La méthode Manook

Ian

Amandine Glévarec – Cher Ian, vous êtes un grand bourlingueur, pouvez-vous nous raconter en quoi les voyages ont fait de vous celui que vous êtes devenu ?

Ian Manook – J’ai toujours aimé les voyages. Très jeune. À 17 ans j’ai passé trois mois seul dans le Bronx New-Yorkais en 66. En 69, j’ai fait 40 000 kilomètres en stop aux États-Unis. Mais fils de prolétaire (mon père a travaillé toute sa vie chez Renault) et premier de la classe, j’étais programmé pour rentrer dans le moule avec mes études supérieures. Droit, Sciences Po, Centre d’Etude des Communautés Européennes, Institut Français de Presse… J’allais à la fac en costard-cravate, c’est tout dire ! Comme je gagnais déjà ma vie comme pigiste, j’ai un jour promis à mon jeune frère de lui offrir ses vacances s’il décrochait son bac. Il l’a eu et nous sommes partis en Écosse. À Edimbourg, nous avons alors entendu parler de l’île de Vestammaeyjar, au sud de l’Islande, où un volcan éteint depuis cinq cents ans s’était réveillé en janvier de la même année. Nous avons pris un cargo mixte pour l’Islande, et là-bas nous avons formé une sorte de « corps de volontaires » rassemblant tous les routards et les traine savates qui mourraient d’envie d’approcher un volcan de près. Ça a été pour moi le début d’un voyage de 27 mois qui m’a changé du tout au tout. J’ai commencé par traverser l’Atlantique Nord à bord d’un bateau jumeau de la Calypso de Cousteau. Un ancien dragueur de mine datant de la seconde guerre. Islande, Groenland, Terre-Neuve, Rhodes-Island, avec la queue d’un ouragan et des icebergs. J’y ai appris deux choses : avoir peur et le reconnaître d’une part, et changer de dimension d’autre part. La mer, qui n’est pas mon élément préféré, impose un mouvement continue. Il n’y a pas de nuit où tout s’arrête, il n’y a pas d’alternance jours/nuits. Il y a le mouvement du bateau sur le mouvement et la mer. Une progression constante. Ce sentiment d’avancer, sur l’huile ou dans la houle, face aux déferlantes. Je suis revenu de ce voyage, qui par la suite m’a mené jusqu’au Mato Grosso brésilien, en assumant mes peurs mais sans crainte de toujours avancer. Même si dans mon premier livre paru, Le Temps du voyage : petite causerie sur la nonchalance et les vertus de l’étape (Éd. Transboréal), j’ai défendu par la suite l’idée que la halte vaut mieux que le déplacement. C’est que j’ai aussi appris à ne pas avoir peur des paradoxes…

A. G. – À votre retour en France, vous devenez journaliste. Ce n’est pas tout à fait la voie à laquelle vous vous destinez avant de partir. Comment avez-vous appris le métier, cette écriture très particulière ?

