La méthode Jaenada

11-18-Philippe-Jaenada-©Astrid-di-Crollalanza

Amandine Glévarec – Cher Philippe, pour commencer, la question bateau que tout le monde se pose : depuis quand écrivez-vous ?

Philippe Jaenada – Pas facile à dire. J’ai commencé à lire tard, vers 22 ans, puis petit à petit à écrire, mais pas de textes longs, et sans aucune envie, ou prétention, d’être publié. Mes premières nouvelles datent de 1989 (j’avais 25 ans), je m’étais totalement enfermé chez moi pendant un an, pour des raisons trop longues à expliquer ici, sans télé, sans radio, sans musique, sans téléphone, sans parler à personne, et du coup, à la fois pour me distraire (je m’ennuyais forcément à tomber par terre) et surtout pour avoir l’impression de communiquer avec le reste du monde, même dans le vide, je me suis mis à écrire de petites histoires. Certaines ont été publiées ensuite, par hasard (vraiment), dans un mensuel qui s’appelait L’Autre Journal, mais même à cette époque-là (je l’jure !), jamais l’idée d’écrire un roman ne m’a traversé l’esprit. En 1993, j’ai été TRÈS INJUSTEMENT arrêté par la police, alors que j’essayais de sauver un petit vieux qui se faisait attaquer, une nuit, par un jeune colosse. J’ai fait 24 heures de garde-à-vue, et en rentrant chez moi, à la fois outré par cette injustice flagrante et amusé par la mésaventure, j’ai décidé d’en faire une nouvelle. Quand cette nouvelle a atteint 60 pages, je me suis dit qu’elle ne pourrait être publiée nulle part, que de toute façon ce n’était plus une nouvelle, et foutu pour foutu, j’ai décidé de continuer, d’essayer d’en faire un roman, avec ce thème de départ : le petit gars plein de volonté, et de malchance, qui court le sourire aux lèvres et se prend les réverbères de la vie en pleine tronche. Trois ans plus tard, étant donné que je me disais, à la manière de l’artiste, « J’écrirai quand les muses de l’inspiration viendront me caresser les fesses », mais que je préférais aller boire des coups dans les bars, trois ans plus tard, donc, j’en étais à 70 pages. Dix pages en trois ans. Je me suis dit que soit j’allais publier mon premier roman à 82 ans, soit il fallait que je me secoue, que je fasse quelque chose de radical. J’ai donc loué une vieille maison, trois mois, en hiver, dans un village perdu de Normandie, Veules-les-Roses. Pendant trois mois, je n’avais rien d’autre à faire (il n’y avait personne dans ce village) que rester enfermé et écrire : huit cents pages, en l’occurrence. Et hop, je suis revenu avec le manuscrit de mon premier roman, Le Chameau sauvage.

A. G. – À quel moment le besoin de vous faire publier s’est-il imposé ?

P. J. – Il ne s’est jamais imposé. Quand je suis rentré de Veules-les-Roses avec mes huit cents pages (écrites vite, quand même), j’ai commencé à les corriger – il y avait du boulot, bien sûr, mais je me disais que le plus dur était fait. Six mois plus tard, j’en étais toujours à corriger, et plus je corrigeais, plus je trouvais que ça ne valait rien – moins je savais ce que ça valait, en tout cas. (Comme quand on se regarde fixement dans un miroir pendant une demi-heure, on ne sait plus du tout de quoi on a l’air.) Avant d’abandonner, j’ai fait lire le manuscrit aux deux personnes que j’estimais le plus sur terre, un homme et une femme, mes meilleurs amis (qui ne se connaissaient pas), des personnes que j’aimais, mais surtout, dont je partageais les goûts, qui m’avaient même à peu près tout appris (ils étaient plus âgés que moi) en matière d’art, de musique, de peinture, de littérature surtout. Le roman était plus ou moins divisé en deux parties assez distinctes. L’homme m’a répondu : « Je t’avoue que si ça n’avait pas été toi, je ne serais pas allé bien loin, j’ai trouvé la première partie assez grotesque, potache, sans grand intérêt. Mais heureusement que j’ai continué : la deuxième moitié est magnifique, forte, dense, émouvante ! » La femme m’a répondu : « Ah, Philippe, qu’est-ce que tu m’as fait rire, avec la première partie ! En revanche, pour être honnête, si ça n’avait pas été toi, je ne suis pas sûre que j’aurais fini le livre. La deuxième moitié m’a ennuyée, mais ennuyée, ça devient sérieux, grave, triste, ça ne te ressemble pas du tout. » Je ne pouvais pas opter pour l’avis de l’un plutôt que pour celui de l’autre, je les admirais autant l’un que l’autre. Je me suis donc dit : « Bon, l’ensemble est nul, d’accord, je laisse tomber », et j’ai rangé mes huit cents pages au fond d’un tiroir. (Depuis ce jour-là, je me suis juré (et je m’y suis tenu) de ne plus jamais écouter aucun avis, aucun conseil. Non pas parce qu’ils avaient tort tous les deux, bien sûr, mais parce qu’ils avaient tous les deux raison, chacun pour soi. Qu’il m’était impossible de choisir l’un ou l’autre. Et que donc, leurs avis, pour moi, ne servaient à rien.)

