Rencontre avec Laurence Boissier

Laurence Boissier 4 © Sandra Hildebrandt

Rencontre Tulalu!?

Pierre Fankhauser – Nous sommes là ce soir pour parler de deux livres, principalement votre dernier-né Rentrée des classes paru chez Art&Fiction, mais aussi L’Inventaire des lieux, pour lequel vous avez reçu le Prix Suisse de Littérature, publié par cette même maison d’édition. Rentrée des classes parle de Mathilde qui a vécu une disparition parce que son père a disparu en mer, on ne sait pas exactement ce qu’il s’est passé, ça reste un peu nébuleux. Ce qu’il reste surtout c’est l’absence, cette absence qui est au centre du livre et autour de laquelle on essaye de construire la suite d’une vie, on s’entraide, on essaye de trouver un nouveau quotidien. Élise, la mère, fonctionne un peu comme elle peut à la cuisine, elle essaye de se rappeler comment on fait les choses, elle ne sait plus très bien quel tiroir ouvrir, fermer. Il y a un personnage très important, Eeyore, le doudou, qui est toujours dans le sac de Mathilde. C’est sa grand-mère qui lui a fait. C’est un personnage réel en fait ?

Laurence Boissier – Oui, il a été avec moi toute ma vie mais par contre je ne sais pas qui l’a fait, je ne me souviens plus, mais pas ma grand-mère.

P.F. – C’est intéressant parce que quand vous prenez cet élément pour le mettre dans votre roman, d’un coup il doit être fait par quelqu’un ? Pourquoi devait-il être fait par la grand-mère ?

L.B. – J’ai des idées qui me viennent sans savoir comment, mais elles sont pratiques parce qu’elles me viennent exactement au bon moment. Je ne sais pas comment elles s’insèrent, ce n’est pas moi qui consciemment me dis tiens… Mais c’est vrai que c’est une bonne idée cette grand-mère qui fait le doudou parce qu’elle l’a fourré avec de l’amour. Je ne sais pas qui a fait le mien mais c’est vrai qu’il a eu un rôle important dans ma vie donc il doit être fourré avec quelque chose, une énergie quelconque. En tous les cas, le mien a été fait main, il ne sort pas d’une usine.

P.F. – En fait, ça m’intéresse que vous insériez ainsi des éléments parce que ça me fait penser à L’Inventaire des lieux. Pour ceux qui ne connaissent pas le livre, vous y décrivez des lieux avec des titres qui sont quelques fois trompeurs parce que finalement vous parlez d’autre chose. Il y a une longue liste et au fur et à mesure les lieux sont barrés, on passe ainsi par exemple de la cabane au supermarché. Il y a beaucoup d’éléments que l’on retrouve sous une forme brute dans ce livre, je pense par exemple aux bonbons, qui réapparaissent sous une autre forme dans Rentrée des classes. C’est un peu comme si vous aviez préparé votre palette d’écrivain. Quelle a été l’évolution entre L’Inventaire des lieux, dans lequel vous adoptiez une liberté totale, et un roman où vous devez raconter une histoire avec un début, un milieu, une fin, avec des choses qui se résolvent ? Pourquoi êtes-vous passée d’une forme à l’autre et qu’est-ce que cela a changé pour vous ?

L.B. – En fait, chaque lieu pourrait être développé, ce n’est jamais fini. C’est un peu comme au yoga, il y a des positions de torsion et la prof nous dit toujours que nous sommes des vis sans fin, que nous n’arrêtons pas de tourner. C’est l’idée que l’on peut toujours tout recycler, développer, continuer, qui me plait. L’Inventaire des lieux continue parce que je continue à écrire sur des lieux différents. Les deux livres sont simultanés pour moi parce que ça fait des années que j’écris Rentrée des classes. Ce n’est pas le roman qui suit la forme courte finalement. Et puis Rentrée des classes a commencé par du court aussi, par la scène de la traversée du pont du Mont-Blanc que j’ai faite en tant qu’adulte, et je me suis revue petite fille où ce pont me paraissait interminable, il me semblait qu’il fallait des heures pour le traverser, et il y avait du vent, ce n’était pas agréable. Petite j’étais très impressionnée alors que maintenant je fais cela facilement. Quand mon père a disparu, la traversée du pont du Mont Blanc était d’autant plus longue, j’avais même l’impression de reculer parfois, tellement je n’avais pas envie de rentrer dans cet appartement qui était vide désormais.

P.F. – Il y a justement quelque chose dans votre livre qui permet d’ouvrir l’atmosphère, d’ouvrir la géographie, c’est le trajet du vent. Souvent vous vous amusez à décrire le trajet du vent, d’où il vient, les sommets par exemple, pour entrer dans les petites rues de Genève jusqu’à Mathilde, l’héroïne, ou il va plus loin, il va se perdre. Il y a une histoire qui se passe à l’intérieur de Genève, dans un périmètre très circonscrit, et il y a cette arrivée du vent, qui ouvre, qui nous fait aller très loin, jusqu’au Môle qui paraissait petit vu de loin et qui de près semble inaccessible.