I. M. – J’ai toujours voulu être journaliste, mais journaliste indépendant. Je gagne ma vie depuis l’âge de quinze ans (j’étais correspondant local de Toutes les Nouvelles de Versailles pour la ville de Meudon à l’époque) et j’ai en grande partie payé mes études grâce à mes piges. Là encore le voyage m’a servi. Sur la route, il faut s’intéresser à tout. Apprendre au contact des autres. Leur langue. Leurs coutumes. Leurs traditions. Leurs techniques. J’ai appliqué la même chose au journalisme. Au lieu d’abandonner mon article au secrétaire de rédaction pour qu’il en sorte un titre, un chapô et des sous-titres, j’ai appris à le faire. Puis j’ai suivi mon article dans la salle des maquettes pour voir comment on le calibrait, comment on le composait, comment on le montait. Quand l’article partait pour la gravure, j’ai suivi aussi. Puis à l’impression, pour comprendre comment on formait les morasses. J’étais toujours volontaire pour aller aux contrôles d’impression, comprendre comment tournaient les rotatives… si bien que très vite j’ai maîtrisé ce qu’on appelait à l’époque la chaîne graphique et que je suis devenu éditeur de magazines. Avec une « contre-conséquence », c’est qu’en fait j’ai désappris à écrire. D’abord parce que l’écriture journalistique est tellement calibrée qu’elle en devient artificielle. Souvent désincarnée. D’ailleurs pour économiser de l’espace, on vous incite, comme ils disent, à écrire « à l’os ». Ce qui veut dire sans chair, sans muscle, sans nerfs. Ensuite parce que ma facilité d’écriture me poussait à tout reprendre moi-même pour aller plus vite. Il m’est arrivé d’écrire seul des numéros entiers d’un hebdomadaire de programme télé de l’époque, Télé Guide. Programmes, résumés des émissions, courriers des lecteurs, horoscopes, tout… Et pendant ces trente ans, j’ai bien gagné ma vie, mais je me suis vraiment abimé l’écriture. Et donc cette qualité écriture que vous me reconnaissez aujourd’hui et que vous qualifiez gentiment de «si particulière », je crois qu’elle m’est venue en réaction à tout ça. Pendant cinquante ans, de 15 ans à 65 ans, je n’ai jamais cessé d’écrire. Officiellement pour gagner ma vie dans l’édition, secrètement pour sauver mon plaisir d’écrire dans mes manuscrits.

A. G. – Je crois que vous avez aussi un peu touché à l’édition. Vous connaissiez donc bien la chaine du livre, ses tenants et ses aboutissants, ses enjeux, avant de devenir écrivain ?

I. M. – J’aurais dû lire toutes les questions avant d’y répondre. Je crois que je viens de répondre à celle-ci. Je ne sais pas si connaitre la chaîne du livre m’a servi ou pas. C’est sûr que je connais parfaitement l’économie du livre. Son coût de fabrication, de diffusion, de distribution. C’est vrai que toute ma vie j’ai signé des contrats d’éditeur, d’auteur, d’imprimeur. Peut-être qu’avec l’âge (surtout avec l’âge !), cela peut me donner une certaine distance par rapport à l’auteur « innocent » qui débarque avec son manuscrit. Mais je ne suis pas devenu écrivain après avoir été éditeur. J’ai toujours été écrivain. J’ai été les deux en même temps. Un métier pour vivre, une passion pour survivre.

A. G. – Vous vous lancez à côté dans l’écriture romancée, mais si j’ai bien compris, vous avez un petit peu de mal à vous y tenir…

I. M. – Oui. Pour plusieurs raisons. D’abord j’ai créé, seul ou associé, deux sociétés qui ont totalisé à un certain moment plus de 35 salariés et c’était beaucoup de boulot et de stress à gérer. Ensuite parce que j’ai continué à voyager, seul au début, puis en couple ensuite, et en famille plus tard, et les voyages aussi, même quand ils ne sont plus du vagabondage, sont chronophages. Et enfin parce que je suis assez paresseux et complètement bordélique. Sans oublier l’éternel conflit d’intérêt entre vivre et survivre. Je commençais par exemple un roman « littéraire », mais si après une centaine de pages je m’interrompais quelques jours, le doute me prenait. Pourquoi écrire un roman prétentieux, toi qui écris facilement, écris un roman bien commercial, et avec ce que tu gagneras, tu auras les moyens de prendre le temps d’écrire ce que tu aimes vraiment. Donc j’abandonnais le roman littéraire pour entamer un roman commercial. Mais dès que je m’arrêtais, pour une raison ou pour une autre, quelques jours, le doute me reprenait. Mais si tu ne devais écrire qu’un seul livre dans ta vie, pourquoi gâcher cette chance en écrivant ce roman commercial. Écris plutôt le livre de ta vie ! Donc j’abandonnais le roman commercial pour revenir au roman littéraire, mais j’étais incapable de reprendre le premier. J’entamais donc un deuxième roman littéraire. Jusqu’à ce que, arrêté quelques jours dans mon écriture… et ainsi de suite pendant cinquante ans. Bref, quand j’ai écrit Yeruldelgger, j’avais dans mes tiroirs 18 manuscrits inachevés d’entre 100 et 150 pages…

A. G. – Quel est l’élément déclencheur qui vous donnera envie de vous y mettre sérieusement ? Quel est le premier livre abouti ?

