La Serpe – Philippe Jaenada

la serpe

Philippe Jaenada, c’est mon Chameau sauvage à moi. Celui que je recommandais à mes clients, avec le grand sourire de celle qui les entendait déjà se gondoler. Et puis, je ne sais pas, on s’est un peu perdu de vue avec Phlippe, c’était dommage, lui au moins il me faisait rire… ça me tracassait. Heureuses retrouvailles impromptues autour de cette Serpe, si bien affûtée que le voilà qui maintenant me fait frémir, quel homme, mais quel homme ! Et il fait ça bien en plus, en faisant durer le plaisir, 634 pages à me tenir en haleine, à me la faire et à me la défaire, quand je crois qu’on y est, ce n’est finalement que le début, de surprises en surprises, le grand jeu (un homme qui sait causer aux femmes). Et il est gentil en plus, tellement chou quand il nous parle de son épouse et de son petit devenu grand, il nous dit qu’ils lui manquent là-bas, dans son village, parce qu’il est comme ça Philippe, pas du genre à rester derrière son bureau en se prenant la tête à deux mains d’un air inspiré, non, non, non, notre écrivain part sur le terrain, qu’importe ce que ça lui coûte comme peurs, timidités ou frissons (et problèmes mécaniques), Philippe est un aventurier, simple et sympa, un mec, un bien. Suffit de voir comment il évoque sa Petite femelle, on sent qu’elle n’est jamais bien loin de lui, qu’il l’emporte partout dans sa tête, et dans son cœur, parce qu’il a un cœur Philippe, c’est indéniable.

Ses résultats scolaires s’en ressentent aussitôt. Intelligent, vif d’esprit et naturellement doué pour étudier (Georges l’a encouragé très tôt à travailler son latin : à quatorze ans, il peut lire facilement Tacite dans le texte), il n’a plus envie de faire d’efforts — il sait d’autre part qu’il héritera d’une fortune, pourquoi se fatiguer, et pourquoi obéir ? Au printemps 1931, en fin de troisième à Louis-le-Grand, il prend deux heures de colle pour mauvaise conduite. Craignant la réaction d’un père qui s’emporte pour un rien, il s’enfuit du lycée avant la pause déjeuner. Il prend la rue Saint-Jacques vers le sud, sort de Paris, oblique vers l’ouest et marche sans s’arrêter. À 22 heures, il arrive à Rambouillet. À pied, plus de quarante kilomètres. Il demande une chambre dans le plus bel hôtel de la ville, un petit palace de grande banlieue. Il y est déjà venu. C’est le dernier endroit où Georges a emmené sa femme et son fils, cinq ans plus tôt, peu avant la mort de Valentine.

Un cœur, un cerveau et une plume, toujours légère (oui c’est léger) mais qui sait pointer là où ça fait mal. Parce qu’il pointe Philippe, et il en tire des conclusions, il lit et relit, d’abord il nous la fait rapport officiel, y a pas à tortiller le petit Henri est coupable, tout l’accuse, même les voisins, pourquoi chercher midi à quatorze heures. Trois meurtres, dont sa tante et son père, pour s’en mettre plein les poches, franchement qui hésiterait. Et puis toutes les issues étaient condamnées, il était le seul sur place. Vous vous souvenez du Double assassinat dans la rue Morgue de ce cher Edgar ? Pas sa meilleure, on en convient, la fin était douteuse. Là pas de doutes, zéro. On se demande même pourquoi notre écrivain perd son temps avec cette vieille affaire. Enfin, on l’aime bien Jaenada, et il raconte si bien, c’est comme regarder Faites entrer l’accusé mais avec un animateur sympathique, ça donne envie de rester (sans s’endormir sur le canap’). Puis vient le procès, nous on assiste bonhommes, plantés au fond de la salle. Sûrs de notre bon droit, et de notre réalité. La seule chose qui pourrait nous mettre la puce à l’oreille, c’est le nombre de pages restant à lire, coup d’avance sur le réel.

Dès qu’il en sait suffisamment, Jean Biaux téléphone à Limoges pour mettre au courant le commissaire principal Michel Tailleur. Aussitôt après, l’une des victimes étant employée au ministère des Affaires étrangères, celui-ci appelle Vichy, à 23h25, et donne un bref compte-rendu des premiers résultats de l’enquête. Il indique qu’aucune effraction n’ayant été constatée aux différentes entrées du château (celle de la cuisine n’a pas été forcée, et n’a donc pu être utilisée que pour sortir), « il faut supposer que le meurtrier s’y trouvait avant la fermeture des portes », que « les crimes ont donné lieu à une mise en scène assez grossière », et que le vol n’en est manifestement pas le mobile, des bijoux de valeur, pourtant en évidence, ayant été laissés sur place. Il parle de la serpe, qui était « rouillée, en très mauvais état, et a été retrouvée affûtée parfaitement », de la goutte de sang sous l’imperméable, « qui a donc été déposé sur la chaise après le massacre », et il conclut : « On suspecte le fils de la victime. » Il fait savoir qu’il se rendra sur les lieux dès le lendemain matin. L’enquête aura déjà bien avancé, car plusieurs éléments nouveaux vont être rapidement découverts.

Bien sûr, il y aura une surprise, un acquittement, qui semble arraché à un truc pas net, pots de vin aux jurés ? Sale époque qui explique bien des coups fourrés ? Talent du Maître ? Un peu plus compliqué, tout est toujours plus compliqué, surtout quand on a devant soi un homme aussi complexe qu’Henri Girard. La Serpe, c’est un peu plus que le récit réaliste d’un vieux fait divers oublié de tous, c’est une réparation, un hommage. C’est l’histoire d’un homme qui a failli être brisé, qui l’a été d’ailleurs, qui aurait pu être condamné pour le meurtre de trois de ses proches, qui ne l’a pas été, qui s’est ruiné, est parti au loin, est revenu, en a fait un bouquin (Le Salaire de la peur, sous le pseudonyme de Georges Arnaud), est redevenu riche. Une drôle de vie de hauts et de bas, assez fascinante, tellement qu’il aurait pu être un personnage de roman. Et puis La Serpe, c’est le travail d’un écrivain détective (parce que oui, les écrivains travaillent, qui en douterait), qui prend à cœur d’essayer de trouver le vrai coupable, qui recoupe, découpe, regroupe, et nous fait part de ses conclusions pour le moins plausibles. Qu’est-ce que ça change, tout le monde est mort, les victimes (bien vu), les innocents et les coupables. Et pourtant ça change tout, parce que c’est fait avec amour, par un grand monsieur fort sympathique (parce que non, tous les écrivains ne le sont pas, bizarrement plus personne ne doute) de la littérature française d’aujourd’hui.

Éditions Julliard – ISBN 9782260029397

2 réflexions sur « La Serpe – Philippe Jaenada »

Les commentaires sont fermés.