. – Je n’arrive pas à trouver des mots ou concepts qui définiraient une ligne éditoriale. Mes livres ce sont des coups de cœur, des livres auxquels je crois, qui m’ont tous donné un petit frisson, certains plus que d’autres, je l’avoue, et je pense qu’ils peuvent toucher, de la même façon qu’ils m’ont touché moi, les autres.

La littérature étrangère, notamment latino-américaine, représente près de la moitié du catalogue aujourd’hui. Il est vital pour moi d’avoir cette porte sur un continent qui m’a toujours attiré, ce sont des territoires, des hommes et des femmes qui me parlent, leurs histoires, leurs langues, leurs racines. Cela me permet de ne pas étouffer. C’est le blanc des nuages, c’est le bleu du ciel, c’est mon horizon, je suis profondément Nouveau Monde.

Avec l’aide de Guillermo Alfonso, mon compagnon, je traduis une grande majorité des titres. C’est un super binôme, il comprend bien le français et peut donc me conseiller au mieux quand je bute, et comme l’espagnol est sa langue, sa lecture à voix haute est souvent très intéressante. Il est très important de lire à voix haute, quand on travaille un texte, pour bien saisir sa musique et la retranscrire en français. J’ai donc en permanence la voix du texte qui résonne, en moi et tout autour de moi. C’est assez bizarre, parce qu’il nous arrive parfois de bloquer sur des traductions d’ouvrages parus chez des confrères, et on remarque des failles dans les traductions, je pense qu’être traducteur et éditeur d’un texte donne un plus au texte, c’est l’idéal. Cela prend aussi beaucoup de temps, mais c’est aussi une activité qui me permet de m’échapper et d’oublier un temps les soucis. Traduire un texte, c’est une grande responsabilité, et c’est vraiment très fort quand on croit qu’on a bien fait, quand on vous dit que la traduction est bonne, c’est beaucoup d’honneur, beaucoup de travail, mais beaucoup de plaisir. Je ne pourrai pas concevoir de ne plus traduire. Nous avons plusieurs projets en cours. Plusieurs ouvrages mexicains, j’en ai traduit deux, l’autre est en cours. Heureusement donc que nous aimons cette activité de traduction !

A. G. – Comment ta maison est-elle accueillie par le milieu en place, par les lecteurs, par les libraires ?

C. L. – Je ne sais pas trop. On m’a dit que la maison était une maison de création littéraire, on m’a dit que les textes de la maison étaient difficiles, j’avoue que je ne comprends pas vraiment, je pense que ceux qui avancent cela n’ont jamais lu un livre du catalogue. J’ai de très bons retours de lecteurs, de libraires, maintenant il nous en faudrait plus, et c’est toute la difficulté : gagner en visibilité.

A. G. – À ce jour, combien de titres as-tu publiés ? Comment les sélectionnes-tu ? Reçois-tu beaucoup de manuscrits ? As-tu le temps de tous les lire ?

 C. L. – Je crois une quarantaine depuis le début de l’aventure, en ne comptant que les livres papier.

Nous recevons de plus en plus de manuscrits, chaque jour, par mail, entre trois et dix, je dirais. Je ne les lis pas tous, bien évidemment, mais je lis presque tous les débuts de texte, cela permet d’avoir une vue d’ensemble et de ne pas passer à côté d’un bon texte. Un texte c’est une rencontre. J’ai rencontré des textes avant même d’avoir ouvert l’enveloppe ou le fichier (oui, je te l’assure !) qui les contenait, il y a ce petit truc insaisissable, cette sensation forte et grisante, je sens que j’ai trouvé le texte, j’ai trouvé ! Et la lecture le vérifie.

A. G. – Tu rencontres en 2017 un joli succès avec L’Homme de miel d’Olivier Martinelli. As-tu rencontré un auteur ou un texte ?

C. L. – Un tel texte ne pouvait être écrit que par un auteur avec une grande sensibilité, un talent certain, une sincérité. C’est un petit livre coup de poing qui met du baume au cœur en même temps qu’il laisse transparaître une certaine mélancolie, on y trouve un juste équilibre des sentiments. Ce n’est pas pour rien qu’il a été coup de cœur de 37 libraires en France. J’attends avec impatience le prochain texte d’Olivier. Je crois que ce texte est un cap qu’il a franchi, qu’il a signé avec une nouvelle page de son travail d’écriture, et je serais bien sûr heureux de l’accompagner dans ce nouveau chapitre de son parcours littéraire.

A. G. – Malheureusement, ce succès n’assure pas pour autant l’avenir financier de ta maison. À quelles difficultés es-tu confronté à ce jour ?

C. L. – En effet, les ventes de L’Homme de miel ne nous permettent pas de souffler. Tu sais, 1000 exemplaires même si c’est bien pour nous, car la première fois, c’est très peu. J’espère un jour trouver le bon équilibre, malheureusement le succès ne repose pas que sur mon seul travail.

On en revient au fameux problème de visibilité. Il ne faut pas oublier le fameux dicton « on ne prête qu’aux riches », cela se vérifie tous les jours et partout. La banque, par exemple, n’a jamais permis de découvert à la maison, ne lui a jamais accordé de prêt, même minime, pour assurer une trésorerie.

Aujourd’hui, on doit essayer de développer la relation avec les libraires et d’en trouver de nouveaux qui acceptent de concéder un peu de leur temps précieux pour lire nos prochains livres. Ces deux romans sont Le Camion, le premier roman d’une française qui vit au Mexique depuis quelques années. Un roman qui raconte l’histoire d’un groupe d’amis à Marseille qui aimerait partir loin avec leur camion. On les suit, ils évoluent, la vie. C’est l’histoire d’une jeunesse. Il devait sortir en janvier, mais nous avons décidé de reporter sa sortie au 3 mai afin de lui donner une chance, trouver les libraires qui le liront. L’autre, Le Pays d’où l’on ne revient jamais est un roman de Julien Thèves qui paraîtra le 15 mars. C’est un texte sur le souvenir et le manque. L’auteur m’a dit un jour qu’il était né de la beauté d’un paysage d’enfance, et je trouve cela si beau et si juste, j’encourage tout le monde à aller le demander à son libraire. On se reconnaît dans ces deux livres, et moi c’est ce que j’aime, sentir, vivre et partager des sentiments qui vibrent en moi, des regards sur le monde.

A. G. – Un conseil à donner à ceux qui rêvent de monter leur propre maison d’édition ?

C. L. – En fait, je ne me permettrais pas de donner des conseils comme ça, car je considère que je n’ai pas réussi grand-chose encore. Disons que je ne suis certainement pas le meilleur exemple. Ou peut-être si, pour l’entêtement, ça oui, je me suis entêté, si l’aventure doit prendre fin, je pourrai dire une chose : je me suis entêté. Et puis il y a la force de l’espoir. C’est fou ce que l’on arrive à faire quand on y croit.

A. G. – Que puis-je te souhaiter pour 2018 ?

C. L. – Deux choses : que le tome I de l’ouvrage de Launey (référence en matière d’apprentissage de la langue aztèque) n’ait plus de secret pour moi, et que l’on se retrouve en 2019.