La Petite femelle – Philippe Jaenada

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C’est d’abord sur sa tombe que j’ai rencontré Pauline Dubuisson, puisque j’ai renoué avec Philippe Jaenada en me frottant à La Serpe avant d’entreprendre La Petite femelle. Et notre auteur au grand cœur est un fidèle qui ne peut s’empêcher d’ajouter la touche finale de son précédent livre en écrivant le suivant (et de parler de l’affaire suivante dans le précédent). Romans jumeaux en quelques sortes de deux jeunesses condamnées par les diktats de la vindicte populaire (et par la mauvaise foi des hommes de justice à laquelle je n’accorderai pas une majuscule, alors qu’à Vice, ça se discute). Romans jumeaux de deux âmes sœurs qui ont payé, surtout, le poids d’une réputation forgée pour faire vendre, pour faire buzz comme on ne le disait pas encore à l’époque. Époque qui ne nous semble pourtant pas si sulfureuse, vue d’aujourd’hui, mais à laquelle a priori les gens manquaient de souffre (et de la joie perdue des bûchers) mais pas de souffle (pour radoter leurs saloperies).

Je suis comme les bébés, quand la nuit tombe, j’ai besoin d’un whisky. Eux, les pauvres, ne peuvent que hurler, gémir pour les plus coriaces, passer seuls ce moment bancal, triste et inquiétant de la fin du jour – on m’en parlait, je n’y croyais pas jusqu’à ce que je le constate sur mon fils, lors de ses premiers mois sur terre : dès qu’n commence à respirer, on a sombrement, profondément conscience d’un malheur vers dix-sept heures en hiver, plus tard en été, la sensation de perdre quelque chose. Ensuite, avec l’âge et l’entraînement, on se débrouille, certains passent des coups de fil ou regardent n’importe quoi à la télé, d’autres se mettent à courir autour du pâté de maisons en tenue de sport, ma femme joue de la trompette, les plus fatalistes ou les plus faibles boivent quelques verres. De whisky, donc, pour moi. Ça m’aide, m’éloigne, estompe le changement de lumière, mais à cinquante ans, à vingt ans, comme à six mois, même enfoui, le malaise persiste. Surtout, ces temps-ci, quand je pense à Pauline Dubuisson.

Jumeaux certes, mais de ceux qui ne se ressemblent pas, car si je m’attendais à retrouver dans ce premier opus la même tournure que dans le second, à savoir un Jaenada qui nous fait tourner en bourriques, en nous la faisant à l’envers et en retournant la situation d’un coup d’œil expert (et d’un coup de plume agile), là, là c’est différent. Philippe a son parti-pris (clairement pris, très très pris, trop pris? Ça se discute, mais pas ici) et ne le lâchera pas d’une semelle. La Petite femelle est un cri, un long cri, (un trop long cri, je vous vois venir, mais non, ça se lit tout seul) de colère, de rage et de dépit contre une société qui accuse, qui s’excuse un peu tard, mais qui – pour autant – n’oublie rien, ressasse, recycle, rabâche, et qui jamais n’accorde le pardon, encore moins l’anonymat, à celle qui a pourtant purgé (et qui la boira jusqu’à la dernière larme) sa peine. Cri de colère et râles de tristesse, avouons qu’avec cette lecture il y a de quoi s’émouvoir pour la cause des femmes (ce n’est pas le seul destin, odieux parce que féminin, auquel notre auteur rendra hommage dans ce bouquin. Un homme, un vrai, un féministe).

Dans l’arène du Palais de Justice de Paris, Pauline Dubuisson a combattu toute seule, en éclaireuse, face à une génération entière, celle d’avant-guerre, face même à des centaines d’années de vertu hypocrite (de mes fesses) et de domination masculine, face à une société qui ne voulait pas d’elle, qui ne voulait pas des filles comme elle – que le ciel l’en préserve. Elle n’était que ça, une fille, autant dire pour eux presque rien, mais elle les a regardés droit dans les yeux, les vieux maîtres, vaillamment, irrévérencieuse, elle n’a jamais baissé la tête, ne s’est jamais tordu les doigts en sanglotant de honte, comme doit le faire une femme, elle n’a pas poussé de cris hystériques ni jamais ne les a suppliés de lui pardonner, et cette résistance frontale, cette insolence les a rendus fous. De rage. Ils l’ont vaincue, évidemment, ils l’ont détruite.

Déjà coupable d’être trop belle, à 13 ans, de plaire et de séduire les (jeunes, mais pas que) hommes qui l’entouraient (mais qui ne parlaient ni la bonne langue, ni ne portaient le bon uniforme). Épinglée fille de peu pendant que son père manigançait pour s’assurer l’abondance (ce que tout le monde oubliera, les hommes épinglés – de la Légion d’honneur – bizarrement s’en sortent mieux), tondue, violée peut-être, ce n’est pas la Libération, c’est le début de l’emprisonnement, prison de solitude dont Pauline ne trouvera jamais la sortie. Mais je parle, je parle (l’effet Jaenada), je n’explique pas. Pour vous la faire fraîche en mémoire, Pauline Dubuisson est accusée d’avoir tué froidement l’homme qui l’avait quittée presque deux ans auparavant et qui avait décidé de se marier à une autre. Là où c’est complexe, car rien n’est jamais simple, c’est que Pauline avait elle-même refusé à plusieurs reprises d’épouser le-dit ex, Félix. La petite aurait voulu se suicider devant le jeune homme (et quelle idée, et quelle idée, à nouveau) mais ayant voulu l’en empêcher, il se serait pris une (enfin trois) balle(s) par accident. Oui, oui, j’avoue que je doute un peu aussi pour ma part, mais qu’en fait, finalement, ce qu’il s’est passé dans cette fameuse chambre, qu’importe. Accident ou meurtre, il faut le dire, ce n’est qu’un détail. Crime d’amour ou crime d’orgueil, c’est plutôt la question qui me turlupine bien que l’indéchiffrable Pauline ne nous donnera pas vraiment de réponses (et que Jaenada, bien qu’il soit certainement un saint, n’est pas Dieu, ne les a pas toutes non plus. Et puis rien n’est tout noir ou tout blanc, hein). Ce qui est tragique, ce qui est certain, c’est que comme un écho, dans un autre temps, dans un autre lieu, La Petite femelle trouvera une autre chambre, où elle sera seule cette fois, et où elle finira par réussir ce qu’elle avait si souvent raté (et même quand tu rates ton suicide, y a un abruti pour râler, ah les Français).

Éditions Julliard – ISBN 9782260021339

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