Paname Underground – Zarca

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Page 2. Un peu fébrile, je regarde s’il n’y a pas un lexique à la fin du livre. Page 3. Je me dis que j’ai vieilli quand même, depuis ma rencontre avec Le Mec de l’Underground sur Twitter : j’ai perdu de mon langage de djeuns (kids ? on est en quelle année ? on en est où ?). Page 4. Le prix de Flore, quand même, je me marre. Page 5. Je ne me dis plus rien, je lis. Je vais commencer cette chronique par un avertissement. Ça commence par une scène de b… entre une femme enceinte et Zarca, qui – bien sûr – n’est pas l’officiel (enfin là, au vu de la profession de la dame, je ne suis pas totalement sûre d’utiliser le bon terme. On va dire, le père). Le tout prend place dans un love hôtel (il y en a à la capitale, j’en apprends tous les jours, tendre naïveté), torché de champagne bu au goulot, saupoudré de drogues en tous genres et d’un vocabulaire des plus fleuris. C’est bien de commencer ainsi, ça donne le ton et ça dissuadera ceux qui n’ont pas envie d’aller plus loin. Cette approche s’avère un peu irritante (ou déconcertante) mais si vous prenez le temps de regarder plus profond, de lire sans le filtre de la morale ou sans que vos préjugés vous empêchent de vous intéresser à un livre qui a priori n’est pas pour vous, si vous oubliez le côté grande gueule pour sentir la vibration, vous allez entendre la tendresse de Zarca. Et sérieux la tendresse, ça n’a pas de prix. La tendresse, un personnage, et une histoire, quand même, ça serait bien de le préciser (avec des vrais coups de feu dedans).

Il est presque cinq du mat et le périmètre est désert, hormis les quelques morfals agglutinés au loin devant le grec de Reda. C’est fou ce que le tableau a changé en dix piges. À l’ancienne, les sex-shops fleurissaient encore dans la rue mais l’avènement des sites de cul en streaming a fini par flinguer une partie du business. Heureusement pour Saint-Denis Street, des boutiques spécialisées ont survécu à ce déclin et les tapins – traditionnelles sexagénaires, renoies et chinoises plus fraîchement installées dans la capitale – tiennent toujours le pavé, de Stras-Saind à Châtelet.

Les gueules cassées, les petites frappes, les clochards édentés, les prostitués, mâles ou femelles, les camés, vous en croisez tous les jours. Les voyez-vous ? Ce n’est pas un reproche, moi aussi je tourne la tête quand ça m’arrange (souvent), quand je suis dans ma bulle (souvent) dont je veux pas sortir parce que parfois (souvent), ouais, on se sent mal, agressés, et qu’on n’a pas envie. Mais ça me rassure de savoir qu’il y a plusieurs strates de réalités, que des mondes coexistent, que les préoccupations des uns ne sont pas les préoccupations des autres (ni l’économie, ni la défonce, ni le sexe). Alors quand la chance m’est offerte que Zarca me prenne par la main (je me sens presque honorée qu’il me tutoie, c’est dire) pour m’emmener là où je n’irai jamais, ça me plait. Dans ces zones où il n’y a peut-être pas beaucoup d’espoirs, mais où il y a de la vie. Je n’oublie pas ce que je dois à la littérature américaine, au roman noir, qu’il prenne place dans une des places de ma vie, Paris la belle, la pas si propre, m’enchante. La balade a un prix, c’est certain, mais on ne va pas la faire en chouinant, ni en s’effrayant d’ailleurs, je suis bien au chaud dans mon lit, quand même. Parfois il y a des rires, et de l’amour, et puis on va séparer les grains, tamisons, ce n’est pas un documentaire, c’est un roman.

J’éclate une Malbac. Le Uber de Dina s’arrête devant moi, ma frelonne s’éclipse de la gova et, surexcitée, vient me galocher sans retenue. Je la chope par la taille, l’admire comme un loveur : du violet flashy sur la bouche, du rimmel plein la gueule mais ce genre d’artifices me plaît. Une longue crinière noire rasée d’un côté, une dizaine de piercings aux oreilles, un au zen, un à la lèvre inférieure, sur la langue et sur le clito, ma belle se paye une jolie ganache bien dessinée, quoiqu’un peu consumée – quelques carreaux sous les yeux et des chicots jaunâtres.

Zarca, je vous attends au tournant, est un poète. Qui manie les mots, de certains de ces mots que je renonce même à comprendre, des mots sales, et pourquoi pas, mais d’une richesse et d’une diversité que vous pourrez difficilement contester. Bien sûr vous pouvez faire le choix de vous arrêter à la réputation de quelqu’un, à la provocation facile et ne pas creuser le dix-neuvième degré du dix-neuvième arrondissement (voire même vous contenter du sixième : ma proposition, votre décision). Vous pouvez choisir de fermer les yeux sur tout ce qui vous est balancé à la figure, niveau misère, violences, sexe et trafics en tous genres, il y a de quoi faire, ça peut heurter, je l’entends. Mais cette autofiction romancée n’est finalement pas plus agressive que ce dont vous bombardent les médias au fil des jours. Et l’humour sauve de tout, ça je vous le garantis. Ouvrir un livre est un choix, tous les livres ne sont pas pour tous les publics, et l’offre est assez large pour satisfaire tout le monde. Alors la vulgarité, vous avez raison, les clichés, totalement, la raconte facile, mais oui. Jamais je n’ai eu autant envie de défendre un livre qu’en donnant raison à ses détracteurs. Mais il y a ce qu’on cherche, et ce qu’on trouve, et là, perso, j’ai trouvé ce que je cherchais. Du frisson et de la rigolade, l’esprit grand ouvert et les yeux encore plus grands, déconcertée par cette fraicheur et concentrée sur cette voix qui dénote, je me suis é-cla-tée.

Dina, je la connais depuis plus de huit piges. Je l’avais rencontrée et serrée la même nuit, dans une boîte d’Oberkampf. À cette époque, la frangine ne taffait pas encore à Pigalle, elle était serveuse dans un rade tenu par des Polaks, à Convention. Sexuellement compatibles – comme disent les scientifiques – on avait entamé une relation basée sur la baise. Elle en attendait plus de moi mais trop perso pour m’embourber dans une love story à la con, j’ai toujours esquivé cette opportunité. Avec le temps, Dina et moi sommes devenus potes, amis, puis plus que ça. Dina est comme une sœur, en mieux vu que je l’ai choisie.

Éditions de la Goutte d’or – ISBN 9791096906048