Factotum – Charles Bukowski

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31 décembre 2017, je m’offre une resucée. Bonbon sucré alcoolisé, madeleine de mes 16 ans. Et une fameuse. Mythe américain par excellence, celui du loser magnifique. Double romancé de l’auteur, de celui qui a galéré, manque de fric, de stabilité, d’amour beau, bon et sain, la galère, la zone, la bohème, mettons-y le nom que nous voulons, mais une pensée tout de même pour ceux qui ont renoncé, à tout, à la belle vie, à la sécurité, affective, financière, pour dédier leur vie à l’écriture, aux mots, aux 26 fichues lettres qui s’emberlificotent tant et bien et mieux qu’elles deviennent récits, fictions, destins, mémoires. Un peu de tout ça chez le bon vieux Hank, y a du fantasme et du vécu, y a du pathétique et du drôlissime, y a le fond de vérité qui enrobe le plein de trop-pleins. Je les aime, ces écrivains qui ne croient en rien, ni en la société, ni au salariat, qui tissent, mâchent, remâchent, parce qu’ils ont une seule certitude : ils ont la fibre. Ça, c’est le décor.

La sueur faisait couler son mascara. D’un seul coup ses yeux se sont rétrécis. J’étais assis au bord du lit. Elle fut sur moi avant que j’aie pu faire un geste. Sa bouche grande ouverte couvrait la mienne. Ça sentait la salive et les oignons et la vinasse et (j’imaginais) le sperme de quatre cents types. Elle a fourré sa langue dans ma bouche. Ça dégoulinait de salive, j’ai hoqueté et j’l’ai repoussée. Elle est tombée à genoux, a fait glisser ma fermeture éclair et à l’instant ma douce petite pine fut dans sa bouche. Elle me suçait et me mordillait. Elle portait un petit ruban jaune dans ses cheveux gris coupés court. Elle avait des verrues et d’énormes grains de beauté marron dans le cou et sur les joues.

Ensuite vient l’acteur. Le Buko. La légende. Factotum est et reste pour moi l’œuvre de jeunesse et l’œuvre ultime par excellence. De galères en galères, de sots métiers en sots métiers (il y en a, faut pas se mentir), d’envois de nouvelles en envois de nouvelles, il rame, le bougre, et il nous la décroche. J’ai l’humour que je mérite, certes, mais là je m’éclate. L’art du stylo qui dresse en quelques lignes les Ridicules auxquelles il doit se plier, on n’a rien sans rien, et rien sans fric. Ni cuites, ni femmes, ni steaks, les poches vides, l’ego de côté, faut savoir ramer pour avancer. Notre lot à tous, quotidien. Et puis il y a l’époque, notre cher XXIème siècle s’annonce tellement policé qu’on finit déjà par s’y ennuyer, parce que les biens pensants, les bonnes intentions qui se parent d’une bonne morale à la je n’heurte personne, j’ai une conscience tellement accrue du monde, de sa politique, de son écologie, des rapports des sexes aux sexes, des différences aux différences que surtout, surtout, rien ne doit bouger, rien ne doit être fait, dit, assumé, ri, par crainte de déranger, d’être jugé. La droiture. Adepte de la courbe, parfois je sature.

Mon pénis gonflait ; elle grognait, me mordait. J’ai gueulé, j’l’ai attrapée par les cheveux, et j’l’ai virée. J’étais au centre de la pièce, blessé et terrifié. Y’avait du Mahler à la radio. Avant que j’aie pu bouger, elle fut sur moi. Elle m’a choppé les couilles sans pitié, à deux mains. Bouche grande ouverte, elle me goba ; sa tête allait et venait, suçait, tressautait. Tirant d’un coup sec sur mes couilles, tout en mordant à moitié ma queue, elle m’a foutu à terre. Des bruits de succion remplissaient la pièce, tandis que la radio passait du Mahler. J’me sentais comme dévoré par un animal cruel. Ma bite apparut, couverte de bave et de sang. Sa vue mit Martha en transe. Elle me bouffait tout cru.

Alors je me réfugie chez Buko, je me marre de son impertinence, de sa grande gueule, de vieux rabougri, de vieux dégueulasse, et que chacun en prend pour son grade, et que lui se fait mousser. C’est de l’esbroufe tout ça, renforcée par un bon taux d’alcoolémie à l’ancienne, il ne croit rien, il ne croit pas en lui, il dit tout le contraire, se délecte de choquer comme il se délecte de son litron qui lui dévore les entrailles, ça ne fait pas de bien, mais ça fait du bien quand même. Bukowski passerait-il aujourd’hui les remparts de la censure, rien n’est moins sûr. Il est tellement politiquement incorrect qu’il ose tout, c’est peut-être à ça qu’on les reconnaît, d’accord, mais ce n’est pas de la connerie. Juste du condensé, saturé, excessif, inconvenance salutaire, provocations délectables. Laissez-le vivre, boire, essayer, se vautrer, rigoler, se moquer, de tous, de lui-même, lisez-le, republiez-le, qu’au-delà de sa mort il nous laisse sa vie, parfois chienne, parfois bouffonne, mais de la vie, et que la vôtre, en 2018, soit rock’n’roll, aussi, un peu.

Si je jouis, j’ai pensé avec désespoir, je me le pardonnerai jamais.

Éditions Le Livre de Poche – ISBN 9782253115502 – Traduction (américain) de Brice Matthieussent