La Dernière gorgée de bière – Ariane Ferrier

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Tu me fais rire Ariane. Tu n’aimais pas les dimanches, d’accord, mais à ce point ? Au point de nous quitter un triste dimanche de novembre 2017 ? Tu me fais rire et tu me consoles Ariane, cette Dernière gorgée de bière je la bois en pensant à toi, je sais bien que tu n’en voulais plus de cette douleur, je sais aussi que tu as eu le temps de dire au-revoir aux tiens, et que tu étais croyante, qu’après ici il y aura un ailleurs. Tu voulais mourir vivante et tu l’es, c’est le propre des étoiles, même loin de nous tu continueras d’émettre ta lumière, de nous éclairer. Personne n’a jamais aussi bien porté son nom que toi. Tout cela tu nous le dis, dans ce dernier livre désormais posthume, quel étrange mot, je suis certaine que tu l’aurais détourné en calembour. Post-humm ? Discrète, toujours, pudique, tu n’as sans doute pas voulu nous entendre te louer, et pourtant nous te louerons quand même. C’est qu’il vaut le détour ton livre, bien sûr qu’il n’est pas gai, tu y parles de ton cancer, de ces foutus couloirs d’hôpital interminables, de tes veines qui se durcissent sous l’aiguille des piqûres, mais il n’est pas triste non plus, combien de fois ai-je éclaté de rire en te lisant ? Farceuse, facétieuse. Je la vois par tes yeux la petite vieille qui réclame son dessert, l’ivrogne qui aimerait bien que ces dames fassent un peu moins de bruit pour pouvoir dormir tranquille. Je sens la bonté des infirmières et la douceur des infirmiers. Je ne peux pas porter ta douleur, ce foutu corps est finalement bien la seule chose que nous ne pouvons pas partager, mais j’entends tes rires, et je goûte à ta philosophie, celle de vivre, jusqu’à la dernière goutte.

Je compte un peu, donc je cherche des coupables, moi incluse. Mes quarante ans de tabagisme, de mauvaise hygiène de vie, de vie intérieure tourmentée : je me la serais tricotée toute seule cette tumeur ? Qu’est-ce que j’ai bu, mangé, fumé ?

Et puis non, ça ne me ressemble pas. Pas besoin de coupable.

C’est sur ma route. Pour des raisons que j’ignore, je dois passer par là. Plus vite je l’accepterai, mieux ce sera.

La vie, la mienne, avec les souffrances infligées aux autres, celles reçues, m’a enseigné au moins cela : tu as mal à l’âme, tu résistes. Tu vas en baver.

Tu as mal à l’âme, tu acceptes, tu regardes ce qui peut être fait pour réparer le mal, ou l’adoucir. Tu vas en baver, mais ce sera plus facile.

Il y a tant de choses dans ton livre. Bien sûr, qu’il est testament, pourquoi nous aurais-tu sinon confié le secret de ta fameuse Mousse Exquise aux Étoiles de Caramel ? Là aussi tu me fais sourire, de tendresse, vouloir encore que nous mangions, une mère, une vraie. Bien sûr qu’il est témoignage, tu ne nous caches rien, tu ne t’épargnes rien. La maladie est une saloperie qui te rend ta taille de jeune fille, certes, mais qui te met aussi dans la peau d’une vieille dame, que tu n’étais pas et que tu ne seras jamais. Alors tu apprends à t’abandonner à d’autres mains, à te laisser aller, à laisser venir la douleur, à lui laisser sa place. C’est du courage, Ariane, toi si Fragile, mais si forte. La vie est apprentissage, il n’y a pas d’âge pour les premières fois, ni pour les dernières fois. Et puis surtout, surtout, c’est un récit d’amour. Aux tiens, à tes filles bien sûr et à ton petit-fils, à ton ex-mari, à ta fratrie, à qui je pense aujourd’hui. Et l’amour tu en avais à revendre, pour toute ta constellation, pour tes proches et tes moins proches, pour ceux qui ont eu la chance de te croiser, de te connaître, et en qui tu vivras toujours. Car notre étoile, lumineuse, tu nous as tous donné quelque chose. Et je crois, à te lire, que tu as récolté ce que tu avais semé. Les sourires et les attentions, la bienveillance, les rires. Te lire aujourd’hui, un peu tard car la vie est si courte et qu’il est toujours trop tard, c’est prolonger les discussions, prolonger l’émotion. Tu finis par ces quelques mots Maintenant, il faut vivre qui sonnent comme un encouragement, comme le plus précieux des conseils que tu pouvais nous léguer. Merci pour cela Ariane, et pour tout le reste. Mille baisers.

Après avoir recraché vigoureusement, senti la brûlure sur mon palais et sur ma langue, vu la tête de Pierre et, dans l’angle, celle de l’infirmière qui n’en croyait pas ses yeux (mets-toi à sa place : une blouse blanche qui enfourne une compresse de désinfectant dans une malade, ignorant nos liens de parenté), là, exactement à cet instant, un ÉNORME rire m’a saisi.

Ce rire ne m’a pas quittée depuis.

Même entrecoupé de crises de larmes, d’intenses séances de méditation et de prières, pétée à la morphine, terrassée par la peur, ce gigantesque rire ne m’a jamais quittée depuis.

Quand je dis énorme, gigantesque, c’est par son ampleur qu’il faut l’entendre. Au début, il était très intérieur, comme rire.

Parce qu’en réalité, il est impossible de rire sans bouger l’abdomen. (Essaie, ce n’est pas possible.) Et bouger l’abdomen, ce n’était pas une option, crois-moi.

Alors j’ai mis au point une technique, là, bim, en impro totale, une position d’urgence pour parvenir à rire.

Ça devait être piteux au début, un petit uh uh uh, je m’en fiche, ce rire n’a cessé de grandir, de s’affirmer jusqu’à devenir le mien.

Bon, la morphine, ça aide vachement.

Éditions BSN Press – ISBN 9782940516780

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