A. G. – Votre premier roman – Le Chameau sauvage – paraît en 1997 chez Julliard. Vous êtes alors âgé d’une trentaine d’années. Comment êtes-vous entré en contact avec cet éditeur ? Candidatures classiques, mise en relation par des amis communs, combien de refus avez-vous essuyés au préalable…

P. J. – Je n’ai jamais envoyé à personne ce premier manuscrit, sur lequel j’avais fait une croix après ces longs mois de corrections infructueuses et les avis opposés de mes deux amis. Mais peu de temps après la décision de passer à autre chose (pas à un autre roman, en tout cas), j’étais invité chez une amie dessinatrice, nous étions sept ou huit. Il n’y avait personne d’important du milieu de l’édition (je n’avais jamais mis un pied là-dedans, je connaissais très vaguement le nom de Frédéric Beigbeder (que je prononçais Begbédère) et c’est tout, je n’avais jamais croisé un éditeur ni même un auteur), mais les invités étaient quand même des gens, jeunes, qui tournaient tous plus ou moins dans le monde de l’art ou de la communication. Bref. On me demande où j’en suis avec ce projet de roman avec lequel je bassine tout le monde depuis plus de trois ans. Je réponds que je l’ai écrit, corrigé, mais que je l’ai finalement mis au placard, je pense que ça ne vaut pas grand-chose, c’était bien d’essayer mais voilà, ce n’est pas mon truc. Là, l’une des filles à table, une amie de longue date, me dit qu’elle est ravie, elle vient de trouver un poste de stagiaire ou d’assistante, je ne sais plus, au service de presse de Julliard/Robert Laffont (elle s’appelle Diane Du Périer, elle est aujourd’hui attachée de presse chez Belfond), qu’elle aimerait bien le lire, que ça ne coûtera rien, éventuellement, de le déposer sur la pile des manuscrits etc. Je résiste un peu, je lui dis que ce n’est pas la peine, mais bon, après tout, puisque j’ai passé tant de temps dessus, autant que trois personnes le lisent plutôt que deux. Un jeune homme que je ne connais pas me dit qu’il est, lui, lecteur de manuscrits chez Flammarion pour aider à payer ses études, et que puisque je le fais lire une fois, je peux bien le faire lire deux fois, ça ne mange pas de pain. Allez, bon, d’accord. Quelque temps plus tard, ce jeune homme m’écrit, désolé : il a donné un avis favorable à mon roman, le comité de lecture aussi, mais pas le grand chef : niet. Je m’y attendais, ça ne m’embête pas (et le comité de lecture me fait plaisir). Une semaine après, coup de téléphone du patron de Julliard, Bernard Barrault : Diane a posé mon manuscrit sur son bureau, il l’a lu, il veut le publier. Une semaine passe encore et je reçois plusieurs messages sur mon répondeur : c’est le grand chef de Flammarion, qui a dû apprendre que Julliard était intéressé, qui me dit qu’il a A-DO-RÉ mon roman (il ne sait pas que je sais que c’est faux), qu’il aimerait beaucoup que je signe avec eux, blablabla. Evidemment, j’ai choisi Julliard.

A. G. – Premier roman et premier succès puisque vous obtenez pour ce texte le Prix de Flore. Le stress a dû monter en flèche pour votre second roman, j’imagine, alors gagner un prix si vite, fausse calamité ou vraie chance ? 

