Zona frigida – Anne B. Ragde

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Béa est sur un bateau, Béa a un peu trop bu, Béa a des envies de vengeance, qui tombe à l’eau ? Habile Anne B. Ragde qui nous sort des sentiers battus et nous emmène dans le Grand Nord. Son roman est des bien ficelés, il commence par un plouf et se termine par un soupir. Tout entier consacré à une femme qui a beaucoup de choses à cacher, encore plus à taire, il ne nous laisse pas vraiment le temps de profiter du paysage. On recommence. Béa est caricaturiste, pas vraiment sérieuse, ni avec l’alcool, ni avec les hommes, encore moins avec l’argent, la voilà qui renonce à un gros contrat pour partir sur un coup de tête dans le Spitzberg. Le petit oiseau entre de bonnes mains, rassurée et pimpante, à son habitude, elle nous embarque dans son histoire. Très vite il est clair que ce ne sont pas des vacances qu’elle s’offre, y aurait comme un truc là-dessous que ça ne nous étonnerait pas, reste à savoir quoi, et qui, des passagers ou membres d’équipage, est visé par ses vues.

Pour être tout à fait honnête, je suis partie au Spitzberg pour picoler. Je me le suis avoué à haute voix, un jour, en plein mois d’août. J’ai soudain tout laissé tomber pour m’inscrire à un voyage qui allait me coûter la peau des fesses. Mais, d’après le tour-opérateur, j’étais assurée de voir un grand nombre d’animaux sauvages dans un environnement à vous couper le souffle. Cependant cette promesse me posait un problème. En effet, comment peut-on vous garantir une telle expérience ? Au Spitzberg, la nature est d’une beauté exceptionnelle, tout le monde le sait. Mais en ce qui concerne les animaux, j’étais plus dubitative. Un ours blanc en colère, un morse endormi, ça se commande, ça ? La brochure présentait la photo d’un ours blanc qui passait la tête par un hublot en se léchant les babines. Des baleines aussi faisaient partie du package. Manifestement, l’agence ne laissait rien au hasard. C’était assez bluffant.

Trop vous en dire serait coupable, à vous de découvrir et le personnage et son histoire. Vous dire qu’il y aura des rebondissements est la moindre, pour qui connaît l’auteure (et pour ceux qui n’ont pas encore la chance de la connaître), il est clair que la Norvège peut être des plus brûlantes (et encore, vous n’aurez pas droit à mon cher Un jour glacé en enfer qui m’avait tant fait frissonner). Après je ne vais pas vous la surjouer ou vous la survendre chef d’œuvre, c’est de la lecture de détente, de la pure histoire, pas spécialement romanesque, encore moins romantique, bien qu’il y ait tout de même une histoire d’amour qui se profile au large. Un plus, tout de même, avec Ragde, ses femmes sont vraies, fortes et faibles tout à la fois, sensibles et dures, logiques et imparables. Un féminisme qui fleure bon la réalité. Quant au style, il ne se délecte pas mais se laisse boire sans aucune difficulté. Le parfait roman de vacances, absolument pas gnan-gnan, loin d’être idiot, que vous avez aussi le droit de savourer en rentrant du travail.

En tout cas, pour ce qui était de l’approvisionnement en alcool, j’étais rassurée. L’État norvégien n’allait quand même pas supprimer juste avant mon départ les lois sur les produits hors taxes en vigueur au Spitzberg depuis toujours. Cette pensée me mettait du baume au cœur, et le prix exorbitant du voyage m’a paru, du coup, moins dur à digérer. Je pourrais picoler à mon aise, sans risque d’avaler de travers en pensant à tout l’argent dépensé. J’ai toujours été très douée pour dissimuler mon taux d’alcoolémie. J’allais donc pouvoir me soûler de manière quasi permanente sans perdre de vue la vraie raison de mon voyage, car j’étais bien décidée à mener mon plan à terme, avec précision et sans aucun laisser-aller. Mon caractère joyeux et insouciant tromperait tout le monde, j’en avais déjà fait maintes fois l’expérience. Une bonne rasade d’alcool hors taxes me procure toujours le bagou nécessaire pour être tout à fait moi-même. Après quelques verres, j’arrive sans problème à convaincre mon entourage que mon attitude dans la vie est foncièrement positive et optimiste.

Et comme nous sommes en Norvège, et que certains pays ont une certaine avance sur certaines choses, vous aurez droit à votre réflexion sur l’écologie, le réchauffement climatique et le bien-être des ours. Tout cela résonne donc avec une certaine actualité. Au-delà d’une histoire de vengeance, d’une histoire d’amour, d’un périple ou d’une longue cuite, Zona Frigida est donc de ces petits romans épatants qui décrivent notre époque, nous détendent et nous (dé)stressent aussi un peu parce qu’il va y avoir du suspens. Fantasmerez-vous à votre tour sur une croisière dans le Grand Nord ? Aurez-vous, vous aussi, envie de tâter du marin, de vous frotter aux populations locales ou de mitrailler des bébés phoques, de rire de l’Espagnole un peu excessive, ou d’admirer la jeune Japonaise, de vous moquer du style vestimentaire de nos deux Français ou de vous offusquer de ce que vous apprendrez (et qui est malheureusement vrai, je n’en doute pas un quart de seconde) ? En tous les cas, vous pouvez me croire, pour 8 euros et quelques, vous allez faire un chouette voyage.

Éditions 10 X 18 – ISBN 9782264056245 – Traduction (norvégien) d’Hélène Hervieu et Eva Sauvegrain