I. M. – J’ai déjà eu l’occasion de raconter l’évènement qui m’a forcé à faire aboutir un manuscrit.  J’écrivais pratiquement chaque jour, et comme j’écris plutôt hors de chez moi (je ne peux pas écrire au calme, il me faut une certaine agitation autour), je rapportais chez moi le soir les pages écrites dans la journée. Quand notre plus jeune fille, Zoé, a eu l’âge de lire ce que j’écrivais, vers 13-14 ans, j’ai commencé à lui soumettre ma prose. Puis à 19 ans elle décide d’aller vivre en Argentine, à Buenos Aires, et je propose de lui envoyer par mail ce que je continuerai d’écrire. Mais elle pique une grosse colère. Depuis cinq ans elle ne lit que des fragments d’histoires, sans connaître aucune fin, aucun destin de personnage, alors elle dit qu’elle en a ras le bol, qu’elle arrête, basta, finito, elle ne lira plus rien de moi tant que je n’aurai pas terminé un manuscrit. Alors, comme un père peut se prendre au jeu avec sa plus jeune fille, je relève le défi et le pousse même un peu plus loin. Puisque c’est comme ça, j’écrirai deux livres par an, sous un pseudo et dans un genre différent à chaque fois. Et je fais une liste : essai, roman jeunesse, roman littéraire, polar, saga historique, et roman de société. Et ça marche. En 2012 je publie un essai sur les voyages chez Transboréal et un roman jeunesse chez Hugo & Cie qui gagne le Prix Gulli/Le Parisien du meilleur roman jeunesse 2012. L’année suivante, je publie Yeruldelgger chez Albin Michel et je termine le roman littéraire, qui en fait sert de cœur à la mise en abime de Mato Grosso, publié cette année chez Albin Michel. Bien sûr, le succès de Yeruldelgger m’a fait prendre un peu de retard, mais Zoé me l’a pardonné car la saga est signée pour une parution en 2019 et entre temps j’ai écrit deux autres volumes de la trilogie mongole… Voilà donc quel fut l’élément déclencheur de tout ça.

A. G. – Vous décidez ensuite de trouver un éditeur, comment se passe votre recherche ?

I. M. – J’envoie le manuscrit à la Série Noire chez Gallimard et un mois plus tard je reçois un courrier d’Aurélien Masson qui en était le directeur à l’époque me signifiant que  Yeruldelgger ne correspond pas du tout à la ligne éditoriale de la Série Noire.

Entre temps je croise dans mon quartier un copain de lycée avec qui je déjeune une fois tous les dix ans. Il vient d’acheter un appartement à deux pas de chez nous et nous invite à dîner. Une petite pendaison de crémaillère. À la fin du repas, quand les invités sont sur le départ, il retient une de ses amis et lui dit : à propos, toi qui travailles chez Albin, Patrick a écrit un roman. Son amie dit prudemment qu’elle n’est pas dans la partie éditoriale et qu’elle n’a jamais accepté de transmettre de manuscrit, mais elle veut bien jeter un coup d’œil sur le manuscrit. Deux jours plus tard elle me rappelle, très enthousiaste, et me dit qu’elle remettra le manuscrit de Yeruldelgger à une éditrice. Puis j’attends. Longtemps. Très longtemps. Entre temps j’ai inscrit Yeruldelgger au concours Nouveaux Auteurs / VSD et je reçois un message me félicitant d’être dans la dernière sélection, mais que pour participer à la finale je dois signer et retourner un contrat. J’en lis les termes et je suis effaré. Mais ça semble être ma seule chance d’être édité. Alors, en dernier recours, je me procure le numéro de téléphone de l’éditrice chez Albin Michel et je l’appelle pour lui dire que, voilà, j’ai une proposition à laquelle je dois répondre dans les 48 heures… Ah oui, mince, le truc Mongol, oups, je suis désolée, il est sous ma pile, tout en dessous, j’ai complètement oublié, je vais essayer de le lire au plus vite, désolée, excusez-moi encore… Et quarante-huit heures plus tard elle me rappelle en me disant que c’est excellent et qu’elle veut absolument le publier, après un peu de travail d’édition bien sûr. C’était Stéfanie Delestré avec qui j’ai pris un grand plaisir à travailler sur les trois polars mongols ainsi que sur Mato grosso. Stéfanie qui, clin d’œil de l’histoire, vient de passer chez Gallimard pour être la première femme à diriger la célèbre Série Noire.