L.B. – Pour moi c’est très important d’avoir le très, très grand et le très, très petit, de voir les deux simultanément. Le vent me permet de faire des choses que je ne peux pas faire avec des personnages, il me permet de parler de l’espace et de montrer les espaces. C’est important parce que je parle de disparition mais il y a plusieurs disparitions dans ce livre, plusieurs absences, et le vent me permet d’ouvrir les espaces, de donner cette impression d’espace et donc de pouvoir les remplir. Comme Eeyore qui chute, qui est absent mais qui est toujours présent, le vent est là aussi et fait du remue-ménage mais en même temps s’il est là c’est qu’il n’y a rien à la place. C’est un personnage qui me permet de faire des choses utiles.

P.F. – À plusieurs reprises, surtout dans l’avant-dernier lieu, vous parlez aussi d’expériences mystiques dans des tipis, on y transpire, vous parlez même d’une personne qui a fini par y mourir par éclatement de l’égo. Quand on suit le vent sur ses épaules d’air, ça provoque aussi ce genre de sentiment de sortie du corps, de désincarnation. Avez-vous vécu des expériences de ce type-là vous-même, est-ce quelque chose qui vous intéresse ?

L.B. – J’ai perdu beaucoup d’argent dans ces trucs-là où j’essayais justement de vivre des expériences de sortie du corps ou d’illumination. Je n’ai jamais rien ressenti, rien.

P.F. – Pourquoi faisiez-vous ça ?

L.B. – Par sens poétique, je crois. J’aime bien rencontrer des gens qui font des choses un peu étranges. Pour moi c’est intéressant de rencontrer ces gens et on les rencontre là, pendant quatre jours dans une piscine à 39° et on peut se dire des choses très brutes tout de suite alors que dans la vie de tous les jours, ce n’est pas si évident. C’était peut-être aussi pour avoir l’impression qu’il n’y a pas que ce monde-là mais qu’il y a aussi d’autres choses, d’autres formes d’être, d’autres espaces-temps. Je trouve ça fantastique de pouvoir s’ouvrir à ça, c’est un espace poétique pour moi. Ça augmente aussi mon écriture. Bon, mon éditeur m’a enlevé le chapitre où il y avait le mort qui parlait, il m’a dit « ça tu ne peux pas » (rires). Dans le prochain, peut-être…

P.F. – Entrons un peu dans le texte, donc il y a cette disparition et la Rentrée des classes, tout le monde est très gentil avec Mathilde. Elle ne sait pas trop comment prendre cette gentillesse ni où se placer dans cette classe, elle aimerait bien parfois pouvoir disparaître. Vous parlez souvent des cours de couture où elle doit faire des choses, une fourre de biberon, un patchwork, ses copines font des trucs super mais elle, elle n’y arrive pas, ça n’avance pas. Elle rêve plutôt que de faire, jusqu’au moment où elle va avoir une motivation. Ça m’a un peu fait penser au travail d’écriture, au moment où on se met à écrire mais ce n’est pas facile d’écrire, ni de s’y mettre. Une sorte de paresse de la mise en route. Pourquoi avez-vous choisi ces scènes ?

L.B. – Alors personnellement je n’ai aucun problème de mise en route, ce n’est pas du tout comme ça que j’écris, par contre j’étais très maladroite en tricot ! Mathilde a absolument besoin de sens, elle a besoin de chiffres, que ce soit très clair et on ne comprend pas pourquoi on nous donne cette fourre de biberon à tricoter. J’ai vécu ça tout au long de ma scolarité, dans toutes les branches, je ne comprenais pas pourquoi il fallait faire ce qu’on me donnait à faire. J’aurais préféré qu’on m’explique avant pourquoi il fallait faire, et j’ai quitté l’école très vite, à cause de ça. Peut-être que c’était un problème chez moi, mais j’avais besoin de ce sens et on ne me l’a pas donné. Maintenant, je rêve de pouvoir être une professeure de chimie ou de physique, et de pouvoir expliquer aux élèves pourquoi on fait ça. À mes enfants, personne n’explique pourquoi il faut comprendre la chimie. L’univers est construit comme ça, mais on ne leur dit pas pour le big-bang par exemple, donc ce n’est pas intéressant.

P.F. – Il va falloir qu’on éclaircisse un point parce que depuis le début de la rencontre je vous parle de Mathilde et depuis le début vous me parlez de vous.

L.B. – Pourquoi je l’ai appelée Mathilde et pas Laurence ? C’est autobiographique dans le sens où j’ai vécu la même chose que Mathilde. Tout est inventé mais le fond, le dispositif de base, c’est-à-dire le père qui disparaît, ça je l’ai vécu, c’est pour ça que je confonds un petit peu. Et puis il y a des détails que j’ai vécus, par exemple la fourre de biberon, ou le garçon qui quitte l’école. La mère, un peu artiste, c’est moi, donc je ne vais pas faire semblant…

P.F. – Nous faisons un peu plus connaissance avec Mathilde. Le vent, ce n’est pas juste ce qui crée l’espace, c’est aussi ce qui gonfle les voiles, qui fait avancer les bateaux à travers le lac et à travers la mer.