P. J. – Non, le stress n’est pas monté. D’abord, déjà à l’époque (et bien plus encore maintenant, vingt ans plus tard, avec mon expérience de vieux matelot buriné), je réussissais à ne pas trop me soucier de ce que pensent les gens de mon travail. La « mésaventure » (finalement très utile) de la lecture de mon manuscrit par mes deux grands amis contradictoires m’y avait beaucoup aidé : un roman n’a pas de valeur dans l’absolu, ce n’est pas un yaourt ou une voiture, sa qualité dépend principalement de celui ou celle qu’il le lit, du moins de la synchronisation entre l’auteur et le lecteur. Et puis surtout, même après une première publication, je ne connaissais toujours pas grand-chose au milieu, à son fonctionnement : le deuxième livre difficile après un premier succès (relatif), je crois que je n’en avais jamais entendu parler, je n’y pensais pas, donc je n’avais pas de pression particulière. Quant au Prix de Flore… Je ne me rendais pas compte du tout. Quand, en octobre (ou novembre, je ne sais plus) 1997, mon attachée de presse m’a appelé, surexcitée, pour me dire : « Tu as le Prix de Flore !!! » j’ai répondu quelque chose comme : « Encore heureux… » Pour moi, ce n’était vraiment rien du tout, le Prix de Flore, je ne comprenais pas qu’elle ne soit pas plutôt consternée que je n’aie pas eu le Goncourt ou le Femina… Bon, maintenant, c’est sûr, je réalise que c’était, euh, plutôt pas mal.

A. G. – En 2002, pour votre quatrième roman – Le Cosmonaute – vous quittez Julliard pour rejoindre Grasset. Choix, opportunité ou plan B suite à un refus de Julliard ?

P. J. – Connerie de ma part, disons. (Mais que je ne regrette pas, en fin de compte.) Après la parution de mon deuxième roman, Grasset est venu me « chercher ». Une maison très prestigieuse, qui me promettait beaucoup plus de ventes, beaucoup plus de presse, des grands prix en-veux-tu-en-voilà… Comme un lapereau attiré par la lumière, j’ai dit oui. Enfin, pas tout de suite : j’avais signé un contrat de préférence pour trois livres chez Julliard. (Petit conseil aux jeunes auteurs, au passage : ne faites jamais ça. C’est 100% de garantie et d’avantages pour l’éditeur, absolument 0% pour l’auteur.) Donc j’ai écrit un troisième roman chez Julliard, et ensuite zoum, j’ai filé comme un benêt chez Grasset. Évidemment, il y avait un peu de tristesse et de colère du côté de Julliard, mais j’ai juré que le jour où je quittais Grasset, je revenais. (Ce qui est d’une prétention et d’une bêtise à peine envisageables. C’est comme si je disais à ma femme : « Ecoute, je vais aller passer quelques mois chez la voisine du dessous, tu sais, la jeune blonde avec les seins énormes, mais je te jure, dès que j’en ai marre, je reviens. ») Bref, j’ai passé dix ans chez Grasset. Ce sont dix bonnes années, je n’ai absolument rien à leur reprocher, je ne regrette pas du tout d’avoir écrit quatre romans chez eux, mais bon, je ne vendais ni plus ni moins que chez Julliard, j’avais autant de presse, et pas plus de prix – plutôt moins, même. Donc je me suis dit que c’était un peu bête. C’est la même chose, sauf que chez Julliard, les premiers à m’avoir fait confiance, c’étaient des amis plutôt que des éditeurs, qu’est-ce que je faisais ailleurs pour le même résultat ? Du coup voilà, j’ai quitté Grasset, et pour tenir ma parole, j’ai proposé à Julliard de revenir, comme promis – mais juste pour la forme, car j’étais persuadé qu’ils allaient m’accueillir en me claquant la porte au nez, légitimement, comme ma femme. Et puis non. Bernard Barrault et Betty Mialet m’ont ouvert les bras. C’était l’un des meilleurs jours de ma vie d’auteur. Et l’une des meilleures idées que j’ai eues : à partir de là, mes livres ont connu plus de succès, je suis apparu sur pas mal de listes de prix, j’ai reçu le Femina… Et puis ça m’a laissé un surnom : Jean Teulé m’appelle Pomponnette.