A. G. – Mais vous êtes un touche à tout, et vous vous fixez un défi assez étonnant, écrire un livre par an dans chaque genre ?

I. M. – Encore une fois, j’ai répondu à cette question par avance. Mais je peux ajouter quelque chose. Quand on publie son premier livre à 65 ans, après une vie qui, matériellement, vous met vous et les vôtres à peu près à l’abri, ce n’est pas la même chose que de publier à quarante ans pour essayer d’en faire son métier. À mon âge, on ne cherche à construire ni une carrière, ni une œuvre. On cherche juste à écrire, enfin, tout ce qu’on a toujours voulu écrire. Sans la contrainte de rester dans les clous par rapport au public, par rapport aux libraires, par rapport au système. Alors je me donne toute latitude pour vagabonder d’un registre à l’autre. Mato Grosso est déjà bien différent de la trilogie mongole. La saga le sera encore plus. J’ai terminé le premier polar d’une nouvelle trilogie dont le fond et la forme n’ont rien à voir avec ce que j’ai écrit jusqu’ici, au point de désarçonner même au sein de ma maison d’édition. Mais j’ai confiance dans mes lecteurs et je suis persuadé d’une chose. Aimer lire, ça peut être aimer les livres. Chaque livre pour ce qu’il est, l’histoire, le style, le suspens. Mais aimer lire ça devrait être surtout aimer les auteurs. Leur faire confiance, même quand ils s’écartent de leur zone de confort, les suivre même sur les chemins qui surprennent, leur pardonner leurs écarts, chercher à les comprendre. Accepter qu’ils passent d’un genre à l’autre. Voilà pourquoi j’aime le faire. Les auteurs aux succès calibrés sont souvent adulés pour la rigueur de leur style. Moi je veux juste être aimé pour le côté vagabond et buissonnier du mien. C’est pour cette raison que j’ai insisté pour publier Mato Grosso plutôt qu’un quatrième Yeruldelgger. Un auteur, c’est un égoïste généreux. Généreux parce qu’il invente des histoires pour les autres, mais égoïste parce qu’il ne peut y réussir qu’en cherchant son propre plaisir dans l’écriture.

A. G. – Pourquoi avoir choisi de publier sous pseudo ?

I. M. – Par jeu. Pigiste déjà je signais mes articles avec des pseudos ridicules : Larry Tournell, Henry Bambell, Harry Cover… Pour mes bouquins, j’avais décidé de n’utiliser que des pseudos qui ont phonétiquement un sens en brésilien. Après le petit essai publié sous mon vrai nom, Patrick Manoukian, le roman jeunesse Les Bertignac l’a été sous le nom de Paul Eyghar (phonétiquement faire du stop en brésilien dans les années 70). Le roman littéraire, et par contrecoup Mato Grosso qui l’a « ingéré » (À lire pour comprendre), sont signés Jacques Haret (le caïman, mon animal fétiche, en brésilien). Le problème c’est qu’il ne me restait que Jacques Aranda pour le polar, et pour un polar mongol, ce pseudo latino ne le faisait pas vraiment. Alors j’ai eu recours à Manook parce que toute ma vie j’ai entendu ce surnom. C’était le surnom de mon père à l’usine où j’allais l’attendre, au foot où je l’accompagnais, avec ses amis… puis c’est devenu le mien, à l’école, en voyage, à la fac, au judo. Et quand j’ai créé ma première société, je l’ai bien entendu appelée Manook Editions. Donc Manook s’est imposé très vite comme pseudo pour signer Yeruldelgger. Mais j’avoue avoir passé beaucoup de temps à chercher un prénom qui s’accorde bien avec ce nouveau pseudo. Des mois. Jusqu’à la révélation, fulgurante : prendre le « ian » à la fin de Manoukian et le mettre devant Manook. Ian Manook était né !

