1974 – David Peace #L’Indic

1974

Leeds, Yorkshire, fin août 1977. Elvis Presley vient de mourir, le punk bouillonne dans les veines du Royaume-Uni. Il pleut des cordes depuis des heures, en fait depuis que nous avons quitté Inverness, au nord de l’Écosse, le matin. 600 km sous la pluie battante, dans le froid et le vent, le tout en moto. On aurait bien voulu continuer un peu, mais on a beau être jeunes, on n’en peut plus. S’arrêter dans la ville la plus proche, trouver un hôtel bon marché, un restau pareil. La ville, ce sera Leeds. L’hôtel bon marché sera un bouge en travaux : les portes ne ferment pas, les fils électriques pendent de partout. Le restau sera cubain. Et les rues, ce soir-là, sont pratiquement désertes. Les trottoirs défoncés luisent sous la pluie, les flaques reflètent les réverbères, les rares passants retardataires qu’on croise ont renoncé au parapluie, rasent les murs et se hâtent de rentrer chez eux. Le restaurant est pratiquement vide, la musique latino résonne, et sa chaleur ne fait danser personne. Cette nuit, on dormira peu, à cause des portes ouvertes.

Sans le savoir, on a peur. Car depuis plusieurs années, Leeds et sa région sont terrorisées par l’éventreur du Yorkshire… Un peu plus de vingt ans plus tard sort en Angleterre un livre comme je n’en ai jamais lu. Il est signé David Peace, un jeune auteur inconnu, il s’appelle 1974. Il paraîtra en France en 2002 chez Rivages. David Peace est né à Osset, près de Leeds, en 1967. C’est dire que la hantise de l’éventreur l’a accompagné pendant toute son enfance et son adolescence, puisque Peter Sutcliffe fera au moins 13 victimes dans la région entre 1975 et 1980.

David Peace a consacré quatre romans à cette terrible histoire, quatre romans, quatre dates : 1974, 1977, 1980 et 1983, tous parus chez Rivages. Dans le premier volume de cette tétralogie, 1974 (traduit par Daniel Lemoine), David Peace a choisi un journaliste comme héros. Edward Dunford vient de rentrer au bercail, près de Leeds, après avoir passé quelque temps du côté de Brighton, et est désormais correspondant sur les affaires criminelles pour le nord du pays. Pour son retour, il est servi… Vendredi 13 décembre 1974. Le père d’Edward vient de mourir. Et la petite Clare Kemplay, 10 ans, vient de disparaître : elle n’est pas rentrée chez elle après l’école, personne ne l’a revue après 16h00. Très vite, Edward est obsédé par cette affaire : le corps de la petite est retrouvé, elle a subi des tortures abominables avant d’être tuée. Entre autres horreurs, son meurtrier lui a cousu dans le dos des ailes de cygne… Le style de Peace est déjà là, hypnotique, lancinant, hors normes. Et en quelques pages, il réussit à kidnapper son lecteur et à l’enfermer dans la tête de Edward Dunford.

Au moment où David Peace écrit, il s’est déroulé de longues années depuis l’arrestation de Sutcliffe. Et ce temps-là, on sent bien qu’il l’a utilisé pour réfléchir à son projet, pour penser son assassin et son héros. Car bien sûr, même si le criminel est un serial killer, le roman n’est pas un roman de serial killer. C’est le roman d’une obsession, qui va entraîner un homme, journaliste, dans tous les pièges. Ce n’est pas non plus une reconstitution de l’affaire, puisque David Peace a choisi de se démarquer des faits, qu’il s’agisse de l’identité des victimes ou de la chronologie. C’est aussi un formidable portrait du monde de la presse écrite tel qu’on ne le connaît plus : les relations entre journalistes, avec la hiérarchie et les autorités, vont jouer un rôle déterminant dans le destin d’Edward Dunford. Police incompétente, négligente, corrompue, sous influence. Journalistes cyniques, alcooliques, sans pitié, témoins d’événements qu’ils ne devraient pas voir, détenteurs d’informations qui mettent leur vie en péril… Nuits blanches au pub, incapacité à s’insérer dans une vie sociale dans les normes : l’histoire d’Edward Dunford est un cauchemar éveillé, son évolution personnelle une véritable descente aux enfers, un chemin de croix vers la vérité et la terrible, l’effroyable solitude. Et surtout, 1974 est un portrait impitoyable et douloureux d’une partie de l’Angleterre où la misère engendre la violence, où les hommes et les femmes – en particulier les femmes – subissent de plein fouet les coups infligés par la pauvreté, où le peu de solidarité qui reste ne peut plus grand-chose pour limiter les dégâts. Un pays où les différences entre classes sociales sont de plus en plus fortes, et où la justice est trop souvent celle des nantis. Quel peut être le rôle du journaliste face à une telle débâcle ? Peut-il être un simple témoin ? S’il est un homme digne de ce nom, peut-il continuer à se protéger, à fermer les yeux, à taire ce qu’il sait ? Edward Dunford, en tout cas, en est incapable. Et ce n’est pas gâcher la lecture que de dire que le roman se termine mal, très mal.

Le style de David Peace est tel que l’on se demande parfois quelles substances il a bien pu ingurgiter pour nous offrir un tel éblouissement ! Le roman commence simplement, les faits, le dialogue entre journalistes à la rédaction. Et la rudesse de l’expression, qui annonce la couleur, noire, de tout le roman. Une rudesse inévitable : quand on est confronté à des crimes, il faut bien essayer de se protéger, n’est-ce pas ? Le rythme. Les actions, grandes et petites. La description des hommes et des femmes, à l’économie, juste ce qu’il faut pour qu’immédiatement l’image des personnages se crée dans l’esprit du lecteur. Et puis, insensiblement, avec un sens narratif remarquable, l’engrenage, l’enfermement du héros, ses combats désespérés, son chemin vers l’invraisemblable vérité, la mort, la mort partout. La fin, 24 décembre 1974, veille de Noël… Roman métaphysique, roman moral ? Quand vous aurez terminé 1974, vous voudrez certainement lire le reste de la tétralogie. Bonne nouvelle : les éditions Rivages viennent de réunir les quatre romans en un seul volume, sous le titre Le quatuor du Yorkshire.

À signaler également : l’adaptation télé du quatuor sous le titre The Red Riding Trilogy. Le premier épisode est sans doute le plus réussi de tous, avec le formidable Andrew Garfield dans le rôle d’Edward Dunford. Les films sont disponibles en DVD et en français.

Éditions Rivages – ISBN 9782743612474 – Traduction (anglais) de Daniel Lemoine

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1974, Le Journalisme et l’obsession, une enquête de Catherine Dô-Duc à retrouver dans le numéro 31 du magazine L’Indic.

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