A. G. – Vos romans sont souvent présentés comme des autobiographies camouflées mais en 2013, changement de registre, vous vous attaquez aux biographies et aux faits-divers (Sulak, La Petite Femelle, La Serpe). Cela coïncide aussi avec votre retour chez Julliard. Comment vos éditeurs, Grasset et Julliard, ont-ils accueilli ce virage ?

P. J. – Julliard, surtout, puisque Grasset n’était plus concerné. Mais la question ne s’est pas vraiment posée. Ma vie avait changé, je la passais principalement à la maison avec ma femme et mon fils, ça me convenait parfaitement mais du coup, il n’y avait plus grand-chose de passionnant à écrire à ce sujet. Et puis j’en avais marre de passer mon temps à parler de moi, même de manière déguisée. Après sept romans de ce genre, la boucle était bouclée, il fallait que je passe à autre chose, à quelqu’un d’autre, ça me changerait. J’ai donc averti mes éditeurs que j’allais écrire un livre sur Bruno Sulak. Ils m’ont laissé entendre que ce brusque virage était peut-être un peu risqué, mais si c’était ce que je voulais faire : « D’accord, pas de problème. » Bernard Barrault a souvent la même expression, que ce soit quand je commence un nouveau livre ou à la fin d’un déjeuner avec lui quand je descends dans le métro : « Va vers ton destin. »

A. G. – Finalement, est-ce à l’auteur de s’adapter aux demandes de son éditeur, ou doit-il s’affirmer dans ses choix, quitte à reprendre son bâton de pèlerin et à partir voir ailleurs s’il y a une possibilité de trouver un nouveau public ?

P. J. – Chaque auteur fait ce qu’il veut, chaque éditeur aussi, mais une chose est sûre : l’auteur n’est pas l’employé de l’éditeur. C’est un partenariat, une association, chacun fait très exactement ce qu’il veut, et si ça ne convient pas à l’un ou l’autre, le partenariat s’arrête. Il est aussi stupide et improductif pour un auteur de vouloir s’adapter aux demandes de son éditeur que pour un éditeur de vouloir imposer quoi que ce soit à un auteur. L’auteur écrit SES livres, ils ne doivent être influencés ou revisités par personne d’autre. L’éditeur publie les livres qu’il veut. C’est très simple, en fait. C’est exactement comme dans un couple. Si les deux ne s’entendent pas, si l’un des deux est obligé de faire ce qu’il n’a pas envie de faire parce que l’autre le lui impose, le mieux est de se séparer.

A. G. – En 2017, nouvelle consécration, vous décrochez le Fémina. Vous êtes un grand amoureux des femmes et elles vous le rendent bien, à juste titre. Voilà qui donne envie de continuer ?

P. J. – Ha ha. Oui. Mais même sans le Femina, j’aurais eu envie de continuer. C’est assez mystérieux, cette envie (ou ce besoin ?) d’écrire. Si ça ne dépend que du succès, de l’argent, de la notoriété, des prix, ça ne dure pas. J’écris depuis 20 ans, je n’ai pas toujours eu du succès, loin de là, mais jamais l’idée d’arrêter ne m’a ne serait-ce que furtivement traversé l’esprit. À une question d’une jeune fille, l’autre jour, pendant la tournée du Goncourt des Lycéens, j’ai répondu que l’écrivain n’avait qu’un seul ennemi : le découragement. (En 1997, nous étions 60 (ou 62, en tout cas quelque chose comme ça) primo-romanciers. Je discutais avec une amie Élise Fontenaille, qui était de cette « promo » : on s’est aperçus qu’on n’était plus que trois ou quatre à écrire encore aujourd’hui.) Mais si on n’écrit ni pour l’argent, ni pour la gloriole, comment pourrait-on se décourager ?

A. G. – Comment réagit votre femme (votre fils, on a bien compris que, pour l’instant, il ne vous lisait pas) à ce que vous dévoilez de votre intimité dans vos livres ?