A. G. – Le succès de Yeruldelgger est immédiat, vous recevez par ailleurs le Prix SNCF du polar 2014. Après des années d’écriture, comment vivez-vous cette soudaine notoriété et l’investissement de temps qui vous est demandé pour les salons, les rencontres, les signatures ?

I. M. – La première année est un vertige complet. Yeruldelgger est récompensé par 16 prix des lecteurs dont le Prix des lectrices de Elle, le Prix des dix ans de Quais du Polar, et le Grand Prix SNCF du Polar. Jusqu’au Prix du roman historique de Montmorillon au motif que je dressais un tableau de l’histoire contemporaine de la Mongolie. Et encore une fois, grâce à mon âge, le timing est parfait. Je suis disponible, encore en bonne santé, toujours accompagné de Françoise, mon épouse, et nous répondons depuis 2013 à environ 40 à 50 invitations par an sans que cela soit une contrainte ou une obligation. Le livre est traduit dans sept langues, avec autant d’invitations à l’étranger. En 2016 nous avons été invités à Rome par notre éditeur italien, Fazzi. Au cœur de l’été, de nuit, en plein air devant les ruines illuminées de la basilique Maxence et Constantin, devant 1800 personnes, une lecture en italien… Que peut demander de mieux un écrivain ?

A. G. – En 2015 et 2016, toujours chez Albin Michel, vous offrez deux suites à votre saga. Quels sont désormais les projets à suivre ?

I. M. – La saga, sur le thème de la diaspora arménienne, est signée pour une parution en 2019. J’ai ce polar « à l’américaine », premier d’une trilogie, qui est terminé et que je soumets en ce moment parce qu’il n’était pas prévu dans le programme initial. Je termine un roman qui se déroule en Islande, dans la même ligne que mes polars mongols. Je prépare aussi un gros projet de documentaire en Mongolie pour lequel je vais lancer dès début février une campagne de financement participatif sur la plate-forme Kiss Kiss Bank Bank. Et en échange d’un don de 50 euro, en plus d’autres contreparties, je me suis engagé à offrir un roman inédit à tirage très limité, numéroté et dédicacé, dont l’action se déroulera en Mongolie. Et donc il va falloir que je l’écrive celui-là aussi !

A. G. – Auriez-vous des conseils à donner aux jeunes (et moins jeunes !) auteurs qui ont envie de faire connaître leurs écrits ? Des pièges à éviter ?