L.B. – C’est juste, je n’avais pas tiqué là-dessus. C’est joli ça. Et puis c’est vrai que ça la fait avancer elle aussi, sauf qu’elle n’avance pas beaucoup dans cette période de sa vie, elle a plutôt tendance à stagner.

P.F. – Un peu plus tard dans le livre, le vent va aussi soulever les jupes…

L.B. – Oui j’ai mis le vent un peu partout mais parfois sans m’en rendre compte.

P.F. – C’est intéressant ça, le livre s’écrit tout seul ? Comment écrivez-vous ?

L.B. – Ce sont tous les stages de développement personnel que j’ai suivis, j’ai peut-être développé des pouvoirs magiques (rires). En fait, je fais confiance à ce qui arrive, et c’est incroyable mais souvent c’est juste. Bon, il faut quand même faire un petit tri, et puis mon éditeur m’aide (rires). Non mais c’est fou, si je suis à l’intérieur d’une histoire – mais je pense que plein de gens qui écrivent vivent la même chose – j’ai mon cadre, et puis je vais au bistrot, je m’installe, et quelque chose vient, quelque chose qui va correspondre au cadre, qui va tomber comme il faut. Je n’ai pas l’impression de faire de gros efforts, donc effectivement il y a plein de choses qui viennent comme ça.

P.F. – Vous avez écrit un texte sur l’écriture.

L.B. – Ce texte vient d’un atelier d’écriture que j’avais fait à Paris – j’adore les ateliers d’écriture même si je n’en fais plus – et notre professeure nous avait dit : écrivez la phrase la plus longue possible. J’avais trouvé cet exercice magnifique car plus on allonge cette phrase et plus elle déballe, plus on se laisse dériver. Elle nous avait donné pour exemple une phrase de Marie Ndiaye dans l’un de ses romans, je crois que les deux premières pages ne sont qu’une longue phrase comme ça, qui se renouvelle sans que je sache comment elle fait. J’aime bien Julien Gracq, c’est vraiment mon plaisir de lectrice, et lui aussi fait très bien de longues phrases. Il y a une longue phrase ou deux dont je suis assez fière dans le roman (rires) mais c’est vrai qu’après il faut les soutenir avec des petites choses car on ne peut pas faire que des longues phrases même si Gracq le fait.

P.F. – Vous avez parlé avec Miguel Moura, dans l’interview filmée qu’il a faite de vous, de la question des petits livres d’artiste. Art&Fiction est une maison qui est un peu à cheval entre les deux, avec une importance donnée aux objets-livres, au papier. Pour vous, quelle est l’importance de l’objet ?

L.B. – Je viens du monde artistique donc c’est sûr que c’est important pour moi, j’ai fait les beaux-arts à Genève. Il y avait un atelier de micro-édition dans lequel nous étions vraiment bien entourés, nous apprenions à produire ces petits bouquins. L’objet était significatif. Maintenant je ne sais pas si Art&Fiction est à cheval, je dirais qu’ils font bien les deux choses. Je n’avais pas spécialement envie que mon roman soit poussé à ce niveau-là, mais je suis contente que ce soit un bel objet, et les gens le remarquent. C’est un objet différent, ce qui est chouette.

P.F. – Vous parliez aussi de cette expérience de performance avec Bern ist überall. Est-ce que c’était des textes de performances qui ont trouvé de la place dans leur livre ou ce sont deux choses complètement différentes chez vous ?

L.B. – Il y a un ou deux textes que je fais sur scène mais je les ai quand même transformés. Pour la scène, j’essaye d’écrire de manière beaucoup plus dynamique. Ce n’est pas facile, déjà parce que c’est quelque chose qui s’apprend, et avec le français ce n’est pas évident. Quand j’écris des textes dynamiques, je prends toujours l’accent suisse allemand, ça m’aide à trouver le rythme.

P.F. – Pourquoi le français est-il difficile pour les textes dynamiques et en quoi le suisse allemand aide ?

L.B. – Le suisse allemand est beaucoup plus crunchy, on peut vraiment avoir des effets dynamiques, ou alors c’est le talent de mes collègues. Mais je crois que le Spoken word est beaucoup plus facile en suisse allemand qu’en français. Les phrases en français ont tendance à s’effilocher, à tomber. Avec l’accent suisse allemand, j’arrive à faire quelque chose, à les rendre plus dynamiques, mais je suis encore en pleines recherches. Je les lis volontiers en public mais debout avec un micro, avec beaucoup de monde dans la salle, c’est encore autre chose. Dans ma résidence alpestre, je lis beaucoup à haute voix pour voir comment ça marche, je répète beaucoup.

Merci à Tulalu!?

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