Sa préférée – Michaël Perruchoud

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Deux petites bouches à nourrir, deux de trop en ces temps de famine. La mère peine à s’y résoudre mais la faim et le désespoir la tordent de l’intérieur, et ce n’est pas sur le père qu’il faut compter, absent, oublieux, ruiné, pas d’aide à en attendre. Que faire ? Se tuer et condamner les deux gamines ? Non. S’écarteler, offrir au monde le fruit de ses entrailles. Alors elle y va, la déjà vieille, la mort dans l’âme et l’enfant dans les bras. Que le chemin est long, et escarpé, celui qui mène aux beaux quartiers, là où l’on mange encore, là où sa toute petite trouvera peut-être une autre vie, un espoir de survie, une assiette pleine. On imagine l’horreur de l’abandon, on ne peut imaginer le dilemme du choix, les regrets ou les remords. En douceur pourtant Michaël Perruchoud nous guide dans cette décision qui n’en est pas une, car il n’est pas question de volonté, juste de renoncement, de la culpabilité que l’on peut supporter ou de l’absence de celle-ci que l’on n’ose envisager. La mère emmène la plus chétive, la plus mignonne, Sa préférée, quitte à passer sa vie à la rechercher, à se ronger les sangs jusqu’à se les pourrir. Insensé. Tout autant que le conte de notre enfance. Mais le sacrifice a-t-il vraiment un sens ?

Le front chaud contre son cou. Le besoin de se sentir l’une contre l’autre. Se chercher la peau. La main qui s’égare sur le front, pour vérifier, puis les lèvres, par habitude, comme si ça avait encore un sens. Oui, la fièvre avait un peu baissé. Elle ne tremblait plus. La mère aurait pu revenir à leur petite chambre, essayer encore un jour ou deux. On disait que des camions étaient prêts à partir, la remorque pleine de légumes, qu’il y en aurait pour tout le monde. Des semaines qu’on racontait les mêmes histoires. La vérité, c’est que chaque matin, on ramassait des corps dans les rues, et que demain, ce soir peut-être, elle n’aurait plus la force de sortir, de chercher, de quémander. Elle se rappe- lait son malaise de la nuit, son corps qui se contractait, son cœur qui se faisait dur comme la pierre, le tremblement de ses mains, l’impression qu’elle allait imploser. La peur de disparaître et de les laisser là toutes les deux, sans défense.

Pas de cailloux blancs, ni de retour à la maison possible. C’est étrange à dire mais la vie continue, avec entre celles qui restent la douleur de l’absence. C’est de ne pas savoir qui rend fou, c’est de savoir qu’on n’était pas la préférée, qu’on ne remplacera jamais l’absente, qui pourrait rendre folle. Et pourtant la grande reste là, discrète, prête à s’effacer derrière celui qui deviendra son mari, à ne pas vraiment exister pour ses enfants. Elle s’excuse d’avoir survécu, de ne pas être à la hauteur du rêve et du souvenir, elle qui n’aura qu’une seule exigence, qu’un seul credo : la reconnaissance du ventre. Et la mère reste seule, plus seule que jamais. Personne ne comprend son manque, son manquement, le jugement est définitif. On porte sa peine autant que son poids. Les temps ont changé, l’impensable ne peut plus être imaginé. Mais comment réparer ? Une première partie dense et parfaite, nouvelle preuve s’il en fallait du talent de psychologue de Michaël Perruchoud, et de son imagination débordante (peu d’auteurs savent changer d’univers aussi vite que lui).

Les voisins s’en fichaient, je crois. Certains se souvenaient de ton visage de petit ange amusé, d’autres nous comparaient peut-être et constataient : « C’est dommage, elle a perdu la plus belle ». Mais il ne faut pas s’inquiéter de ce que les gens disent. Les paroles, sur les paliers, ne sont qu’un bruit de fond, comme un bourdonnement d’insectes. J’aurais aimé que maman s’en rende compte, elle qui leur prêtait beaucoup plus de cervelle qu’ils en avaient. Notre vie, les voisins n’en pensaient pas grand-chose. Tu n’étais plus là, ça les avait fait chuchoter un temps, et puis ils avaient parlé d’autre chose. On s’habitue à composer avec ceux qui survivent, et les autres s’effacent. C’est ainsi.

Ensuite, je chante moins fort, le regret d’abandonner mes vieux démons, mes nouvelles idoles ? Pas d’ogre, ni d’ange, au détour de la page, c’est vrai. Michaël Perruchoud lace son récit, entrelace les voix, travail de tissage net et sans accroc. Jusqu’à la fin, jusqu’à la dernière ligne, le doute plane – à vol plané car s’il y a enjeu, il n’y a pas de vrai suspens (ou l’inverse) – les personnages sont équivoques, en contradiction, trop attendus sans doute, dans cette nouvelle entrée en scène. Il est fin pourtant l’auteur au grand cœur, au bon regard franc et direct, à l’accent (stylistiquement parlant) inimitable, assez remarquable et juste quand il s’empare du destin des femmes, de celui des mères, des sœurs et des inconnues. Ma préférence, j’avoue, au champs des possibles de la première partie plutôt qu’aux réponses trop prévisibles de la seconde. Un roman amer mais doux, qui me laisse le regret des contes de mon enfance, qui faisaient peur, un peu, mais dont surtout je redoutais, autant que je la souhaitais, la fin heureuse.

Éditions de L’Âge d’homme – ISBN 9782825147085