I. M. – C’est très prétentieux d’imaginer pouvoir conseiller quelqu’un. Il faut à la fois rester sûr de soi et de sa passion, et en même temps savoir accepter les critiques constructives. La plus belle découverte a été pour moi le travail avec mon éditrice. Cette façon d’arpenter ensemble le texte pour en désherber l’écriture. Y laisser juste ce qu’il faut de chardons pour le garder piquant, savoir cueillir quelques fleurs pour donner plus d’éclat à celles qui restent. Sans jamais utiliser de désherbant systématique et industriel. C’est ce qu’il faut savoir accepter : le regard d’autres yeux que les siens sur son propre manuscrit, parce que la finalité de l’écriture, c’est justement d’offrir votre prose à des milliers de regards différents. Par principe, j’accepte toutes les corrections grammaticales proposées, et j’étudie toutes les corrections structurelles, même si j’ai la chance qu’elles ne soient pas nombreuses. Et puis il y a des choses, quelques unes, sur lesquelles je ne cède pas. J’aime bien par exemple, de temps en temps, transitiver des verbes («la peur lui frissonna le ventre », « le ciel pleuvait des orages »). Dans ces cas-là, j’avais un code avec mon éditrice, Stéfanie Delestré : je portais en marge de la correction proposée « Non. Coquetterie d’auteur ! », et je vais continuer à le faire avec Caroline Ripoll, ma nouvelle éditrice chez Albin Michel. La relation entre l’éditeur et l’auteur relève d’un équilibre particulier. L’éditeur est un commerçant qui aime la littérature, et l’auteur est un littéraire qui rêve de s’enrichir. Et au milieu de tout ça, le livre est à la fois un objet industriel et une création intellectuelle. Un des meilleurs moyens de gérer toutes ces contradictions, c’est encore d’établir des rapports humains qui permettent d’accepter la franchise des critiques constructives. Et d’en discuter. Et bien entendu d’en tenir compte pour continuer à écrire.

A. G. – La petite question subsidiaire, pourquoi avez-vous décidé de prendre pour décor la Mongolie pour le polar ? Toujours le goût du voyage ?

I. M. – Quand j’attaque le polar, le troisième genre sur ma liste du défi, je n’ai aucune culture polar. Je n’en ai pratiquement pas lu et je me suis arrêté aux thrillers américains ou anglais des années 60/70 comme Le Carré, Forsyth ou Ludlum. Je décide donc de partir d’un personnage que j’ai développé dans un de mes manuscrits inachevés. Le type s’appelle Donnelli et il est flic dans le Brooklyn à New York (je lui adresse un grand clin d’œil reconnaissant dans La Mort Nomade). Puis je me dis que débarquant très tard dans le milieu très particulier du polar, j’aurais peut-être besoin de quelque chose pour me faire remarquer. L’idée me vient alors de dépayser mon histoire. Comme j’ai imaginé Donnelli plutôt balaise, solide, bâti comme un roc, j’ai pensé qu’un environnement minéral lui conviendrait mieux. Minéral et original si possible. Alors j’ai cherché dans nos souvenirs de voyage le pays qui pourrait convenir. Les possibilités étaient la Patagonie, mais Caryl Ferey faisait déjà ça très bien avec Mapuche. Ou l’Alaska, mais il y a une belle tradition d’auteurs alaskans. L’Islande, où de toute évidence la place était déjà prise (bien que je m’y risque dans mon prochain titre !) et la Mongolie que nous avons découverte en 2008. Nous y étions allés en famille parce que ma fille, Zoé, toujours elle, y parraine un petit garçon depuis très longtemps et qu’elle voulait aller vérifier sur place si les 30 euros par mois qu’elle envoyait là-bas étaient bien utilisés. J’ai donc opté pour la Mongolie à la fois par défaut et par coup de cœur. Mais dès que j’ai attaqué les premières pages de Yeruldelgger, j’ai compris que c’était un bon choix grâce à la culture chamanique dans lequel ce pays baigne en permanence. De nombreux éléments essentiels au polar comme la mort, la violence, la rédemption, le pardon, la vengeance prennent, dans la culture chamanique, une aspérité légèrement différente de celle qu’on leur reconnaît dans nos cultures occidentales. J’ai aussitôt pensé que cela pourrait donner à mon personnage une rugosité originale qui le démarquerait des autres héros contemporains.

Quant au goût du voyage, bien sûr que je l’ai encore, puisque je le répète nous préparons notre retour en Mongolie pour le documentaire dont je vous ai parlé (Et dont il faudra m’aider à relayer la promotion pour le financement participatif). Avec, petit à petit, nouveau, lancinant, l’appel d’un autre voyage, beaucoup plus grand celui-là, éternel, définitif, qui sera la fin du roman d’une vie, ou le début d’une nouvelle et mystérieuse aventure, et auquel je commence à penser un peu…