P. J. – Elle réagit bien. Ma femme est une Alsacienne protestante, du fin fond de l’Alsace protestante – les Vosges du nord. Entre mille autres particularités étranges, elle a une sorte de devise : « Si c’est vrai, on peut le dire. » Donc quoi que je raconte sur elle, si c’est vrai, elle n’a pas l’ombre d’une objection. Et ça doit même être un peu plus que ça (elle ne l’avoue pas, mais j’en suis sûr). Car de tous les livres que j’ai écrits, le seul qu’elle n’aime pas, c’est Le Chameau sauvage. Le seul, comme par hasard, où je ne parle pas d’elle (je ne la connaissais pas). Elle me dit que ça n’a rien à voir, mais je n’en suis pas tout à fait certain.

A. G. – Est-ce facile de mêler harmonieusement temps de promo et temps d’écriture ? J’imagine que vous devez être très sollicité (vous êtes drôlement sympathique en plus, ça n’arrange rien).

P. J. – Quand ça reste modéré, normal, c’est très facile, et même agréable. J’écris un livre tous les deux ans, deux ans qui se décomposent ainsi : 18 mois d’écriture, enfermé, seul, immobile, 6 mois de promo à courir de tous les côtés et à parler sans arrêt – l’inverse, donc. C’est, comment dire, très schizogène, mais ça me va parfaitement, ça crée, sur deux ans, un bon équilibre, parfait pour moi. Le problème c’est quand, comme pour La Serpe par exemple, la promo s’emballe. D’un côté ça fait plaisir, bien sûr, de l’autre ça déséquilibre tout, l’agitation prend trop de place, au détriment du travail, de l’écriture. Là, même si je suis content du succès du livre, ce n’est plus « harmonieux » du tout, j’ai encore plein de dates prévues pour le premier semestre 2018, j’ai envie de tout annuler (mais je ne peux pas), je donnerais deux orteils et une oreille pour pouvoir retourner dans ma grotte et me remettre à bosser, seul.

A. G. – Des conseils pour les jeunes auteurs ? 

P. J. – Je pense que le seul – vraiment le seul – ennemi de l’écrivain, c’est le découragement. Il plane au-dessus de nous en permanence, prêt à s’abattre sur nos crânes et à provoquer immédiatement l’arrêt de tout effort d’écriture (car c’en est un, d’effort, l’écriture, et pas un petit comme ça en passant). Mais en même temps, il n’y a pas de souci à se faire, on ne choisit pas de se décourager ou non, on n’a aucune influence là-dessus. Ça fait 20 ans que j’écris, dont quinze avec ce qu’on peut appeler de petites satisfactions personnelles (quelques lecteurs fidèles, quelques bons papiers dans la presse), mais peu de ventes, pas d’argent, pas de notoriété (ce dont je me fous, cela dit) en dehors du « milieu ». Quand je regarde derrière moi, je me demande pourquoi je n’ai pas arrêté. Et je ne sais pas – je ne vais pas me creuser la tête pendant des jours, c’est comme ça, c’est comme ça. Donc voilà, je pense qu’on ne peut être sujet au découragement que si l’on n’a pas, au fond, une vraie envie, sincère, ou besoin, ou je ne sais quoi, d’écrire. C’est d’ailleurs grâce à ça qu’on sait ce qu’on veut, qu’on sait ce qu’il faut faire. Ça paraît un peu tordu, paradoxal, serpent qui se mord la queue, mais si on se décourage, ça veut dire qu’on n’a pas vraiment envie d’écrire, donc qu’il ne faut pas continuer ; si on ne se décourage pas, quoi qu’il arrive, c’est qu’on doit écrire, qu’il faut continuer.

A. G. – Des lectures à nous conseiller ?

P. J. – Oui, soixante-seize. Mais la question est trop vaste, je ne peux pas répondre. Et surtout, je pense sincèrement qu’il n’existe pas de « bon livre » » dans l’absolu. Un bon livre est un livre qui plaît à la personne qui le lit, qui touche, émeut, amuse, élève, modifie, distrait, éclaire, aide la personne qui le lit. Donc étant donné que je ne sais pas vraiment qui lit ces lignes, je ne peux pas répondre.

A. G. – Que reste-t-il à nous souhaiter pour le futur ? Un petit mot sur vos projets à venir ?

P. J. – Ce qu’il faut me souhaiter, c’est du calme, de l’isolement, de l’inertie : le retour dans ma grotte. (Merci.) Quant aux projets : motus et bouche cousue. De toute façon, je ne sais même pas encore avec certitude. Le temps qui passe va se charger de ça.

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